Le Festival de Théâtre Européen

A Grenoble 
Du 2 au 8 juillet 2001

Les critiques
Par Karine Blanc

 

L'oeil de TheatreOnline
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Jouer avec le feu
L’Idiot de Dostoïevski au théâtre 145 (Grenoble)
Jusqu’au 8 juillet
Par Karine Blanc
Quand la Femme est blessée …
Médée au Théâtre de Grenoble
Jusqu’au 8 juillet
Par Karine Blanc

 

 

 

Jouer avec le feu
L’Idiot de Dostoïevski au théâtre 145 (Grenoble)
Jusqu’au 8 juillet
Par Karine Blanc

Andriy Zholdak, jeune prodige ukrainien, élève d’Anatoliy Vassiliev et enfant terrible de la mise en scène européenne montante, nous donne sa vision de " L'idiot " de Dostoïevski. Le texte très épuré laisse au corps un champs d’expression qui transcende la parole et rend toute traduction superflue. L’action se resserre ici autour des personnages principaux dont la virtuosité émotionnelle et corporelle, servie par une scénographie d’une sensibilité et d’une intelligence rare, font de cet “ Idiot ” un joyau théâtral qui révèle un metteur en scène dont on devrait entendre parler …

La grande salle du théâtre 145 est pleine à craquer, la température ambiante est proche de … mieux vaut peut être ne pas le savoir et continuer à utiliser le programme qui fait un éventail parfait en attendant le début du spectacle.
Le noir se fait dans la salle au moment même ou la lumière inonde la scène. Les musicien font leur entrée, presque sur la pointe des pieds et saluent le public avant de s’installer devant leurs instruments respectifs : un piano et un violoncelle.

La musique commence sur la pointe de leur doigts avec une subtilité,  une aisance et une profondeur qui sera le fil conducteur du spectacle. Les comédiens entrent à leur tour en osmose totale avec la musique qui semble les porter vers nous. Ils ne marchent pas, ils glissent : poupées magnifiques d’une boite à musique dont le couvercle vient de s’ouvrir sous nos yeux.

La magie opère dès les premières secondes : la chaleur de la salle est toujours aussi pesante et nous sommes pourtant déjà dans la froide Russie de Mychkine.
Nous sommes avec Mychkine … Mychkine est avec nous, là, sous nos yeux, il  gratte une allumette, allume une torche de papier journal et à peine l’odeur de souffre nous parvient elle que l’on sait de façon définitive qu’il n’aurait pas dû jouer avec le feu.

La symbolique juste et précise de la scénographie compense aisément le fossé de la langue, et les corps nous disent ce que les mots nous cachent. Le mystère du langage étranger ne fait qu’ajouter à cet univers qui nous transporte dans un ailleurs qui nous happe pour nous confronter à la bonne société russe, qui cache derrière une vitalité entêtante, son conformisme morbide.

Mychkine, cet “ idiot ” de retour de l’étranger, va devoir se mesurer et s’adapter aux convenances et aux usages de ce microcosme social. Au gré des intrigues, des jalousies et des rivalités qui occupent ce monde là, il s’avère beaucoup plus un naïf et un inadapté dans une jungle à la fois sclérosée et cruelle avant d’apprendre, de comprendre, comment vivre ou plutôt comment survivre dans cet univers étriqué.

Le feu, toujours présent, ne cesse de nous présenter ses flammes dansantes et vacillantes, à l’image des personnages, vivant vers leur mort au rythme de la musique qui semble nous avoir, nous aussi, pris en otage. L’odeur de souffre se fait plus présente, et comme on décapite une flamme d’un souffle précis et concentré, on éteint la belle à coups de hache, dans l’obscurité mesquine d’un couloir.

Le chat miaule la nuit. Dans les méandres des maisons russes, le lait est renversé et les épouses assassinées. Pleure Mychkine ! Pleure auprès de ses souliers de la femme que tu n’a pas su sauver. Regarde les planches du cercueil et pense aux lattes de ton lit, aux planches des escaliers que tu as gravi, à toutes les planches que tu as ignoré dans ton parcours semé d’embûches … peut-être déjà te parlaient-elles dans un avertissement muet ? Il est trop tard.

Andriy Zholdak, qui entouré de comédiens exceptionnels a monté son spectacle en une trentaine de jours à peine, nous donne ici une leçon de théâtre magistrale tant dans l’efficacité que dans la sensibilité et exhume sous nos yeux la conscience de l’homme occidental.

 

Quand la Femme est blessée …
Médée au Théâtre de Grenoble
Jusqu’au 8 juillet
Par Karine Blanc

Satoshi Miyagi et sa compagnie, le Théâtre Ku Na Uka nous proposent une nouvelle lecture de Médée. Transposée dans le Japon du début du vingtième siècle, le texte d’Euripide, dont on ne soulignera jamais assez la modernité, pose ici la question de la place de la femme dans une société japonaise toute puissante et colonisatrice de son propre continent pour faire jeu égal avec l’Occident. Cette Médée, interprétée par deux comédiens étonnants, d’un esthétisme absolu, nous raconte la revanche de la Femme dans un langage universel : celui du corps.

La scène du Théâtre de Grenoble est encore dans l’obscurité lorsque les premier mots inscrits en surtitres viennent nous donner un éclairage indispensable à l’appréhension de cette version de la tragédie. Au début du siècle dernier, alors que la plupart des pays asiatiques étaient colonisés par l’Occident, le Japon brandissait fièrement son autonomie, allant jusqu’à imiter la démarche colonisatrice du continent ennemi en Asie pour marquer sa toute-puissance.
C’est à cette époque que se déroule l’action. Dans un « bordel » japonais, des hommes forcent des geishas à jouer une pièce devant eux pour leur bon plaisir. C’est ainsi qu’est introduit le récit d’Euripide.

La lumière nous découvre une scène au centre de laquelle, des geishas dressées telles des statues sur un immense tapis rouge, nous présentent des photos de leurs visages, eux mêmes cachés sous des sacs en papier.
Les hommes, grivois et bruyants font alors leur entrée, et entreprennent avec la plus grande muflerie de choisir d’après les photographies les femmes qui devront être leurs comédiennes d’un soir.

On voit là une utilisation inattendue du corps de la femme pour assouvir le plaisir masculin. Les homme s’installent ensuite en arc de cercle autour de la scène, au fond de laquelle des geishas musiciennes insufflent les premières mesures de la résistance féminine qui rythmeront le spectacle. Les voyeurs sont prêts à diriger leurs marionnettes et le spectacle peut commencer.

Médée fait alors son entrée, sublime et aérienne dans les voiles orientaux qui illuminent la pâleur de son visage. C’est bien son corps qui s’adresse à nous, mais la voix vient d’ailleurs … de derrière, d’un des hommes assis.

Dans le Théâtre Ku Na’ Uka, fondé par Satoshi Miyagi en 1990, la caractéristique est le dédoublement des rôles, tous pris en charge par deux acteurs, l’un assumant la dimension physique (pathos), l’autre la dimension vocale (logos). Cette esthétique de dépassement du réalisme nous renvoie la puissance de la femme blessée avec une force démultipliée. Elle donne au texte d’Euripide, dont les mots s’affichent froidement au-dessus de nos têtes, une dimension nouvelle.

De Créon à Jason, en passant par le fils de Médée, tous les corps sont féminins et toutes les voix masculines. Les hommes, assis autour de la scène font tour à tour parler leurs marionnettes. Ce jeux à priori avilissant pour les femmes, leur donne de façon inattendue un pouvoir et un rayonnement qui dépassent le cadre du jeu. Curieusement ce sont les hommes qui semblent privés de leurs âmes. La prise de pouvoir de la Femme se fait progressivement au gré du drame et du combat de Médée pour transcender la douleur vers l’ultime revanche.

La gestuelle et la chorégraphie des comédiennes en disent beaucoup plus long que cette langue étrangère qui nous parle pourtant, au travers des interprètes masculins magistraux, de façon plus limpide encore que la traduction surtitrée.

Lorsque Médée agenouillée devant son fils, un poignard dans la bouche, tend la main vers son enfant chéri qui lui ouvre les bras dans un ultime abandon, le souffle de la salle semble être suspendu en un seul corps … moment d’osmose totale avec un matricide qui ne supporterait pas le moindre mot.

La revanche de Médée traîne dans son sillage la revanche des geishas … à moins que ce ne soit l’inverse … mais la vision finale des corps masculins gisant au milieu des geishas victorieuses en leur mue virginale est un symbole vibrant de la victoire des femmes. Et le combat continue …

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