|

|
La
Robe de Catherine Karako, Shay
Zilberman
Une femme est guidée au son
du violoncelle … Un instant est posé… Le spectateur va pouvoir
se laisser porter et admirer la sortie exubérante de cette femme vêtue
d'une très large robe rouge d'une très belle hauteur et qui tente,
dans une extrême délicatesse, de pénétrer dans l'enceinte de la
salle.

Il s'agit là d'une performance
dansée. Un musicien déjà en place dans l’espace sombre, attend
l'arrivée de sa partenaire. L'éclairage monte progressivement lors
de l’entrée en scène de la vaste robe.
La
composition de ce spectacle ne rentre pas dans une dimension
divertissante ou attrayante par la diversité des propositions, mais
plutôt dans une configuration conceptuelle et sensible qui ne
repose que sur une simple idée :
la comédienne déambule et progresse dans des faisceaux lumineux de
projecteurs.
Sous l'impact de la musique,
elle commence à se désarticuler dans une danse impulsive et
convulsive, sans se départir de son interprétation
minimaliste.
Le musicien expérimente des sons variés avec l'aide d'ustensiles
qui font partie intégrante de son travail musical. On retrouve des
préoccupations contemporaines qui viennent se fusionner avec la
gestuelle de Catherine Karako.
Ses
mouvements sont totalement désarticulés, disloqués, démantelés.
Son déplacement crée un trouble considérable. Cette hauteur qui
ne lui appartient pas, cette articulation, cette motorisation du
corps ne semble en aucun cas appartenir au domaine du possible. On
pense au pantin manipulé ou au ventriloque. L'ampleur de la robe
laisse croire qu'il pourrait y avoir une ou deux personnes qui
animeraient le personnage.
Plusieurs hypothèses subsistent
... Toutes ces incompréhensions amènent ostensiblement une étrangeté
irrésolue.
On pourrait encore voir une mariée précieuse et maniérée qui
s'expose dans des cérémonies, ou une danseuse de flamenco qui
accompagne son guitariste …
Cette
agitation corporelle relève d’une très grande justesse et
d’une fine intelligence scénique. Une formidable poésie est
apportée par la conduite de la danse, par l'improvisation musicale
et chorégraphique. L’intrigue mystérieuse garde toute son
effervescence jusqu'au moment fatidique, révélateur, où la robe
va s'allumer de l'intérieur (un système d'éclairage est mis en
place dans le vêtement).
On peut à cet instant percevoir
et admettre qu'il y a par cette réalisation technique, une
incapacité, une difficulté à se déplacer.
Mais cette apparition est assez mal menée, car à ce moment précis,
le jeu devrait prendre une autre envergure, en considérant, en intégrant
cette nouvelle donnée théâtrale, furtive et majestueuse. Un
basculement minimum devrait intervenir … mais aucune distinction
n’apparaît ! La chorégraphie devient à cet instant répétitive.
De ce fait découle sans doute un ennui qui laisse
constater une trop longue durée de représentation.
Mais la belle grâce baroque et charnelle émanée des évolutions
de la robe garde malgré tout sa saveur.

|
|
|

|
Le
savon de Marcel & La scarole de mille ans de
Myriam Hervé- Gil
Ce
spectacle chorégraphié de grande qualité développe une étonnante
légèreté. Une incroyable et surprenante mise en scène intègre
dans un ludisme foudroyant toutes les contenances
relationnelles, affectives et dérisoires des rapports
hommes-femmes.

Des
hommes inébranlables se présentent au public, une tendre
touche de machisme accompagne leurs regards. Ils scrutent les
spectateurs avec insistance. L’hermétisme de leur silence
tient l’assistance en haleine.

Puis
les hommes séduisants se mettent à danser d’une belle
allure …une danse des plus absurdes qui engendre délibérément
un décalage colossal avec la situation de départ.

Les
comédiens portés par une détermination inexorable
conjuguent entre eux des écarts et des antagonismes poétiques
dans un même et unique moment. Ils se livrent à toute sortes
de facéties, non dénuées d’un humour rassérénant.
Puis
les femmes font leur entrée après les évolutions
masculines. Un inversement, un retournement des allures semble
alors devenir l'enjeu principal de cette création. La danse
des femmes est beaucoup plus syncopée, mesurée. Leur
incapacité à trouver une place auprès des hommes est
traduite par une ironie mordante, l’humour se fait plus noir
et le décalage dans les danses stigmatise la guerre et les
incompréhensions des sexes.

Le
jeu développé par les acteurs est fameux, ils sont tous
habités par des sentiments contraires qui prennent
parfaitement corps dans leurs danses, avec une formidable
tenue. On apprécie également avec quelle précision ils
contrôlent leurs improvisations. La marge de manœuvre des
comédiens ne semble pas limitée et leurs réserves restent
pleines alors que la matière théâtrale ne cesse de se répandre
sur le plateau. Le
rendu est prodigieusement juste et réussi.

On
pense inévitablement à la chorégraphe belge contemporaine
Anne Teresa de Keersmaeker qui a travaillé dans une directive
très semblable.
Cette
représentation est dans tous les cas très jouissive,
jubilatoire et satisfaisante dans sa globalité.Mais on
pourrait malgré tout regretter la couleur trop uniforme des
envolées facétieuses et qu’aucune faille n’apparaisse
vraiment …

|
|
|

|
Chamade
d'Emmanuelle Gorda
Une présence
scénique épatante, une énergie incroyable … Voilà une
danseuse qui impose une noble prestance et déploie avec
justesse une impressionnante ampleur. Le spectacle semble se décliner
autour d’expressions réservés à l’aorte humaine :
histoire de cœur, geste de cœur, cœur dans la main et valse
des cœurs.

Le jeu
corporel d’Emmanuelle Gorda est ciblé sur une mécanisation
systématique qui tend à des réactions physiques
obsessionnelles. Une sorte de robotisation dansée mêle la
puissante carrure de la danseuse à un érotisme séduisant
… Une élégance
très prononcée … une détermination implacable … une
danse composée d'élancements physiques et de rudes
convulsions chroniques, débordants d'expressivité … une
vague de sensualité s'émanent de sa gestuelle.
Puis
se produit une très belle interruption dans le spectacle.
Emanuelle Gorda s'arrête après une danse qui l’a déchaînée.
Son silence et sa recherche de souffle offrent aux spectateurs
une sincérité de jeu, une véritable monstration du corps
dans l'état d’épuisement où il se trouve. Une profonde
rupture est alors créée par cet arrêt brutal.
Pour
combler son manque, elle ingurgite des pastilles, des
substances médicamenteuses, tentant par là de calmer sa
fatigue devenue à ce moment précis insurmontable.
Puis indiciblement, la danse reprend, le corps se meut à
nouveau dans une grande intimité. L'espace est confiné, réduit
à quelques mètres carrés, imposant une étroite proximité
avec le public.
Emmanuelle
Gorda marche, tourne et retourne sur elle-même pour calmer
cette excitation qui la tient à nouveau. Elle retrouve un
nouveau souffle et repart vers d'autres mouvements dont on ne
cesse de se délecter.
|
|
|

|
Il
y a des bals qui se perdent de Paul Tison
La
scénographie de ce spectacle consacré aux vicissitudes
amoureuses est particulièrement intéressante. Une mise à
distance du public est instaurée par le décor : un grillage
délimite l'espace scénique réservé aux comédiens. On
finit par se demander qui est le prisonnier de cette
installation ? D'autant plus que la première minute du
spectacle, une lampe de poche vient nous éblouir, nous dévisager
dans un noir fulminant …

Il
y a des bals qui se perdent évoque une assez belle image du dévoilement de l’identité et de la
curiosité qui y est attachée. L’auditoire assis,
disponible, réceptif est interpellé par cette percée
lumineuse au début de la représentation qui lui renvoie ses
propres visages. C'est une belle amorce, une judicieuse
inversion des rôles pendant quelques instants.

Durant
ce furtif moment, le grillage prend toute sa force. Mais cette
disposition scénographique ne se justifiera plus pour la
suite du spectacle et cette construction restera finalement
fantaisiste et décorative.
Une
sorte de chaussette masque chaque visage des comédiens et il
se dégage de ce spectacle une dense dimension clownesque. Il
s’agit de l’évocation d’histoires de couples, de métaphores
exposant les incompatibilités d'ententes de la vie à deux.
Les déplacements et chorégraphies sont fluides, tout semble
enveloppé d’une grande légèreté.
Une
certaine poésie se dégage du plateau lors de petits moments
de détente où des ébats juvéniles envahissent l'espace par
le jeu de chaises musicales ou bien encore celui du tapis
volant…

L’humeur
générale belle et joyeuse laisse une petite place aux désarrois
du quotidien. Mais le texte est souvent indigeste par les excès
descriptifs de l'anecdote amoureuse.
|
|
|

|
La
cave
d'Yveline Danard
La
cave évoque les folies de la guerre. Tirée d'un fait divers,
l’histoire raconte la tragédie de la séquestration d'une mère
par une mère en période de guerre…

Le
sujet ne prête certainement pas à rire, mais il n'est pas
pour autant plus simple d'émouvoir le public. Le jeu des comédiens
est ici peu convaincant : aucune
proposition forte ne semble avoir été retenue dans son élaboration,
seule demeure une lourde insistance sidérante sur le poids
des sentiments.
Il
n'y a
pas de suggestion faite, pas d'évocation d'une émotion que
le spectateur serait tenu de venir cueillir, mais une
sur-confirmation directive et constante de ce que l'on doit
comprendre et ressentir. Voilà une bonne manière de
sous-estimer le public ! Il semble qu'un tragique destin aussi
lugubre qu'il soit, nécessite une légère retenue dans la
mise en forme et que le sentiment ne doit pas être vu, mais
perçu.
Malgré
ces défaillances théâtrales, la perdition, l'ennui des deux
femmes se distingue assez bien dans cette terreur
relationnelle … Une voracité ravageuse de perversité
montre la portée inactive du ressassement, du vide, du
rien… L'occupation et l'investissement du temps ne se comble
plus. Une lassitude, une attente se constate congrûment.
Cette
tristesse, cette déchéance font ressurgir dans une sphère
fantasmatique l'enfant de la prisonnière. Cette perte de
lucidité semble donner du sens à l'isolement, à l'abandon.
C'est en l'occurrence une manière poignante de mettre
en image l'utilité maternelle, ce besoin de conserver cet
instinct protecteur et éducatif qui ne s'éteint pas.

Une
rupture radicale apparaît vers la fin du spectacle. L'avènement
d'un personnage médiatique, qui rassure le public,
organisateur du bonheur, coordonnant des candidats du troisième
âges, rédigeant verbalement la synthèse d'une des vies. On
sort plus que mitigé de ces évocations des traumatismes de
guerre…
|
|
|

|
Eclats
d'Univers Complexes
d'Amans et Thalie
Deux
chercheurs-explorateurs traversent et tentent de comprendre le
devenir. A travers l’escalade burlesque de questions métaphysiques,
ce spectacle passe au crible les diverses formes de l’expérimentation
scientifique et se caractérise par une esthétique très
aseptique.

Deux comédiens
en blouses blanches déclament de vives voix toutes les
confusions du vocabulaire touchant aux préoccupations
spatiales, à celles de l'apesanteur, etc. Ils déploient
avec ingéniosité une panoplie de boutades, de contresens et
d’interrogations premières. Ils appréhendent les mystères
de notre monde en examinant avec soin ses diverses facettes,
de sa matérialité aux petites sensations divines de la découverte
du corps …

Il se dégage
de ces élucubrations une dynamique très entraînante, un
grand courant d'air frais, une très grande ferveur. Cette
effusion d’esprit humble et généreuse est l'une des
grandes qualités de cette représentation.

Le jeu des
comédiens relève principalement du mime : les déplacements,
les positions corporelles, la gestuelle, les contorsions
faciales rentrent dans le cadre d'une dimension illustrative.
L’ensemble
est jubilatoire. Il est néanmoins regrettable que l’élocution
des chercheurs soit un peu trop prononcée. Ce jaillissement
explosif du langage aurait sans doute mérité un peu plus de
souplesse dans la forme. In fine, se dégage surtout
une belle ardeur qui masque les quelques maladresses du
spectacle.

|
|
|

|
A
Table
de Natalie Sternberg
Réflexion
chorégraphique sur la famille, A Table recherche le sens des échanges entre plusieurs
parents un soir de Noël. Autour du sapin illuminé, on entend
des rires et des grincements de dents …

Les
spectateurs sont invités à monter les escaliers de la Gare
au théâtre pour rejoindre une des salles de représentations.
Cette dernière a la particularité d'avoir toutes les caractéristiques
requises d'un appartement spacieux et élégant.
L'une
des bonnes intentions de Natalie Sternberg est
l'investissement théâtral de cette vaste salle aux grandes
fenêtres, aux poutres charpentées et qui dégage sans le
moindre doute une bonne et heureuse convivialité. Le public
s'installe près des murs, laissant ainsi un large espace pour
les comédiens et le pianiste qui joue du blues-jazz tout au
long du spectacle.
L'appartement
renvoie évidemment à une vie familiale, à l’univers cossu
d’êtres soudés ensemble, parfois malgré eux. La danse de A
Table, conçue dans un romantisme excessif, est légèrement
démesurée et explore les situations inhérentes aux réunions
familiales.
On
peut voir dans ce travail, des portés hommes-femmes, des
bousculades sensuelles, des comédiens avachis, étalés dans
un fauteuil ou devant une glace affairés à se préparer pour
l'événement. Un homme se ballade avec une camera, filmant
les allées et venues des uns et des autres, sorte d’image
d’un père qui superviserait les siens. Il s’agit d’ épier
son entourage par le truchement du caméscope et de garder les
souvenirs d'un jour de fête.
Le
concept du spectacle est intéressant mais Noël, symbole
familial, et les actions qui y sont attachées sont traitées
ici avec insipidité.
Une des comédiennes s'apprête à ouvrir ses cadeaux sous le
sapin lumineux … Mais là encore l'insignifiance de sa
conviction altère une scène qui pourrait se montrer
exaltante …
Las de toute cette platitude cérémonieuse, on ressort du
spectacle plongé dans une grande perplexité.

|
|
|