Witness

               

L’air du temps est au théâtre participatif, à l'interactivité (une nouvelle religion dont nous sommes les premiers, victimes), ou comment repenser le rôle du public dans le spectacle.

Nous étions habitués à regarder, à ressentir, à manifester des impressions avec un langage de peu de mots, mais que chaque comédien pouvait interpréter avec subtilité : toussotements, murmures, froissements, rires francs, hilarités tonitruantes, applaudissement émus et rehaussés d’un « bravo » qu’on hésite à lancer ou sifflets ravageurs. Ces derniers se font d’ailleurs de plus en plus rares, parce que le public est devenu de plus en plus poli, calfeutré dans une grammaire orthodoxe.

Seuls quelques classes remuantes sous la surveillance de leurs professeurs peuvent donner le soupçon de ce que pouvait être une représentation aux glorieuses heures du théâtre populaire, de Shakespeare aux  Grands boulevards, de la commedia dell’arte aux déferlantes provoquées par la mise en scène des textes de Thomas Bernhard, quand il fallait se pâmer ou hurler et lorsque le spectacle pouvait être autant dans la salle que sur scène.

Si certains pourraient se satisfaire de cette situation, arguant que le travail des artistes est assuré d’une politesse convenue, d’autres ont estimé qu’il fallait réinjecter du spectaculaire dans la salle, redonner des mots au public, les immerger dans le jeu pour sortir d’une espèce de conditionnement policé.

Quelques styles ont déjà donné le ton. C’est tout le travail d’un Robert Hossein qui transforme le spectateur en jury chargé de déterminer la fin de la pièce. Coupable non coupable, à nous de décider, avec des comédiens-témoins qui émergent du public (j’aurais aimé être à coté de Michel Creton que je trouve sublime) et des calepins fournis par la production sur lesquels nous devons prendre des notes (peut-être au cas ou on nous demanderais des comptes).

L’autre style, beaucoup plus intimiste, concerne le « théâtre à domicile ». Ici, le spectateur doit se déplacer chez les comédiens (Leonore Chaix par exemple), armé du code de la porte. Il se fait inviter, discute prend l’apéro, regarde, intervient, devient, ici aussi, témoin plus que spectateur de la représentation. On pourrait se demander si, dans ce nouveau jeu, il s’agit de nous donner une vraie liberté ou s’il s’agit d’une prise d’otage.

Tout le monde le sait, le théâtre est ce miroir malin de notre société. Dans la civilisation du consensuel ambiant, le public n’a de toutes les façons pas son mot à dire. Il est cantonné dans le rôle de figurant aux gestes mécaniques ou, dans la tragédie hosseinienne, dans celui d’un chœur aux sonorités monotones. Mais avons nous envie d’être autre chose ?

Cédrick Allmang