Nous n'irons pas à Avignon

Gare au Théâtre de Vitry-sur-Seine 
Du 5 au 29 juillet 2001

Les articles
Par Rémy Yadan

 

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La Robe de Catherine Karako, Shay Zilberman

Une femme est guidée au son du violoncelle … Un instant est posé… Le spectateur va pouvoir se laisser porter et admirer la sortie exubérante de cette femme vêtue d'une très large robe rouge d'une très belle hauteur et qui tente, dans une extrême délicatesse, de pénétrer dans l'enceinte de la salle.

Il s'agit là d'une performance dansée. Un musicien déjà en place dans l’espace sombre, attend l'arrivée de sa partenaire. L'éclairage monte progressivement lors de l’entrée en scène de la vaste robe. 

La composition de ce spectacle ne rentre pas dans une dimension divertissante ou attrayante par la diversité des propositions, mais plutôt dans une configuration conceptuelle et sensible qui ne repose que sur une simple idée : 
la comédienne déambule et progresse dans des faisceaux lumineux de projecteurs. 

 

Sous l'impact de la musique, elle commence à se désarticuler dans une danse impulsive et convulsive, sans se départir de son interprétation minimaliste. 
Le musicien expérimente des sons variés avec l'aide d'ustensiles qui font partie intégrante de son travail musical. On retrouve des préoccupations contemporaines qui viennent se fusionner avec la gestuelle de Catherine Karako. 

Ses mouvements sont totalement désarticulés, disloqués, démantelés. Son déplacement crée un trouble considérable. Cette hauteur qui ne lui appartient pas, cette articulation, cette motorisation du corps ne semble en aucun cas appartenir au domaine du possible. On pense au pantin manipulé ou au ventriloque. L'ampleur de la robe laisse croire qu'il pourrait y avoir une ou deux personnes qui animeraient le personnage.

Plusieurs hypothèses subsistent ... Toutes ces incompréhensions amènent ostensiblement une étrangeté irrésolue.
On pourrait encore voir une mariée précieuse et maniérée qui s'expose dans des cérémonies, ou une danseuse de flamenco qui accompagne son guitariste … 

Cette agitation corporelle relève d’une très grande justesse et d’une fine intelligence scénique. Une formidable poésie est apportée par la conduite de la danse, par l'improvisation musicale et chorégraphique. L’intrigue mystérieuse garde toute son effervescence jusqu'au moment fatidique, révélateur, où la robe va s'allumer de l'intérieur (un système d'éclairage est mis en place dans le vêtement). 

On peut à cet instant percevoir et admettre qu'il y a par cette réalisation technique, une incapacité, une difficulté à se déplacer.
Mais cette apparition est assez mal menée, car à ce moment précis, le jeu devrait prendre une autre envergure, en considérant, en intégrant cette nouvelle donnée théâtrale, furtive et majestueuse. Un basculement minimum devrait intervenir … mais aucune distinction n’apparaît ! La chorégraphie devient à cet instant répétitive.
De ce fait découle sans doute un ennui qui laisse constater une trop longue durée de représentation. 
Mais la belle grâce baroque et charnelle émanée des évolutions de la robe garde malgré tout sa saveur.

 

 

 

 

Le savon de Marcel & La scarole de mille ans de Myriam Hervé- Gil

Ce spectacle chorégraphié de grande qualité développe une étonnante légèreté. Une incroyable et surprenante mise en scène intègre dans un ludisme foudroyant toutes les contenances relationnelles, affectives et dérisoires des rapports hommes-femmes.

Des hommes inébranlables se présentent au public, une tendre touche de machisme accompagne leurs regards. Ils scrutent les spectateurs avec insistance. L’hermétisme de leur silence tient l’assistance en haleine.

 

Puis les hommes séduisants se mettent à danser d’une belle allure …une danse des plus absurdes qui engendre délibérément un décalage colossal avec la situation de départ.

 

 

Les comédiens portés par une détermination inexorable conjuguent entre eux des écarts et des antagonismes poétiques dans un même et unique moment. Ils se livrent à toute sortes de facéties, non dénuées d’un humour rassérénant.

 

Puis les femmes font leur entrée après les évolutions masculines. Un inversement, un retournement des allures semble alors devenir l'enjeu principal de cette création. La danse des femmes est beaucoup plus syncopée, mesurée. Leur incapacité à trouver une place auprès des hommes est traduite par une ironie mordante, l’humour se fait plus noir et le décalage dans les danses stigmatise la guerre et les incompréhensions des sexes.

Le jeu développé par les acteurs est fameux, ils sont tous habités par des sentiments contraires qui prennent parfaitement corps dans leurs danses, avec une formidable tenue. On apprécie également avec quelle précision ils contrôlent leurs improvisations. La marge de manœuvre des comédiens ne semble pas limitée et leurs réserves restent pleines alors que la matière théâtrale ne cesse de se répandre sur le plateau. Le rendu est prodigieusement juste et réussi.

On pense inévitablement à la chorégraphe belge contemporaine Anne Teresa de Keersmaeker qui a travaillé dans une directive très semblable.
Cette représentation est dans tous les cas très jouissive, jubilatoire et satisfaisante dans sa globalité.Mais on pourrait malgré tout regretter la couleur trop uniforme des envolées facétieuses et qu’aucune faille n’apparaisse vraiment …

 

 

 

 

 

 

Chamade d'Emmanuelle Gorda

Une présence scénique épatante, une énergie incroyable … Voilà une danseuse qui impose une noble prestance et déploie avec justesse une impressionnante ampleur. Le spectacle semble se décliner autour d’expressions réservés à l’aorte humaine : histoire de cœur, geste de cœur, cœur dans la main et valse des cœurs.

Le jeu corporel d’Emmanuelle Gorda est ciblé sur une mécanisation systématique qui tend à des réactions physiques obsessionnelles. Une sorte de robotisation dansée mêle la puissante carrure de la danseuse à un érotisme séduisant …  Une élégance très prononcée … une détermination implacable … une danse composée d'élancements physiques et de rudes convulsions chroniques, débordants d'expressivité … une vague de sensualité s'émanent de sa gestuelle.

Puis se produit une très belle interruption dans le spectacle. Emanuelle Gorda s'arrête après une danse qui l’a déchaînée. Son silence et sa recherche de souffle offrent aux spectateurs une sincérité de jeu, une véritable monstration du corps dans l'état d’épuisement où il se trouve. Une profonde rupture est alors créée par cet arrêt brutal.

 

Pour combler son manque, elle ingurgite des pastilles, des substances médicamenteuses, tentant par là de calmer sa fatigue devenue à ce moment précis insurmontable.
Puis indiciblement, la danse reprend, le corps se meut à nouveau dans une grande intimité. L'espace est confiné, réduit à quelques mètres carrés, imposant une étroite proximité avec le public.

Emmanuelle Gorda marche, tourne et retourne sur elle-même pour calmer cette excitation qui la tient à nouveau. Elle retrouve un nouveau souffle et repart vers d'autres mouvements dont on ne cesse de se délecter.

 

 

 

 

 

Il y a des bals qui se perdent de Paul Tison

La scénographie de ce spectacle consacré aux vicissitudes amoureuses est particulièrement intéressante. Une mise à distance du public est instaurée par le décor : un grillage délimite l'espace scénique réservé aux comédiens. On finit par se demander qui est le prisonnier de cette installation ? D'autant plus que la première minute du spectacle, une lampe de poche vient nous éblouir, nous dévisager dans un noir fulminant …

Il y a des bals qui se perdent évoque une assez belle image du dévoilement de l’identité et de la curiosité qui y est attachée. L’auditoire assis, disponible, réceptif est interpellé par cette percée lumineuse au début de la représentation qui lui renvoie ses propres visages. C'est une belle amorce, une judicieuse inversion des rôles pendant quelques instants.

 

 

Durant ce furtif moment, le grillage prend toute sa force. Mais cette disposition scénographique ne se justifiera plus pour la suite du spectacle et cette construction restera finalement fantaisiste et décorative.

 

Une sorte de chaussette masque chaque visage des comédiens et il se dégage de ce spectacle une dense dimension clownesque. Il s’agit de l’évocation d’histoires de couples, de métaphores exposant les incompatibilités d'ententes de la vie à deux. Les déplacements et chorégraphies sont fluides, tout semble enveloppé d’une grande légèreté.

Une certaine poésie se dégage du plateau lors de petits moments de détente où des ébats juvéniles envahissent l'espace par le jeu de chaises musicales ou bien encore celui du tapis volant…

L’humeur générale belle et joyeuse laisse une petite place aux désarrois du quotidien. Mais le texte est souvent indigeste par les excès descriptifs de l'anecdote amoureuse.

 

 

 

La cave d'Yveline Danard

La cave évoque les folies de la guerre. Tirée d'un fait divers, l’histoire raconte la tragédie de la séquestration d'une mère par une mère en période de guerre…

Le sujet ne prête certainement pas à rire, mais il n'est pas pour autant plus simple d'émouvoir le public. Le jeu des comédiens est ici peu convaincant : aucune proposition forte ne semble avoir été retenue dans son élaboration, seule demeure une lourde insistance sidérante sur le poids des sentiments. 

Il n'y a pas de suggestion faite, pas d'évocation d'une émotion que le spectateur serait tenu de venir cueillir, mais une sur-confirmation directive et constante de ce que l'on doit comprendre et ressentir. Voilà une bonne manière de sous-estimer le public ! Il semble qu'un tragique destin aussi lugubre qu'il soit, nécessite une légère retenue dans la mise en forme et que le sentiment ne doit pas être vu, mais perçu. 

Malgré ces défaillances théâtrales, la perdition, l'ennui des deux femmes se distingue assez bien dans cette terreur relationnelle … Une voracité ravageuse de perversité montre la portée inactive du ressassement, du vide, du rien… L'occupation et l'investissement du temps ne se comble plus. Une lassitude, une attente se constate congrûment. 

Cette tristesse, cette déchéance font ressurgir dans une sphère fantasmatique l'enfant de la prisonnière. Cette perte de lucidité semble donner du sens à l'isolement, à l'abandon. C'est en l'occurrence une  manière poignante de mettre en image l'utilité maternelle, ce besoin de conserver cet instinct protecteur et éducatif qui ne s'éteint pas.

Une rupture radicale apparaît vers la fin du spectacle. L'avènement d'un personnage médiatique, qui rassure le public, organisateur du bonheur, coordonnant des candidats du troisième âges, rédigeant verbalement la synthèse d'une des vies. On sort plus que mitigé de ces évocations des traumatismes de guerre…

 

 

 

Eclats d'Univers Complexes d'Amans et Thalie

Deux chercheurs-explorateurs traversent et tentent de comprendre le devenir. A travers l’escalade burlesque de questions métaphysiques, ce spectacle passe au crible les diverses formes de l’expérimentation scientifique et se caractérise par une esthétique très aseptique.

Deux comédiens en blouses blanches déclament de vives voix toutes les confusions du vocabulaire touchant aux préoccupations spatiales, à celles de l'apesanteur, etc. Ils déploient avec ingéniosité une panoplie de boutades, de contresens et d’interrogations premières. Ils appréhendent les mystères de notre monde en examinant avec soin ses diverses facettes, de sa matérialité aux petites sensations divines de la découverte du corps …

Il se dégage de ces élucubrations une dynamique très entraînante, un grand courant d'air frais, une très grande ferveur. Cette effusion d’esprit humble et généreuse est l'une des grandes qualités de cette représentation.

 

Le jeu des comédiens relève principalement du mime : les déplacements, les positions corporelles, la gestuelle, les contorsions faciales rentrent dans le cadre d'une dimension illustrative.

 

L’ensemble est jubilatoire. Il est néanmoins regrettable que l’élocution des chercheurs soit un peu trop prononcée. Ce jaillissement explosif du langage aurait sans doute mérité un peu plus de souplesse dans la forme. In fine, se dégage surtout une belle ardeur qui masque les quelques maladresses du spectacle.

 

 

 

 

 

A Table de Natalie Sternberg

Réflexion chorégraphique sur la famille, A Table recherche le sens des échanges entre plusieurs parents un soir de Noël. Autour du sapin illuminé, on entend des rires et des grincements de dents …

Les spectateurs sont invités à monter les escaliers de la Gare au théâtre pour rejoindre une des salles de représentations. Cette dernière a la particularité d'avoir toutes les caractéristiques requises d'un appartement spacieux et élégant.

L'une des bonnes intentions de Natalie Sternberg est l'investissement théâtral de cette vaste salle aux grandes fenêtres, aux poutres charpentées et qui dégage sans le moindre doute une bonne et heureuse convivialité. Le public s'installe près des murs, laissant ainsi un large espace pour les comédiens et le pianiste qui joue du blues-jazz tout au long du spectacle.

L'appartement renvoie évidemment à une vie familiale, à l’univers cossu d’êtres soudés ensemble, parfois malgré eux. La danse de A Table, conçue dans un romantisme excessif, est légèrement démesurée et explore les situations inhérentes aux réunions familiales.

On peut voir dans ce travail, des portés hommes-femmes, des bousculades sensuelles, des comédiens avachis, étalés dans un fauteuil ou devant une glace affairés à se préparer pour l'événement. Un homme se ballade avec une camera, filmant les allées et venues des uns et des autres, sorte d’image d’un père qui superviserait les siens. Il s’agit d’ épier son entourage par le truchement du caméscope et de garder les souvenirs d'un jour de fête.

Le concept du spectacle est intéressant mais Noël, symbole familial, et les actions qui y sont attachées sont traitées ici avec insipidité.
Une des comédiennes s'apprête à ouvrir ses cadeaux sous le sapin lumineux … Mais là encore l'insignifiance de sa conviction altère une scène qui pourrait se montrer exaltante …
Las de toute cette platitude cérémonieuse, on ressort du spectacle plongé dans une grande perplexité.