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Quand
la Femme est blessée …
Médée au Théâtre de Grenoble
Jusqu’au 8 juillet
Par Karine Blanc
Satoshi
Miyagi et sa compagnie, le Théâtre Ku
Na Uka nous proposent une nouvelle lecture de Médée. Transposée
dans le Japon du début du vingtième siècle, le texte d’Euripide, dont
on ne soulignera jamais assez la modernité, pose ici la question de la
place de la femme dans une société japonaise toute puissante et
colonisatrice de son propre continent pour faire jeu égal avec
l’Occident. Cette Médée, interprétée par deux comédiens étonnants,
d’un esthétisme absolu, nous raconte la revanche de la Femme dans un
langage universel : celui du corps.

La scène du Théâtre
de Grenoble est encore dans l’obscurité lorsque les premier mots
inscrits en surtitres viennent nous donner un éclairage indispensable à
l’appréhension de cette version de la tragédie. Au début du siècle
dernier, alors que la plupart des pays asiatiques étaient colonisés par
l’Occident, le Japon brandissait fièrement son autonomie, allant
jusqu’à imiter la démarche colonisatrice du continent ennemi en Asie
pour marquer sa toute-puissance.
C’est à cette époque que se déroule l’action. Dans un « bordel »
japonais, des hommes forcent des geishas à jouer une pièce devant
eux pour leur bon plaisir. C’est ainsi qu’est introduit le récit
d’Euripide.
La
lumière nous découvre une scène au centre de laquelle, des geishas
dressées telles des statues sur un immense tapis rouge, nous présentent
des photos de leurs visages, eux mêmes cachés sous des sacs en papier.
Les hommes, grivois et bruyants font alors leur entrée, et entreprennent
avec la plus grande muflerie de choisir d’après les photographies les
femmes qui devront être leurs comédiennes d’un soir.
On
voit là une utilisation inattendue du corps de la femme pour assouvir le
plaisir masculin. Les homme s’installent ensuite en arc de cercle autour
de la scène, au fond de laquelle des geishas musiciennes
insufflent les premières mesures de la résistance féminine qui
rythmeront le spectacle. Les voyeurs sont prêts à diriger leurs
marionnettes et le spectacle peut commencer.
Médée fait alors son
entrée, sublime et aérienne dans les voiles orientaux qui illuminent la
pâleur de son visage. C’est bien son corps qui s’adresse à nous,
mais la voix vient d’ailleurs … de derrière, d’un des hommes assis.
Dans
le Théâtre Ku Na’ Uka, fondé par Satoshi Miyagi en 1990, la
caractéristique est le dédoublement des rôles, tous pris en charge par
deux acteurs, l’un assumant la dimension physique (pathos),
l’autre la dimension vocale (logos). Cette esthétique de dépassement
du réalisme nous renvoie la puissance de la femme blessée avec une force
démultipliée. Elle donne au texte d’Euripide, dont les mots
s’affichent froidement au-dessus de nos têtes, une dimension nouvelle.
De
Créon à Jason, en passant par le fils de Médée, tous les corps sont féminins
et toutes les voix masculines. Les hommes, assis autour de la scène font
tour à tour parler leurs marionnettes. Ce jeux à priori avilissant pour
les femmes, leur donne de façon inattendue un pouvoir et un rayonnement
qui dépassent le cadre du jeu. Curieusement ce sont les hommes qui
semblent privés de leurs âmes. La prise de pouvoir de la Femme se fait
progressivement au gré du drame et du combat de Médée pour transcender
la douleur vers l’ultime revanche.
La
gestuelle et la chorégraphie des comédiennes en disent beaucoup plus
long que cette langue étrangère qui nous parle pourtant, au travers des
interprètes masculins magistraux, de façon plus limpide encore que la
traduction surtitrée.
Lorsque
Médée agenouillée devant son fils, un poignard dans la bouche, tend la
main vers son enfant chéri qui lui ouvre les bras dans un ultime abandon,
le souffle de la salle semble être suspendu en un seul corps … moment
d’osmose totale avec un matricide qui ne supporterait pas le moindre
mot.
La
revanche de Médée traîne dans son sillage la revanche des geishas
… à moins que ce ne soit l’inverse … mais la vision finale des
corps masculins gisant au milieu des geishas victorieuses en leur
mue virginale est un symbole vibrant de la victoire des femmes. Et le
combat continue …
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