Le Festival Off d'Avignon

Du 6 au 28 juillet 2001

Les Critiques

 

 

Le Reportage Multimédia :
La Reine écartelée de Christian Siméon/Victor Hugo

L'article sonore : 
Mots et usage de mots de Vincent Roca

Les Critiques :

La paix des lâches
La reine écartelée au Théâtre du Balcon 
Jusqu'au 28 juillet
Par Karine Blanc

Mais qui est malade ?
Le malade imaginaire au Grenier à sel
Jusqu'au 28 juillet
Par Karine Blanc

Si par une nuit d’hiver...
La Chute au Théâtre du Chien qui fume
Jusqu’au 28 juillet
Par Ariane Grandieu

Marx est-il mort ?
Débrayage à la Caserne des Pompiers
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc

Et la lumière fut…
Le Monologue d’Adramélech à la Salle Roquille
Jusqu’au 28 juillet
Par Rodrigue Lecoeur

Fissures du rire
Effroyables Jardins au Théâtre du Chêne noir
Jusqu’au 28 juillet
Par Alex Hendrinne

Le chant de la vie
Une très belle Mort à la Chapelle du Verbe Incarné
Jusqu’au 28 juillet
Par Ariane Grandieu

Arène d’amour
Lettre d’amour comme un supplice chinois au Théâtre du Bourg-Neuf
Jusqu’au 28 juillet
Par Rodrigue Lecoeur

A quoi pensent les jongleurs ?
Comme un petit air de cirque au Collège de la Salle
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc

« Comme il n’est pas possible d’aimer »
Agatha au Théâtre de l’Escalier des Doms
Jusqu’au 28 juillet
Par Rodrigue Lecoeur

1830-2001 : la mémoire d’un peuple. 
Les Oranges au Collège de la Salle
Jusqu’au 28 juillet 
Par Patrick Decome

Tchekhov au nez rouge
Les Matatchékov
à la Péniche Cristal Théâtre
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc

Tchernobyl, mon amour.
Une autre voix solitaire à l’Espace Alya
Jusqu’au 28 juillet
Par Catherine Robert

Huis clos pour une mortelle randonnée
Finalement quoi
à la Condition des Soies

Jusqu’au 28 juillet 
Par Patrick Decome

Hystérique pythie
Histoire vécue d’Artaud Mômo au Théâtre du Chêne Noir
Jusqu’au 28 juillet
Par Ariane Grandieu

Escapade italienne
Le bar sous la mer au Théâtre des Corps Saints
Jusqu’au 28 juillet
Par Daniel Duval

Si c’est un homme…
Soliloques au Théâtre du Bourg-Neuf
Jusqu’au 28 juillet
Par Catherine Robert

De l’intérieur du dedans
Henri Michaux, une voix du dedans aux Trois Pilats
Jusqu’au 28 juillet
Par Ariane Grandieu

La maladresse des corps dans la lutte
Onze débardeurs au théâtre Le Sud 
Jusqu'au 28 juillet
Par Franz Johansson

Le cocu malgré lui
George Dandin au théâtre Le Funambule 
Jusqu’au 28 juillet
Par Catherine Robert

Amos porte en lui un bien lourd secret …
Le retour du portugais  au Théâtre Le Lucernaire-Forum 
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc

L'île de la modernité
L’île des esclaves au Théâtre du Chien qui Fume 
Jusqu'au 28 juillet
Par Christine Dufrénois 

Le goût du sang
Hyènes
au Ring
Jusqu’au 28 juillet
Par Catherine Robert

Un beau travail du chapeau
Un papillon dans le clocher au Théâtre des Corps Saints
Jusqu'au 28 juillet
Par Samuel Martinez

Ainsi parlait Ekudi !
La Damnation de Freud à la Chapelle du Verbe Incarné
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc

Rouge !
Belles de Brecht au Théâtre des Roues
Jusqu’au 28 juillet
Par Rodrigue Lecoeur

Turbulent silence
Les Heures blanches au Théâtre de la Poulie
Jusqu’au 28 juillet
Par Catherine Robert

Féerie musculaire
Triple Trap au Théâtre du Chien qui Fume
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc

En direct de Fort Alamo
C’est un fait, l’Indien crache trop ! à la Condition des Soies
Jusqu’au 28 juillet 
Par Patrick Decome

A l’ombre de l’homme
Je me suis tue à la Péniche Cristal Théâtre
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc

Ballade enchantée dans la vie ordinaire
Qui est-ce qui me ramène au théâtre Le Paris
Jusqu’au 28 juillet
Par Da
niel Duval

Il était un enfant …
La boîte en coquillages au Funambule 
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc

Entremet fadasse
Manger au Lucernaire Forum
Jusqu’au 28 juillet
Par Alex Hendrinne

Je les ai tous pervertis !
Le rêve d’un homme ridicule à la Condition des Soies
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc

Mes amis, miroirs de ma vie … vous n’êtes pas beaux !
Derniers remords avant l’oubli au Théâtre de l’Escalier des Doms 
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc

Souffrir les mots
Lettres intimes d’Elise M…au Théâtre du Bélier
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc

Le désespoir des aigles
Le Naufragé à la Mirande
Jusqu’au 28 juillet
Par Ariane Grandieu

Calembours et bourre et ratatame
Corbier à La Petite Tarasque
Jusqu’au 28 juillet
Par Cyril Carret

En tête à tête avec Bernhard
Thomas Bernhard un rescapé au Théâtre de l’Escalier des Doms
Jusqu’au 28 juillet
Par Bénédicte C.

Le monde et son mythe
Kalevala au Théâtre La Cavale
Jusqu’au 28 juillet
Par Cyril Carret

Trop de sable
Le Prophète à la Chapelle de l’Oratoire
Jusqu’au 28 juillet
Par Cyril Carret

Eveil du clown 
Daisy Madonna, Florilège à la fabrik théâtre
Jusqu’au 28 juillet
Par Daniel Duval

Fraîcheur et vie 
Le nain et le Baobab au Collège de la Salle
Jusqu’au 28 juillet
Par Cyril Carret

Logique de l’absurde
Topor Party
au Théâtre le Lucernaire-Forum
Jusqu’au 28 juillet
Par Cyril Carret

 

La paix des lâches
La reine écartelée au Théâtre du Balcon 
Jusqu'au 28 juillet
Par Karine Blanc

La Reine écartelée de Christian Siméon nous offre un regard neuf sur une pièce classique de Victor Hugo. La mise en scène de Jean Macqueron fait du destin tragique d'Amy Robsart un divertissement poignant. Portée par des comédiens sensibles et justes, cette version du drame est un hommage acéré et bouillonnant à la bravoure féminine.

Photographie de Gérard Nicolas

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Si d'aucuns taxèrent l'œuvre de Victor Hugo, alors âgé de 25 ans, d'immature, son Amy Robsart, inspirée d'un personnage historique, n'en reste pas moins un texte d'une grande sensibilité et d'une virtuosité rarement égalée dans l'écriture. Ce postulat n'a pas embarrassé Christian Siméon, qui a adroitement puisé dans la réalité historique de l'œuvre, pour l'altérer et la métamorphoser au gré du drame.

Jean Macqueron, qui signe la mise en scène nous donne une vision tragi-comique très personnelle et très incisive d'un texte qui est déjà le fruit d'une rencontre singulière entre deux auteurs.

Comme celui de toute héroïne tragique qui se respecte, le destin de la jeune Amy est poignant. Le verbe habile et mordant de l’auteur avive le récit de ces vies qui s'entrelacent, gravitant autour de l'amour impossible, de l'avidité de pouvoir et de l'impuissance des êtres face à une fatalité quasi acquise. Le tout sur fond de sentiments exacerbés.

Le spectacle commence avec une musique techno, d'où émergent des éclats de rires étouffés. La lumière nous révèle brutalement une scène ascétique voilée d'un drap immaculé et infini sous lequel semblent s'agiter des corps d'amants : celui, sensuel et enjoué de la jeune Amy qui émerge le premier et celui athlétique et arrogant de son mari Robert Dudley qui parade sous nos yeux dans le plus simple appareil.

 Le ton est donné : malgré les costumes, qui indiquent l'époque, nul besoin de décor ni de conventions pour restituer le cadre du drame. En évitant tout symbolisme ou illustration laborieuse, Jean Macqueron laisse le champ libre à l’imagination du spectateur. La mise en espace est particulièrement soignée, et la scène dépouillée, judicieusement utilisée pour nous raconter les méandres nécessaires à la construction de l'intrigue.

Amy, rayonnante et époustouflante Nathalie Savary, irradie de Bonheur. Elle aime. Et même si l'objet de sa flamme l'a épousée dans le plus grand secret, elle est sienne et prête à tous les sacrifices et tous les renoncements pour vivre la félicité qu'elle découvre dans une extase absolue. 
N'a-t-elle pas déjà fuit sa famille pour suivre le très convoité Robert Dudley ? L'infortunée n'ignore pas que la reine, Elisabeth Tudor a jeté son dévolu sur le jeune pair d'Angleterre. Mais la chair est faible et les grands sentiments auxquels la lie étroitement le drame occultent aisément la menace, quelque pesante qu'elle soit. 

Le personnage qui mène au dénouement fatal et incontournable est admirablement campé par Françoise Vallon. Elle incarne une Elisabeth Tudor tonitruante et fragile, despotique et amoureuse, implacable et lucide.

Dans la chaîne infernale des amours inaccessibles qui se mordent la queue, n'oublions pas l'Ecuyer de Sir Dudley, Richard Varney, calculateur et intègre, dont l'amour qu'il porte à Amy suffit à justifier l'ambiguïté. Il est interprété avec une grande justesse par Christophe Garcia, aussi subtil que son personnage le mérite.

Quelques réserves en revanche pour le Sir Hugh Robsard que Stéphane Auvray-Nauroy nous livre en pâture. Étrangement en recul par rapport à son personnage, singulièrement caricaturé, il joue une autre partition que celle de ses partenaires, ce qui, sans remettre en cause ses qualités de comédien, nous fait prendre un recul dommageable au spectacle. La proposition qu'il nous fait de cet improbable vieillard n'en reste pas moins courageuse.

Revenons à notre reine écartelée, à notre Amy au cœur déchiré, aux illusions brisées, au courage décuplé. Car c'est bien de courage dont il est question ici. Le spectacle de Jean Macqueron nous apporte un éclairage nouveau sur cette substance de la pièce. 

Quand la lâcheté des hommes éclate au grand jour, la bravoure des femmes prend toute sa dimension. La vaillante Amy paie le prix de ses chimères. Lorsque la raison de l'homme prend le pas sur ses sentiments, le rêve assassiné d'une femme justifie l'intégrité la plus absolue. Parce que la mort des braves est souvent le prix de la paix des lâches.

 

Mais qui est malade ?
Le malade imaginaire au Grenier à sel
Jusqu'au 28 juillet
Par Karine Blanc

La proposition que Philippe Adrien nous fait de ce Malade imaginaire est d'une audace et d'une originalité, qui n'est pas due à la seule particularité de ses interprètes. En distribuant dans les rôles principaux des comédiens dont le talent surpasse le handicap, il nous entraîne dans un univers où l'imaginaire et le phantasme transcendent la réalité de la maladie. Le travail sur les lumières et le décor, au service d'une scénographie inventive et troublante, nous transportent dans un monde fascinant qui nous offre une lecture inédite de l’œuvre ultime de Molière.

Photographie de Laurencine Lot

Cliquez sur l'image pour voir l'interview de Philippe Adrien.

La mise en scène de Philippe Adrien donne au Malade imaginaire une dimension tout à fait nouvelle, qui va plus loin dans le questionnement sur la maladie et les rapports de force entre le corps et le psychisme.

Que dire de son choix de mélanger dans son spectacle des comédiens « ordinaires » et des comédiens différents par leurs handicaps physiques ? Qu'ils sont avant tout de véritables artistes, remarquables par leur charisme, leur sincérité, leur sens de l'humour et du décalage. Précisons également que l'idée lui a été soufflée par Bruno Netter, acteur non-voyant, qui interprète magistralement le rôle titre. 

Photographie de Laurencine LotCette aventure est donc née d'une envie véritable de réflexion sur la maladie et sur ses différentes dimensions et représentations tant elle est « commune à tous et propre à chacun ». Quand la faiblesse des uns découvre leur force, l'ignorance des autres ferme des portes ouvertes.
Philippe Adrien s'est attaché au pouvoir théâtral de la différence. Il en ressort une lecture féconde et inédite de l’œuvre, une étrangeté et une sensibilité qui portent les questions et les angoisses existentielles à leur paroxysme.

Le ton est donné dès le début du spectacle, lorsque la lumière filtre pour doucher cliniquement le fauteuil-médecine sur lequel trône l'hypocondriaque Argan. Son regard clair et fixe posé sur le public, il compte, avec force tintements métalliques, ses dépenses d’apothicaires. Roi étrange au milieu des tuyaux, des trappes et des passages secrets, il apostrophe plus qu'il n’appelle, la malicieuse Toinette, non-entendante, qui fait une entrée facétieuse, après moult « DRELIN » retentissants.

Confrontation étonnante que celle de ces deux univers où l'un voit ce que l'autre entend. Le silence et l'obscurité sont ici réunis en une force magique, celle de l'imaginaire, et affûtent notre écoute et notre regard pour nous entraîner dans un monde étrange où la norme est bousculée, où la maladie n'est pas forcément où l'on croit, et où les sens reprennent leur sens.

Photographie de Laurencine Lot

Les comédiens, aussi énergiques que talentueux, incarnent fantastiquement des personnages en osmose parfaite avec le travail de Pascal Sautelet sur les lumières et celui de Goury sur les décors. Ce dernier qui voit « l'espace comme métaphore des corps... un monde de tuyauteries, de petites machines dans lesquelles les gens sont enfermés », crée ici un univers fantasmagorique qui magnifie le propos de l'auteur et du metteur en scène.
Le texte de Molière parle d'amour et d'imposture, d'angoisses et d'avidité, ce qui se joue sous nos yeux nous parle de vie. 

 

Si par une nuit d’hiver...
La Chute, au Théâtre du Chien qui fume
Jusqu’au 28 juillet
Par Ariane Grandieu

Jean-Baptiste Clamence, « juge-pénitent »… Dans les vapeurs du genièvre, au fond d’un bar à matelots d’Amsterdam, cet individu paradoxal livre sa vie, ses errances, ses errements et surtout l’erreur fatale qui, un soir parisien, précipita sa chute. Homme au miroir de lui-même, il nous tend son portrait pour mieux stigmatiser nos propres défauts. Pierre Tabard porte cette confession sur scène et l’interprète avec une savoureuse et aristocratique intelligence.

Cliquez sur l'image pour voir l'interview de Pierre Tabard.

La prestance, l’allure, le maintien, la voix de Pierre Tabard font naître, dans l’âme du spectateur, un sentiment de privilège et d’élection. Heureux ceux qui auront entendu ce monologue métaphysique si puissamment interprété et auront saisi la portée universelle du propos de Camus : ils pourront peut-être s’épargner le long chemin introspectif de la connaissance de leur propre nature. Le regard d’acier et la voix pénétrante de l’acteur installent d’emblée les conditions du renversement final où la misère sortira grandie de s’être connue misérable et où le confessé impudique se transformera en héraut de notre commune humanité.

Jean-Baptiste Clamence se réclame lui-même « charmant Janus », c’est-à-dire être au double visage, comédien de la vie, ni tout à fait ce qu’il est, ni tout à fait ce qu’il paraît, homme masqué et pourtant complètement lucide. C’est au combat luciférien de la lumière et des ténèbres que participe le héros en tentant de répandre l’éclairage de l’authenticité sur ses actes passés et ses souvenirs sombres ou troubles. Tout concorde à installer cette atmosphère de duplicité glauque au sein de laquelle va surgir le fanal d’une conscience adéquate à elle-même, éclaircie et débarrassée des scories déposées par la mauvaise foi. 

Pour parvenir à dégager son âme, sa vie et sa conduite des obscurités qui l’obsèdent, Clamence fait le récit de lui-même. Ancien avocat des grandes causes à Paris, il incarnait la figure perverse de l’altruiste jouissant de sa puissance à distribuer et cherchant à toujours obliger pour ne jamais rien devoir. Cet élégant cynique, Dom Juan impénitent, confond amour, amour propre et amour de soi et ne donne jamais rien s’il ne reçoit pas en échange gratitude et bénédiction.

Une femme, pourtant, viendra mettre un terme à la vanité creuse de Clamence en réveillant sa conscience endormie sous les honneurs. Alors qu’un soir de Paris lui fait traverser la Seine sans souci, une jeune femme se suicide dans le fleuve sans qu’il fasse un geste. Cet acte manqué de sa vanité et de sa propension égoïste à l’altruisme lui fait prendre conscience de l’inanité des relations humaines et de l’ordure qui se cache au plus profond des cœurs. 

Clamence quitte alors les conditions matérielles de son inauthenticité et s’exile en Hollande, dans la ville aux troubles canaux afin de juger et d’expier ses actes et par reflet, ceux de ses semblables. C’est ainsi qu’il devient « juge-pénitent » pour être en paix avec lui-même et en compte avec ses contemporains qui ont tous un penchant à juger très grand, enraciné dans la très haute image que leur égoïsme impénitent leur livre d’eux-mêmes. Les hommes ne cessent de se juger les uns les autres et leur culpabilité n’a d’égal que leur fatuité. Ils ne sont pas véritablement généreux mais seulement charitables et ils ne se haussent sur la croix que pour être mieux vus de loin. 

C’est pourquoi la seule solution est de se faire juge et pénitent à la fois et de se critiquer et se juger soi-même par le moyen de la confession publique. Le passage du singulier au pluriel et donc à l’universel est alors tout à fait possible et il suffit qu’une seule âme entende se réformer de la sorte pour pouvoir espérer la guérison de toutes les autres en leur tendant un portrait en miroir. Clamence se peint pour que les autres se voient mieux en lui. Au spectacle de son propre dévoilement, nous pouvons, nous autres frères humains, nous apercevoir. Ce n’est jamais que de nous, de nous seuls, et de nous tous qu’il a été question ici.

Pour servir ce texte dense, intelligent, ambitieux, drôle et mordant, il fallait non seulement un acteur mais un vrai comédien, c’est-à-dire un interprète maîtrisant l’essence de son art et ayant réfléchi aux conditions de son exercice. Il fallait la calme assurance et la force tranquille d’un des rares qui ont toute la modestie et tout l’orgueil nécessaires à ce métier, combat métaphorique de la vie. Il fallait quelqu’un qui, comme Jean-Baptiste Clamence ait l’aristocrate supériorité d’un esprit soutenu par une âme. Au miroir de la rareté, de l’authenticité, de l’honnêteté et du talent, Clamence ne pouvait voir que Tabard. L’acteur, superbe et humble, rugissant et implorant, emporté et retenu, campe avec un talent impeccable les affres métaphysiques de ce juste en quête de vérité. La mise en scène, réglée avec précision, ne laisse aucun temps mort dans un texte pourtant dense et exigent. 

Si par une nuit d’hiver, un voyageur vous propose genièvre et confession introspective, priez que ce soit Pierre Tabard !

 

Marx est-il mort ?
Débrayage à la Caserne des Pompiers
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc

Dans une atmosphère sonore harassante, où ne se détachent du bruit ambiant des machines que le son archaïque de la pointeuse et le tic-tac stressant de l’horloge, le texte de Remi de Vos prend une dimension tragiquement humaine. Cette projection ironique de l’exploitation de l’homme par l’homme, passant par une succession de tableaux à peine caricaturés sur le monde du travail, nous renvoie avec humour à des situations étrangement familières. Et on en rit !

Photographie d'Alain Julien

Cliquez sur l'image pour voir l'interview de Remy de Vos .

Dans la pénombre, le bruit métallique et abrutissant de la machine nous assaille sans détours. Assis sur une chaise, près d’un tableau de contrôle purulent de boutons et de manettes, on distingue un homme dont la barbe généreuse n’est pas sans évoquer le père d’une certaine idée du communisme : un certain Karl Marx. Il mange un sandwich avec une sérénité désabusée alors que défilent devant lui les employés de l’usine avec la précipitation matinale du salarié qui va pointer.

La lumière nous dévoile alors un cirque étrange cerclé par les portes métalliques des armoires d’un vestiaire d’usine … des portes modulables qui s’ouvriront pour laisser entrer et sortir les comédiens et pour décacheter une foule d’idées facétieuses qui racontent l’absurdité des relations humaines dans un univers individualiste cautionné par la réalité économique. Lorsque le chômage et l’exclusion poussent les hommes à des comportement extrêmes, on peut aussi en rire… 

Les personnages qui se succèdent dépeignent une kyrielle de situations quotidiennes dont le travail, par les confrontations humaines qu’engendre sa réalité sociale, est le fil conducteur. Tour à tour figuratives, symboliques, ou dérivatives des divagations psychologiques inhérentes à chaque personnage, les saynètes cocasses qui s’enchaînent à un rythme effréné, nous laissent entre deux éclats de rire le goût amer d’une impression de déjà vécu.

Du chômeur fantasmant le travail, au cadre déboussolé menacé par un plan de restructuration, en passant par un entretien de recrutement abracadabrant pour un parc de loisir ( pas si improbable que ça ), une réunion syndicale désopilante soulevant des questions de fond sur l’actualité du marxisme ou une soirée en night-club pour saisir au vol la solitude d’un trentenaire conformiste : les situations parodiées mettent en exergue les conflits humains (souvent internes), fruits de la domination de l’argent sur la société

Le texte de Rémi de Vos pose la question de la place du rêve et des utopies dans cette course aveugle vers la rentabilité. Porté avec une alacrité caustique par des comédiens dont l’exubérance voile une grande subtilité, il est intelligemment servi par la scénographie de Stéphane Fiévet : changements de décors à vue, manipulation du dispositif par un ouvrier muet à la barbe marxiste, costumes en scène … autant de modes d’écriture scénique qui appuient le point de vue dramaturgique

L’univers sonore créé par Antoine Mercier, élaboré à partir de sons réels retravaillés, guide l’imagination du spectateur vers la représentation mentale d’un décor visuel, et évacue du même coup toute tentation illustrative.  

Malheureusement, la machine broyeuse de rêves n’est sans doute pas celle qui fait le plus de bruit … et la fuite des idéaux devant une dictature économique présentée comme inévitable en est peut-être la preuve silencieuse Entre le bruit et le silence, il reste la parole … le pouvoir de dire … dont Rémi de Vos s’est admirablement servi.

 

Et la lumière fut…
Le Monologue d’Adramélech à la Salle Roquille
Jusqu’au 28 juillet
Par Rodrigue Lecoeur

« Qu’est-ce qu’il marmonne çui-ci-là, qu’est-ce qu’il bronche ? » Il ne marmonne pas, il articule. Il clame, crie, vitupère, bien fort, bien haut. De quoi parle-t-il ? De tout, du tout, et même du tout d’avant le tout… De Dieu alors ? Et Dieu, que dit-il ? Il parle à Adramélech. Quelle langue ? Le Novarina…

Cliquez sur l'image pour voir l'interview de Richard Leroussel.

On prétend que Valère Novarina est un dramaturge contemporain… Rien n’est plus faux. Valère Novarina est le poète des civilisations d’avant, il est d’un verbe d’avant le temps, protéiforme et archaïque. Peut-être est-il le poète de Babel, aussi ancien que la propension des hommes à parler ? Il est un des rares qui se souviennent encore des mots de Dieu, des mots naissant, des mots vagissant, des mots au berceau du monde. Valère Novarina parle la langue imprononçable, celle du tétragramme.

Quelques démoniaques farfadets comprennent et portent cette parole matricielle : Richard Leroussel est de ceux-là. Trublion magnifique, il fait accoucher le langage des mots qu’il gardait au secret, des associations audacieuses, des élisions osées, des viols consentis et jouissifs de la syntaxe. Dans la violence et dans la joie, naît un être qui se dit lui-même, se parle, devient présent et vivant dans le verbe : Adramélech dont l’évangile est le langage.

Richard Leroussel est à l’aise ; il sait bien qu’il faut qu’il dise ce qu’il sait : tout, rien, presque rien, la création, ni plus ni moins, celle d’Adramélech, celle d’une sœur et d’un « saxus pour qu’il piaffe moins », et puis le reste, s’il reste encore quelque chose là où le créateur est passé… 

L’intelligence du propos de Novarina est loin d’être immédiate et la prouesse de Leroussel est d’être à ce point pétri du texte, à ce point en co-naissance de ses personnages, qu’il l’interprète de façon évidente. Jamais on ne se demande si ce qui est dit est audible, mais on écoute. Jamais on n’essaie de comprendre par-delà l’articulation conceptuelle de nos habitudes, mais on se laisse imprégner, pénétrer, emporter par le discours proféré sur scène. On comprend très vite, et sans doute grâce à la fluidité du jeu de Richard Leroussel, que cette remontée dans l’archaïque des mots - quand le logos n’était pas seulement la racine du rationnel - n’est pas régressive ni infantile. Elle est bien plutôt essentielle, dans la mesure où elle fonde, au-delà du verbe, son sens-même. Pour vaincre Python, c’est cette langue au goût tellurique qu’Apollon dut pour un temps employer.

Le Monologue d’Adramélech nous place au moment des premières articulations, à l’instant du Verbe, quand furent enfin ordonnées les ténèbres. C’est pourquoi l’obscurité ne se peut dissiper que progressivement, à la vitesse de la prononciation de l’acteur et selon le rythme de sa respiration, tantôt saccadée, tantôt calme et mesurée. Le sens se fait jour alors peu à peu, comme la lumière éclaire de mieux en mieux la scène, grâce à la parcimonieuse et progressive distribution effectuée par cet homme qui est arrivé avec un lumignon dans ses bagages. 

Les quatre veilleuses limitant l’avant-scène, le tabouret pliant, le sac du pèlerin verbal constituent les fragiles fanaux dessinant les limites du monde d’Adramélech. L’espace de la scène est magnifiquement occupé par l’acteur. Celui-ci glisse ses mains, ses bras, ses jambes le long des mondes que ses mots dessinent et il impose à son corps le même travail chromatique que celui qu’il exige de sa voix, modulant tour à tour les soupirs, les plaintes, les exaltations joyeuses et les cris. La présence intense de Richard Leroussel donne naissance au lieu qui l’entoure et en fait son territoire concret. La scène devient sol natal, terroir du discours que l’acteur est venu y planter.

Novarina place les mots en demeure de signifier l’origine. Le Monologue d’Adramélech est donc ce dialogue entre ce qui est dit et celui qui dit, peut-être entre la créature Adramélech et Dieu, peut-être entre moi et ça, l’autre de moi, sans doute finalement entre nous et le grand autre qu’on appelle le langage. Ca parle, même si ça n’est pas toujours immédiatement compréhensible ; ça parle fort ; ça veut signifier ; ça s’entend devenir limpide et passer des ténèbres à la clarté. Adramélech est le nom de tous les porteurs de lumière, de tous les combattants qui ne craignent pas d’interpeller Dieu pour comprendre. Adramélech… Lucifer, peut-être… Le démoniaque et le génial, le créateur rival, l’autre que Dieu, le récupérateur du verbe, le poète sans doute, Novarina peut-être…

Pour jouer Novarina, il ne suffit pas d’avoir du talent, il faut avoir du génie, c’est-à-dire qu’il faut oser redonner à l’art théâtral des règles nouvelles et inédites. Pour jouer Novarina, il ne suffit pas d’être interprète, encore faut-il être créateur, c’est-à-dire auteur de soi-même. Tel est le cas de Richard Leroussel qui naît sur la scène de la glaise de ses mots, pétrissant le texte jusqu’à lui donner une forme qui restera sans nul doute une référence dans l’histoire théâtrale.

 

Fissures du rire
Effroyables Jardins au Théâtre du Chêne noir
Jusqu’au 28 juillet
Par Alex Hendrinne

« Certains témoins mentionnent qu’aux derniers jours du procès de Maurice Papon, la police a empêché un clown, un auguste, au demeurant fort mal maquillé et au costume de scène bien dépenaillé, de s’introduire dans la salle d’audience » L’absurdité de cette confrontation entre l’agent du mal et celui du rire constitue le fil conducteur du texte. Jean-Paul Farré se fait la chambre d’échos de ce conflit tragique dont la seule issue est l’affirmation de la dignité humaine et de son extrême valeur.

Photographie de B-.M. Palazon

Cliquez sur l'image pour voir l'interview de Jean-Paul Farré.

Lorsque s’ouvre le rideau, retentissent les bruits du prétoire, celui du tribunal où furent jugés Maurice Papon et les heures sombres de la lâcheté française. Jean-Paul Farré, sobre et tendu, apparaît et campe gravement le décor de son récit. Il s’agit de retourner au temps où la peste brune se répandait sur l’Europe, où les vaincus étaient faibles au point de collaborer à leur oppression, et où l’administration française s’illustra de remarquable manière dans cette valse des veules et des poltrons. Néanmoins, par-delà les circonstances historiques, est ici en jeu le sens du combat pour les valeurs et la difficulté de résister au mal.

Photographie de B-.M. PalazonMichel Quint a écrit un texte lumineux et émouvant à la gloire des jardiniers humains qui menèrent leur patient et difficile combat contre le chiendent nazi. Effroyables jardins s’articule en deux parties complémentaires : à l’évocation de l’enfance d’après-guerre du narrateur, fils d’un instituteur clown le dimanche, succède le récit de l’entrée en résistance et de l’arrestation du père qui éclaire enfin les raisons de sa vocation d’auguste. On comprend peu à peu la paradoxale naissance d’un nez rouge au milieu des uniformes vert-de-gris. 

Le récit de Michel Quint dessine le chemin de la honte à la fierté. Tout commence avec la honte de l’enfance du narrateur condamné par un père fantasque à subir ses avanies clownesques et éthyliques. Pourquoi l’instituteur consacre-t-il ses loisirs sur l’autel du ridicule ? Tout s’explique un beau jour où l’enfant apprend enfin, de la bouche du cousin Gaston, les raisons de la malédiction paternelle. 

Entrés en résistance parce que la fanfare militaire ne leur « donnait pas l’envie de danser », les deux cousins firent sauter le transfo de la gare de Douai. Ils ne furent pas repérés mais eurent la malchance d’être pris en otages par la police française en attendant que les coupables se dénoncent et furent jetés dans une fosse en compagnie de deux pauvres bougres – quant à eux tout à fait otages parce que tout à fait innocents. 

Photographie de Jean-Pierre Campomar

Les quelques jours de captivité dans leur trou boueux les mettent sous la garde de Bernd, soldat SS désolé et désespéré d’être du côté du mal. Bernd, nazi malgré lui, résiste à sa façon en nourrissant les otages en cachette et en refusant d’ériger le mal en valeur. A la force de la seule arme qu’il entend employer et qui est celle du rire, il tente de redonner espoir à ses prisonniers. Tout en mimiques, en farces et en fantaisie, il montre par l’exemple que même dans le plus effroyable des jardins, peut pousser la fragile fleur de l’espoir, sous la cloche protectrice de la distance subversive et de la dérision. 

Photographie de B-.M. PalazonLorsque Jean-Paul Farré, à la fin du spectacle, ouvre sa grande valise, enfile deux chaussons roses énormes et grotesques et grimpe à une échelle maladroite pour disparaître dans les cintres, apparaît tout le dérisoire du plus triste des clowns tristes, digne néanmoins, et demeuré humain sur le fil de rasoir de la barbarie. L’acteur campe à merveille les personnages du récit du cousin Gaston. La gouaille benoîte de ce dernier, la fermeté d’âme un peu naïve du père, le désespoir larvé et la voix lointaine de Bernd, en haut du trou et de l’autre côté du fusil sont rendus avec une justesse admirable.

L’ambiance d’après-guerre et les souvenirs d’enfance du narrateur sont en revanche évoqués avec moins de souplesse. L’acteur semble mal à l’aise dans cette première partie du spectacle, peut-être à cause du manque de fermeté de la mise en scène à ce moment-là, peut-être aussi du fait d’un décor – fait de rochers et de cordes -  relativement incongru durant la première partie, et bien plus adéquat au moment de la confession de Gaston.

C’est dans le récit de l’« époque où la nuit était la plus forte » que Jean-Paul Farré déploie tout son talent et nous livre une belle leçon d’humanité où l’émotion n’est jamais facile et se couvre toujours du voile pudique de la dérision. 
Ce spectacle jette une pierre dans l’effroyable jardin de la barbarie et nous invite à cultiver le nôtre avec soin pour que n’y poussent plus les fleurs maléfiques.

 

Le chant de la vie
Une très belle Mort à la Chapelle du Verbe Incarné
Jusqu’au 28 juillet
Par Ariane Grandieu

Là est l’aventure de vivre ; là est l’aventure de mourir. Si la vie a été très belle, une mort paisible vient y mettre un terme et personne ne s’étonne ni ne se cabre inutilement. Mimi Barthélémy est une sage femme qui accouche les consciences occidentales angoissées par leur trépas en racontant des histoires douces et tranquilles qu’elle emprunte à  la culture haïtienne. Si les donneurs de leçons avaient toujours cette joie et ce sourire-là, les hommes seraient meilleurs.

Les histoires de Mimi sont des histoires de famille. Avant que la conteuse ne se mette à parler, sa fille, Elodie Barthélémy a commencé le grand tableau de sable qui va recouvrir la scène au fur et à mesure du spectacle. Les dessins de la fille soutiennent le récit de la mère et à l’inverse, le second inspire les premiers. Mimi Barthélémy entre en scène, se place au milieu du chemin sablonneux de toutes les histoires dont elle est dépositaire et elle commence à parler.

Une très belle mort est l’histoire d’une vieille iguane qui entreprend de revenir vers sa terre natale pour y vivre, sans qu’elle ne le sache, ses derniers instants. Sur le chemin du retour vers sa fin, elle rencontre des animaux qui vont la renseigner sur la nature du trépas. A l’occasion des aventures du bestiaire enchanté qui renaît entre les doigts d’Elodie et sur la bouche de Mimi, sont évoquées aussi les morts humaines, la mort du père, celle du vieil oncle passionné d’arithmétique, celle de la mère, de la tante…

Comment Mimi Barthélémy réussit-elle le fabuleux prodige de nous tenir en haleine avec l’histoire de ses aïeux et les aventures d’une iguane et d’un flamand rose ? Parce qu’elle manie la métaphore avec l’air étonné des faux naïfs. Son discours est universel : il est question ici de la mort, de la difficulté qu’ont les hommes à l’affronter et des subterfuges qu’ils inventent pour jouer à cache-cache avec elle. Comme pour désacraliser le moment ultime qui nous attend tous, la conteuse fait le récit des funérailles de son père, se souvient de certains épisodes de son enfance, du jeu d’échecs en « kikis » qu’on lui avait offert parce que la petite fille qu’elle était se trouvait scandaleusement dépourvue d’appendice, d’autres enterrements aussi, des petits riens, des chagrins et des joies, de l’anodin et du fragile qui fait l’essence du quotidien.

Pour aider à son travail de mémoire, la conteuse reçoit l’aide des esprits familiaux qui veillent sur la vérité des confidences qu’elle fait au public. Il faut voir alors Mimi se démener, congédier l’esprit de sa mère, amadouer l’oncle râleur, la tante tatillonne et tâcher de maintenir l’ordre familial comme elle maintient l’ordre de son discours.

Belle, lumineuse, souriante, amoureuse des mots et désireuse de les dire, Mimi Barthélémy est une femme rare, intelligente et généreuse. Le spectacle qui s’enroule autour de sa bouche est tout d’harmonie. Une très belle mise en lumière fait alterner le blanc, le jaune et le bleu-gris. Un grand foulard jaune-orangé se prête à toutes les transformations et voit défiler dans ses plis l’antique population d’Haïti bientôt ressuscitée.

Lorsque s’achève l’histoire de la vieille iguane et que toute la sagesse du monde s’est cristallisée dans les mots de Mimi, celle-ci prend son balai et disperse le sable en compagnie de sa fille. Comme le vent qui emporte les légendes, comme le vent qui disperse les chagrins et les morts et les fait revenir en souvenirs, comme le vent qui garde le nom des choses et l’espoir des retours, Mimi Barthélémy souffle la vie sur nos âmes de toute sa joie et de toute sa bienveillance. Son discours est l’alizé vivace qui vient nous guérir du spleen de nos quêtes idiotes.

 

Arène d’amour
Lettre d’amour comme un supplice chinois au Théâtre du Bourg-Neuf
Jusqu’au 28 juillet
Par Rodrigue Lecoeur

Comment aimer sa mère si elle a trahi son père ? Comment détester la traîtresse si elle est sa mère ? Ce douloureux dilemme agite l’âme du héros de Fernando Arrabal. Le metteur en scène Radu Dinulescu a adapté le monologue initial en introduisant trois personnages au lieu d’un seul : la mère, le fils et la Dame au Tarot. En une chorégraphie des affects mêlée à la grâce et la violence de la tauromachie, Dragos Stemate et Victoria Cocias s’affrontent et se réconcilient autour de la figure du père. Un exceptionnel moment de théâtre !

Le père de Fernando Arrabal fut arrêté et condamné à mort au début de la Guerre Civile espagnole. Une année plus tard, sa peine fut commuée en travaux forcés à perpétuité. Passant de prison en prison, il finit par s’échapper en 1941 et disparaître à jamais, privant définitivement son fils de sa présence. La douleur première d’Arrabal fut redoublée quand il apprit la complicité de sa mère dans l’arrestation de son père. Lettre d’amour comme un supplice chinois constitue une tentative cathartique d’apaisement de la propre histoire de son auteur. On y assiste à la réconciliation par-delà les souvenirs, les remords et les incompréhensions, entre un fils et une mère séparés par la colère et le ressentiment.

« Ta première lettre depuis tes dix-huit ans… » La belle voix grave de Victoria Cocias monte du lit défait où elle a répandu le courrier et tous les souvenirs que l’on devine dans ses gestes las. Cette voix roumaine qui chante le français là où nous le parlons, donne au texte des accents exotiques et tragiques à la fois. Toujours au bord de la rupture sur les voyelles, elle enveloppe de sensualité les soupirs et les regrets de cette madrilène ardente, privée de son fils exilé. 

Lui a choisi d’être Oreste. Mais parce que la haine est l’envers de l’amour et non sa disparition, il ne parvient pas à dire son dégoût et sa détestation sans être rappelé par l’émotion des après-midi au soleil ou au théâtre, par la beauté, le parfum, les cheveux et les robes virevoltantes de sa mère. Cette lettre qu’il envoie sera donc, selon ses propres dires, à l’image d’un ancien supplice chinois : on tortura deux amants en les jetant dans un puits et ils s’entre-dévorèrent. 

Le dialogue entre la mère et le fils emprunte l’horreur et la violence de cette antique cruauté. Ils sont tous deux enfermés dans le cul de basse fosse de l’Histoire de l’Espagne et mêlent leur propre inceste mental à la haine chaotique qui secoua tout le pays. En équilibre sur le fil du rasoir de l’interdit, se blessant souvent et ne trouvant que dans les bras de l’autre la consolation de leur détresse, ils passent en revue tous les duels possibles. Ils sont mère et fils, mais aussi frère et sœur dans la complicité de la farce, amoureux transis dans la promenade dominicale au soleil, pas tout à fait amants mais déjà presque maudits dans le petit matin des retrouvailles dans le lit maternel.

L’un et l’autre se sont tant aimés qu’il leur devient impossible, au fur et à mesure de leur enquête, de démêler la réalité du fantasme. Il faut qu’intervienne Emilia Dobrin en tireuse de tarot de Marseille pour que soit mieux élucidé le destin paternel. Las, ce dernier semble s’être dilué dans la passion des deux protagonistes : le combat est devenu plus important que son enjeu.

Les arabesques amoureuses et haineuses, la danse de sang des deux héros se suffisent à elles-mêmes comme si la musique seule comptait par-delà les mots et les gestes. Musique si rare de l’intimité : cet air de ceux qui s’aiment absolument, en se déchirant ou en s’embrassant, mais en le faisant toujours d’un même corps et d’une même âme ; cet air de ceux qui sont ensemble même séparés, même fâchés et qui ne s’étonnent jamais de se retrouver puisqu’ils ne se sont jamais véritablement quittés ; cet air de ceux qui n’ont que les lèvres de l’autre pour sourire…

Il faut saluer le travail de mise en scène impeccable de Radu Dinulescu qui a su mettre en tension le texte d’Arrabal et le jeu des acteurs jusqu’à d’éblouissants points de rupture et de pure émotion. Il faut également s’incliner devant l’art magnifique et la générosité totale de Victoria Cocias. Pas un geste, pas un mot, pas une attitude qui ne soit parfaitement adéquat, parfaitement clair, parfaitement signifiant. Il est rare de se voir offrir de si beaux moments de théâtre. 

La comédienne devient l’incandescent amour qu’elle incarne, le visage désolé lorsqu’elle se fige en piéta inconsolable, les yeux enflammés lorsqu’elle se rebiffe contre l’injuste accusation, la bouche tendue d’amour lorsqu’elle appelle son petit. Victoria Cocias embrase l’espace de la scène et force l’admiration par une maîtrise époustouflante et enthousiaste de son métier. Cette pièce magnifique, servie par une actrice d’une telle intensité, demeure un des moments les plus exaltants du Off 2001.

 

 

A quoi pensent les jongleurs ?
Comme un petit air de cirque au Collège de la Salle
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc

Parce qu’amuser est un art périlleux, les Acrostiches jonglent avec les mots sur le fil de l’humour, en équilibre, entre performances physiques et poésies acidulées. Nos cœurs bondissent, nos yeux s’allument sur leur p’tit air qui nous entraîne. Et si derrière leur parodie se cachait vraiment le cirque, le cirque éternel, celui qui fait qu’on a toujours 
cinq ans ?

Photographie de Muriel Valmont

Une petite piste cerclée d’ampoules multicolores nous fait de l’œil dans la pénombre. Une piste vide et déjà espiègle … pour les avoir beaucoup portés, elle porte peut-être en elle l’esprit des Acrostiches.

Un Monsieur Loyal au bel habit bleu et or fait son entrée et souhaite la bienvenue sur un ton solennel. Si on ne le savait pas, maintenant les choses sont claires, puisqu’il le répète sur tous les tons et sous toutes les formes, plus de doute possible : les Acrostiches sont au nombre de trois ! Au son d’une musique de cirque tonitruante, il nous déclame un programme digne du cirque Pinder, Zavatta ou autre Jean Richard, tandis que ses deux acolytes miment chaque numéro dans son dos à une vitesse hallucinante. A l’évocation des performances des cascadeurs, un mannequin en plastique traverse l’arrière de la piste en voltigeant : Rémy Julienne n’a qu’à bien se tenir !

Photographie de Muriel Valmont

Le ton est donné : ces acrobates là ne se prennent pas au sérieux et l’air excessivement solennel de Monsieur Loyal cache un second degré désopilant. Avec une aisance verbale et corporelle époustouflante, les trois comparses nous suspendent au moindre de leur geste, à chacun de leur mot et c’est parti pour une heure de rires que seuls quelques silences fascinés réussiront à vaincre au cours de leurs prouesses d’équilibristes.

Outre les cascades et les parodies de numéros de voltigeurs à mourir de rire, vous pourrez assister en exclusivité mondiale à un numéro inédit et captivant de dressage de girafes siamoises. Sceptiques, ne doutez plus de rien ! Venez la voir, car elle existe !

Photographie de Muriel Valmont

Cependant vos pupilles ne sont pas encore comblées, ces artistes surprenants ont d’autres talents cachés qu’ils ne tardent pas à dévoiler. Lorsqu’ils intègrent le chant à trois voix ( et sur du Mozart s’il vous plaît !) dans leurs numéros de jonglerie et d’équilibre, ils donneraient des complexes aux plus affûtés de la corde vocale …

Ajoutons à cela un zeste de questions d’un existentialisme circassien, telles que : « A quoi pense le jongleur quand il jongle ? ». Tous les ingrédients d’un spectacle intelligent et pétillant sont réunis. Moqueurs et modestes, ils voilent leurs talents derrière une parodie d’une légèreté aérienne et grossissent leurs propres traits de caractère pour façonner les personnages de Jack, Dimitri et Dangelo, bouffons caricaturaux qui s’entrechoquent pour faire rebondir l’intrigue.

Photographie de Muriel Valmont

Jean-Philippe Cochey-Cahuzac, Philippe Copin et Michel Navarro ont beau lâcher comme une excuse après plus d’une heure de sauts périlleux, et autres prouesses physiques, qu’ils n’ont plus vingt ans, on jurerait à leur virevoltante vigueur et à leurs physiques de jeunes premiers qu’ils en ont à peine 
dix huit !

Sans rentrer dans des considérations bassement esthétiques et superficielles, comment ne pas remarquer qu’en plus, ils sont beaux, vraiment … à rester là assis … encore quelques minutes après la fin du spectacle, dans l’espoir que la lumière se rallume et que la magie opère de nouveau.

Merci aux Acrostiches de nous emmener dans un cirque nouveau, où minimalisme rime avec qualité, et où un Monsieur Loyal dépoussiéré fait ressurgir de nos cœurs un rire d’ancien enfant qui n’a pas pris une ride. 

 

« Comme il n’est pas possible d’aimer »
Agatha au Théâtre de l’Escalier des Doms
Jusqu’au 28 juillet
Par Rodrigue Lecoeur

« Je pars pour aimer toujours dans cette douleur adorable de ne jamais te tenir, de ne jamais pouvoir faire que cet amour nous laisse pour morts. » C’est elle qui part et lui qui reste en promettant de tenter malgré tout de la revoir. Leur amour est minéral : dur, brillant et inaltérable. Il faut néanmoins qu’ils déchirent leur éternité et s’éloignent pour mieux revenir aux bornes jouissives de leur propre écueil. La compagnie du Panta-Théâtre s’empare de ce texte d’amour et le sert avec une rare et élégante justesse.

L’impossibilité emprisonne les enfants qui s’aiment. Ils s’aiment « comme il n’est pas possible d’aimer » et pourtant l’horreur de leur séparation est encore plus douloureuse que l’interdit qui les enserre. Ils se déchirent délicieusement aux pierres de leur calvaire et s’épanouissent et s’étiolent davantage à chaque étape de leur passion.

Pieds nus sur des planches de bois, Véro Dahuron et Stéphane Delbassé évoluent devant une voile blanche tendue en écran derrière eux. Ils ont posé bagages, manteaux et chaussures sur le bord de la scène comme pour mieux signifier l’exil enfantin que constitue leur intimité. Tout ce qui relève du monde adulte, les tabous, les interdits, les carcans moraux et les lois sociales, tout est relégué sur les côtés. Il n’y a plus rien au milieu de la scène que l’enfance, le temps suspendu de l’été, l’immuabilité des fleuves, Agatha et l’amour d’Agatha. 

Le récit se déploie comme les sonates de Brahms qui sont la musique de la pièce : note à note, dans la surprise et l’évidence mêlées de la mélodie, comme si chaque instant chassait le précédent à regret. L’angoisse est suspendue, presque crispée au-dessus de la touche du piano mais la main retombe dans une caresse et relance le mouvement vers l’inattendu. La mise en scène se met à l’unisson du texte et fait alterner la force douloureuse et la douceur apaisée. 

Ces deux-là s’aiment surtout comme personne n’ose jamais aimer. Par-delà la figure de l’inceste, c’est tout l’amour quand il aspire à la complétude qui se déploie sur scène. C’est pour cela que les héros sont tour à tour drôles, doux et déchirants parce qu’ils ne sauraient se contenter du médiocre. 

Les voix des comédiens oscillent entre la tendresse accablée et la violence arc-boutée contre la malédiction. La musique s’amplifie, la lumière éclate, les voix se brisent, les corps tournoient avec brutalité au moment d’évoquer la vision interdite, la révélation de la chair, la vue d’Agatha devenue désirable, l’impure virginale, l’enfance offerte à d’autres désirs et l’amour infaillible qui exaspère toute sensation et toute pensée.

Au moment où le frère fait le récit de la beauté, de la blancheur et de la fragilité du corps d’Agatha, les deux acteurs dressent, de part et d’autre de la scène centrale de l’enfance, deux pupitres où ils posent la partition de leur amour. Le texte est ainsi mis à distance au moment de l’acmé érotique du récit et la lecture est comme détachée, neutre, blanche comme la peau tabou. Comme si la distance latérale ne suffisait pas, l’acteur met alors le pan de toile immaculée entre lui et sa sœur, entre elle et le récit qu’il fait d’elle. Ce retrait pallie l’impudique de la confession et la toile virginale rappelle la pureté d’un amour incandescent, trop brûlant pour pouvoir être touché.

La mise en scène déploie donc des effets très précis pour que puisse être dit l’impossible et pour que les mots parviennent à exprimer ce qui leur demeure inadéquat. Le sacré est l’innommable, ce qui ne supporte pas que le langage vienne le recouvrir de la souillure de ses approximations. Tel est le caractère de l’amour d’Agatha et tel est le miracle de la langue de Duras qui parvient à dire sans violer, à exprimer sans retenir ni restreindre, à donner la force et la place du déploiement des mots. Il faut la part maudite du langage pour tenter l’expression de l’interdit et de l’infiniment fragile et fébrile de l’amour. Duras connaît cette autre face du discours, la plus intime, la plus simple souvent, celle qui est la mieux à même de dire ce qui jamais ne se dit.

Jouer Duras est une gageure. Elle est remportée haut la main par la compagnie du Panta-Théâtre. Les deux acteurs, modestes et effacés, ne s’imposent pas au texte mais se laissent apprivoiser, gagner, emporter par lui. Stéphane Delbassé martèle les mots comme autant de coups portés au cœur de l’amour. Il habite ce fantomatique récit et se déplace en cette histoire avec grâce et pudeur. Véro Dahuron, tendue, sensuelle, tendre et enfantine puis nerveuse et exaltée joue la palette d’Agatha avec force et passion. Elle est tour à tour, dans l’innocence et l’exaltation, l’enfant boudeuse au piano, l’adolescente à la lecture hautaine sur la plage, la femme des autres et l’amante interdite. 

Les deux acteurs réussissent en outre à jouer ensemble, c’est-à-dire à s’entendre, à s’attendre, à créer le concert d’émotion d’un texte qui les bouleverse et les traverse. Leur jeu précis et la mise en scène intelligente de Guy Delamotte provoquent un de ces rares miracles auquel le théâtre nous permet parfois d’assister : sur le fond blanc de la toile, apparaissent soudain les méandres du fleuve, la longue maison sur la rive, la mer si proche, Brahms résonnant à l’étage, les mains si petites d’Agatha sur les touches, le soleil sur les corps et l’amour qui se répand dans toute l’innocence et l’évidence du premier et du dernier matin.

 

1830-2001 : la mémoire d’un peuple. 
Les Oranges au Collège de la Salle
Jusqu’au 28 juillet 
Par Patrick Decome

Avec Les Oranges de l’écrivain algérien Aziz CHOUAKI, le public se réjouira de constater qu’Eric Checco restitue l’histoire de l’Algérie moderne sur un simple plateau de théâtre avec beaucoup de franchise, de rythme et de conviction. Six comédiens nous emmènent à l’intérieur même de la mémoire du peuple algérien depuis 1830, du jour où la première balle française alla se ficher... dans une orange, jusqu'à ces dernières heures où les Algériens se font encore massacrer.

Photographie de Fazila

Fi ! de nos complexes qui sont au cœur du débat politique lorsqu’il s’agit de parler de ce qui se passe là-bas, adieu nos culpabilités et fébrilités françaises voulant se dédouaner du colonialisme ! Le texte d’Aziz Chouaki est très direct, Eric Checco s’en empare pour nous asséner de criantes vérités. 

La colonisation qui laissa des traces indéfectibles dans l’histoire moderne de l’Algérie, a cédé le pas à un constat en forme d’accusation : des Algériens tuent d’autres Algériens au nom de la liberté. Khelid Zaouche incarne tour à tour les générations passées, grands-parents ou parents souvent héros des deux guerres mondiales, tour à tour fondamentaliste de base, militant du FIS ou encore musulman qui en prend plein la tête et qui ne sait pourquoi. Son jeu volontairement tendu est un contrepoint permanent à l’effervescence de Farida Ouchani, Naima Belabas et Anissa Abdellatif.

Ces femmes jonglent avec les mots, usent des ruptures et des retournements poétiques. « Ras-le-bol ! » s’expriment-elles et place à la beauté des choses : le front de mer, les orangers, un bébé qui va naître demain ! Davy Palmier, Human Beat Box, rythme avec un rare talent les phrasés qui s’entrechoquent dans le rap militant de Marc Ruchmann, chanteur, pour marteler le tempo de la « longue sodomie sidérale qui a commencé ».
Il y aurait un stalinisme arabe ? Que sont les droits de l’homme devenus ? Pour qui, pour quoi ? Pour le peuple ? « Sommes-nous un troupeau ? » Pour les oranges ?

En clair, le passage de la gandoura à la cravate se passe mal. La page des Français est tournée, il faut mettre un point sur le i du mot Algérie, il faut gommer le mot rien contenu dans Algé-rien, nous crie cette troupe déchaînée qui nous fait plus souvent rire que pleurer. Mais comment échapper à l’émotion qui nous étreint lorsque Farida Ouchani, merveilleuse et naturelle, nous demande si la civilisation ne serait pas morte à Grenade ou à Cordoue ? Après 2000 ans de philosophie portée par les Socrate, Platon, Averroès, Avicenne, et plus près de nous Spinoza, il n’y aurait rien, toujours rien ?
Le lien avec la première balle tirée en 1830, c’est qu’aujourd’hui elle appartient au FIS. 

Alors, toute cette émotion a un prix, tous ces rires méritent récompense, c’est ce que veulent nous dire Eric Checco et ses comédiens en mettant bien volontairement l’accent sur les attributs visibles de la guerre fratricide que sont les corps ensanglantés dont curieusement les têtes ont pris l’aspect de gros fruits méditerranéens, comme des oranges !

Photographie de Fazila

On se souvient du succès du “Couloir des Anges” en l’an 2000 à Avignon et des formidables parades extra-muros que menait la compagnie du Théâtre du Voile Déchiré dans ses approches avec la banlieue avignonnaise qui vivait alors des heures chaudes et difficile

A peine arrivé en Avignon, Eric Checco fait parler de lui pour avoir rendu visite avec sa compagnie du Théâtre du Voile Déchiré aux troupes théâtrales des quartiers de la ville, sorte de virée dans le Off du Off, pour leur apporter aide technique et artistique. C’est ce genre de franche jonction avec le groupe théâtral Monk’l’Art du quartier Monclar qui devrait permettre de gommer l’image négative colportée sur les jeunes des banlieues. A Sarcelles, son expérience de la « culture urbaine » peut profiter pleinement aux populations tentées par le théâtre et la musique.

Ce spécialiste du théâtre n’est pas un travailleur social. Il est un metteur en scène, comédien et réalisateur qui a trouvé dans le théâtre urbain tous les ferments de l’expression de l’art du théâtre, du Hip-hop, du Slam, et du Step : « Si cela redore l’image des jeunes et des quartiers, c’est tant mieux, et si toutes les troupes de théâtre urbain se fédéraient, nous pourrions inventer un nouveau festival ».
Donc si le théâtre reste, par essence, acteur de l’insertion sociale, il n’en demeure pas moins que 

Eric Checco ne cantonne pas les comédiens de sa compagnie dans la seule expression du mal-vivre de banlieues : « Ils sont des comédiennes et des comédiens qui peuvent passer du succès du Couloir des Anges, pièce de théâtre inspirée par Sarcelles et Garges-lès-Gonesse qui met en scène la banlieue, au texte Les Oranges sur la mémoire de l’histoire. Et demain, ils auront de même envie de jouer du Racine, du Camus. »

 

Tchekhov au nez rouge
Les Matatchékov à la Péniche Cristal Théâtre
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc

Quand les Matapeste revisitent Tchekhov, des fantômes au nez rouge viennent à notre rencontre. Porté par la musique de Jean Siredey, Françis Lebarbier incarne, avec finesse et inventivité, quatre clowns-revenants présents dans le théâtre un soir pas comme les autres. Quatre histoires d’Anton Tchekhov pour un solo clownesque et musical ! Quatre personnages modestes, quatre situations extraordinaires ! Trois tranches de vie… et une mort ! Cinq petits problèmes de clowns d’une importance capitale.

Quelques notes de clarinette s’élèvent comme un appel dans l’obscurité pour inviter la lumière à nous dévoiler, au fond de la petite scène, deux portes battantes aux faux airs de cirque. Cette entrée bariolée, couverte de graffitis harmonieux, évoque étrangement un visage ami, une bouille de clown familière d’où s’échappent imperceptiblement des balbutiements qui se font de plus en plus nets : il y a quelqu’un là derrière ! 

La porte de l’autre monde s’entrouvre alors pour nous présenter Tcherviakov. Comme tout clown qui se respecte, il a le visage pâle et le nez rouge. Cependant Tcherviakov n’est pas un clown ordinaire : c’est un clown fonctionnaire, comme son austère tenue de travail nous l’indique. Une chandelle à la main, il inspecte les lieux et dévisage le public qui prend corps peu à peu. Ici, nous ne sommes pas des spectateurs abstraits : nous sommes là pour écouter l’histoire d’un homme avide d’oreilles attentives… car c’est l’histoire d’un homme mort. C’est cette mort précisément qu’il vient nous raconter ici : ce trépas stupide survenu après une fameuse soirée d’opérette il y a bien longtemps.

Ce soir là on jouait Les cloches de Corneville et comme Tcherviakov n’était pas seul sur les lieux de la soirée fatale, ne vous étonnez pas de voir surgir tour à tour trois autres clowns-revenants, également présents le soir du drame… et quel drame ! Alors qu’il assiste à la représentation de l’opérette au comble du bonheur, Tcherviakov éternue sur le crane chauve de son voisin, le général Brijaslov…

Après nous avoir fait prendre conscience de notre responsabilité de public actif, Tcherviakov nous attribue des rôles : ceux des personnages présents dans la salle le soir des fameuses cloches (préparez vous à vous faire appeler Ivanov ou Docteur Cimetierre tout au long du spectacle !). Le fonctionnaire de police désopilant disparaît, après nous avoir laissé sa chandelle sur les genoux, pour faire place à Ivan Niouchkine. 

Le pauvre homme ! Sa femme lui a ordonné de prononcer un discours sur les méfaits du tabac… On veut une conférence ? Va pour une conférence ! Cela lui est parfaitement égal. Il a abdiqué depuis longtemps face à celle qui le traite d’épouvantail. De toutes les façons, il ne l’aime plus et il serait heureux, lui, d’être un épouvantail, ami des oiseaux et de la nature, sans personne pour l’empêcher de vivre… peu importe d’ailleurs puisqu’il est déjà mort ! 

Une femme endeuillée, au paroxysme de la douleur, fait alors son entrée. Elle cherche Voldemar, son amour unique, car elle a une terrible révélation à lui faire. Quant à Ivan Lobsèque, notre dernier revenant, il vient nous conter une nuit d’épouvante où, comble de l’horreur, sa mort lui avait été prédite lors d’une séance de spiritisme.

Ce chassé croisé de fantômes désopilants, rythmé par une musique habitée et créative (la clarinette faisant place à l’accordéon, aux cymbales et autres fluttes), nous tire par des pirouettes de notre confort habituel de public passif. La mise en scène de Hugues Roche, intelligente et inventive, sert à merveille ce duo clownesque et musical qui nous entraîne dans sa ronde… un petit tour et puis s’en va… presque trop vite… on aimait bien, nous, être Ivanov !

 

Tchernobyl, mon amour.
Une autre voix solitaire à l’Espace Alya
Jusqu’au 28 juillet
Par Catherine Robert

Le 26 avril 1986, explosa au cœur du réacteur nucléaire de Tchernobyl la confiance industrielle aveugle du monde occidental. Derrière la catastrophe écologique et technologique, se cache un drame humain épouvantable dont nous ne savons rien et dont nous ne nous soucions plus guère puisqu’il se passe dans la lointaine Biélorussie. Svetlana Alexievitch donne la parole aux survivants et recueille dans La Supplication la présence morte des irradiés. Valérie Dablemont prête sa voix intense et son jeu intelligent à Valentina, veuve de liquidateur, éperdue d’amour et de chagrin. 

La « petite », comme il l’appelait… Valentina aimait Micha et le laissa partir à Tchernobyl démonter les fils électriques des villages fantômes de la région, détruits et désertés. Micha revint apparemment indemne mais frappé par un fléau insidieux et terrifiant, le cancer des liquidateurs, qui fait reculer les médecins d’horreur et les croque-morts d’effroi. Il fallut un an à Micha pour se transformer en monstre, pour que son nez triple de volume, pour que ses yeux s’écartent puis se ferment et que son corps tout entier soit couvert de métastases. La petite qui aimait son colosse avec l’évidence de l’éternité, se transforma en infirmière inventive et dévouée, injectant la nourriture hachée dans le larynx artificiel de son mari et la vodka pure dans ses veines pour l’empêcher de souffrir trop

Valérie Dablemont, en blanc des pieds à la tête, est sobrement assise sur une modeste chaise et fait le récit de l’agonie de Micha et de la douleur de Valentina. L’amour absolu transparaît dans chaque mot, dans chaque geste de l’actrice. Ses yeux brillent de la joie passée que renouvelle le souvenir ou des larmes retenues que la décence et l’urgence de parler retiennent. Intense d’un courage qui ne réclame pas d’être héroïque et n’a que faire des médailles posthumes, Valentina fait le récit de son quotidien de passion : d’étape en étape, de souffrance en souffrance, elle parcourt un chemin de croix qui est aussi cruel qu’il est absurde. Absurde parce que sa douleur ne sert à rien, parce que personne ne l’écoute, parce que son mari était le dernier survivant de son équipe et que bientôt tous les irradiés seront morts, parce que les villages sont déserts et que plus personne n’a souci de Tchernobyl sauf pour aller visiter les villages martyrs grâce à des agences de voyages créatives et originales…

Valentina Timofeïevna Panassevitch ne se plaint pas. Elle ne revendique pas. Elle se tient seulement très droite sur sa petite chaise blanche et elle évoque les jours heureux. L’hymne à l’amour et la gloire de son amant suffisent à dire l’injustice qu’elle en soit privée. Paradoxalement, la parole d’amour est ici plus forte pour dénoncer que les mots de la haine et de la colère. La jeune femme semble avoir trop aimé pour salir par le moindre regret la mémoire de sa flamme. Elle aime encore, vibre encore et le corps de l’actrice est parfois saisi du souvenir des spasmes amoureux et des étreintes passées. Sa voix se tend et se brise, se retient et hésite, sans jamais sombrer dans le pathos. Les yeux noirs sur fond blanc sont là qui ne vacillent jamais, témoins d’une âme qui n’a plus que la force d’avoir eu raison d’aimer.

Valérie Dablemont a choisi Piaf comme écho de la plainte de la jeune veuve, heureuse, malgré tout et jusqu’au bout, parce qu’elle a eu et a encore dans la peau, malgré l’incompréhension et la solitude, son électricien de Minsk. L’actrice met en marche un magnétophone poussif et raconte avec simplicité et force la supplication de Valentina. Valérie Dablemont incarne avec rigueur cette petite femme et les choses de sa vie. Elle habite hardiment son rôle tout en se maintenant en retrait du texte, comme pour ne pas le charger d’une émotion extérieure trop lourde. Le texte et lui seul apparaît par le moyen d’une interprétation toujours économe. 

L’atrocité du témoignage ne supporterait pas les effets insistants et c’est un signe d’intelligence absolue du théâtre d’avoir su résister à la grandiloquence. La voix très douce de la comédienne déposée sur des gestes parfois brusques, l’art qu’elle a d’apparaître en gentille petite femme en laissant deviner une fougue emportée derrière la façade de sa candeur révèlent une maîtrise du jeu tout à fait remarquable. Valérie Dablemont résiste, incandescente, torche vive d’un feu intérieur nourri des bonheurs et des plaintes. Elle ressaisit en elle-même toute l’énergie perdue de Tchernobyl et la concentre en son jeu, creuset d’excellence.

 

Huis clos pour une mortelle randonnée
Finalement quoi
à la Condition des Soies

Jusqu’au 28 juillet 
Par Patrick Decome

Les spectateurs découvrent au sortir de sa nuit un homme seul, éclairé par sa torche lumineuse, solitaire, dans ce qui s’apparenterait à une cellule de condamné ou à une chambre d’hôpital psychiatrique. En proie à toutes sortes de cauchemars, pour dérouler le fil de ses agitations, Sylvain Thirolle joue ici en solo sur toute l’étendue de l’écriture rare de Philippe Madral. La mise en scène de Marc Feld s’impose dans toute sa discrétion, construite comme une partition musicale. 

« Jusqu'à la fréquence et à la durée des silences, que je mesure à la seconde près ! Quand j’ai découvert le texte de Philippe Madral, j’ai replongé dans l’univers de Beckett, ce clown de la nuit. Il m’a fallu aborder cette pièce, créée à l’origine pour Patrick Chesnais, comme on appréhende une partition musicale sans me préoccuper de l’intériorité du personnage » précise-t-il. Les situations et les expériences, des plus variées aux plus douloureuses, ont fait de cet homme simple et qu’un rayon de soleil ranime, un personnage des plus attachants.

En fait, nous voilà amusés et bouleversés par les questions qu’il se pose et qui touchent à l’environnement qui fut le sien : des parents avec lesquels il était heureux, des animaux … une ferme … un frère, véritable prédateur qui représentant à la fois la morale et la raison, viendra briser sa relation avec la femme aimée. 

Elle avait un nom pourtant celle qu’il nomme la Mouche, véritable héroïne d’une autre Strada, où tout bascule un jour qui ne ressemble pas tout à fait aux autres. Relevons que si l’idée de l’enfermement s’impose, c’est fait avec humour. Sylvain Thirolle donne toute sa dimension à ce véritable Gaspard de la Nuit. Il nous fascine en campant ce vivant héros de catacombes et nous abandonne à notre questionnement.

Nous ne laisserons ni aux seuls philologues ni aux psychiatres le soin d’apprécier cette forme de théâtre où les mots sont prononcés avec heurts dans le débit réglé de paroles en retard d’une pensée. Mémoire et pensées sont développées très naturellement par le personnage unique de ce déballage à huis clos qui recadre ses souvenirs à travers les prismes déformants de son autisme affectif. 
Sylvain Thirolle jubile : « Ce que j’aime, c’est que chacun y trouve des morceaux qui lui appartiennent... »

La compagnie Kao, créée en 1997 par Sylvain Thirolle, aura donc donné 250 représentations de cette pièce de théâtre. A Avignon, les chants des oiseaux y sont authentiques. Quand une fenêtre s’ouvre sur le soleil d’après-midi, ils semblent nous dire qu’ils sont les intermittents du spectacle les plus oubliés à l’intérieur des remparts. 

 

 

Hystérique pythie
Histoire vécue d’Artaud Mômo au Théâtre du Chêne Noir
Jusqu’au 28 juillet
Par Ariane Grandieu

Le 13 janvier 1947, après dix années d’asile psychiatrique, Antonin Artaud décide de prononcer une conférence au Théâtre du Vieux-Colombier. Incapable d’articuler ni de proférer autre chose que des cris, Artaud doit renoncer à lire son texte. Pour que cette oeuvre ait enfin la publicité qu’elle mérite, Gérard Gélas met en scène Damien Rémy. Il y a parfois des silences qu’il vaut mieux respecter…

La vie d’Artaud fut une vie maudite, une vie de souffrance et d’incompréhension. Brimé par une société qui ne sut pas voir en lui autre chose qu’un maniaque, il dut subir dix années des plus durs traitements psychiatriques, internés dans divers asiles. Les électrochocs achevèrent sans doute de détruire un équilibre mental fort chancelant et lorsque le Vieux-Colombier ouvrit ses portes à Artaud, celui-ci n’était plus même capable de parler.

Pétri d’admiration pour Artaud, Gérard Gelas n’a jamais cessé de lui rendre hommage. Il a choisi Damien Rémy pour incarner son maître sur la scène du Théâtre du Chêne Noir dont le nom est aussi un hommage rendu aux « forces noires » du poète. Damien Rémy ressemble à s’y méprendre à son héros. Le maquillage aidant, il recompose le visage écartelé, la bouche distordue, les yeux écarquillés d’Artaud.

Le comédien entre sur scène, l’air hagard. Dans son œil, on voit le blanc encore plus que le noir, l’iris étant réduit aux dimensions de la pupille. Il vacille vers le milieu de la scène jusqu’à une table où il dépose trois cahiers : tremblements, hésitations, refus, angoisse et enfin, éructé, hurlé, un « voilà longtemps » qui ouvre le flot chaotique de la parole. La voix suraiguë se brise, les cordes vocales de l’acteur sont malmenées jusqu’à la rupture et son corps est possédé. 

La performance physique est indéniable. Néanmoins, le problème est que l’on reste froid devant tant de souffrance. Rien ne passe véritablement de l’acteur à la salle. L’exercice relève d’une catharsis individuelle ou d’une proto-analyse, mais ne correspond pas à ce transfert et à cette communion d’émotion de celui qui joue vers celui qui le regarde qu’Artaud appelait de ses vœux. On a bien plutôt l’impression d’assister à une séance organisée par Charcot à la Salpêtrière…

En outre, la mise en scène, volontairement dépouillée, ne lutte pas contre l’ennui qui nous saisit. Si une voix off vient reprendre le texte lorsque Rémy-Artaud est vraiment au bord du coma, cet artifice ne suffit pas à rompre l’interminable flot de postillons lancés de derrière la table. L’acteur qui a choisi l’excès hystérique comme seule modalité du jeu à bien du mal à moduler ses effets.

« Théâtre de la cruauté » : certes, mais pas au sens où Artaud l’entendait. Ce qui est cruel, ici, c’est de voir un acteur, qui au demeurant doit être fort capable d’exercer son art dans les limites de la santé mentale, se déchirer à un personnage qu’il incarne avec la même rage qui saisissait la pythie visitée par Apollon. Damien Rémy ne joue pas Artaud, il est Artaud : c’est bien le problème. Il serait bon qu’il réintroduise cette distance entre l’acteur et son personnage qui fait le statut paradoxal de l’interprète.

Artaud, grand pourfendeur des faux dieux saisis dans la naphtaline occidentale mérite-t-il d’être servi par des orthodoxes aussi révérencieux ? Ce qui dérange ici, ce n’est pas le texte d’Artaud, mais l’occasion purgative qu’il devient. Il n’y a ni sang mêlé ni influx empathique dans cette interprétation et cette mise en scène. Artaud s’y voit réduit à sa carcasse malade et le texte est oblitéré par les effets hyperboliques d’un jeu dévasté.

Artaud est un auteur important de la tradition critique et poétique. C’est indéniable. Toujours est-il que ce n’est ni un dieu ni un démon et qu’il est urgent de balayer le temple

 

Escapade italienne
Le bar sous la mer au Théâtre des Corps Saints
Jusqu’au 28 juillet
Par Daniel Duval

C'est une ballade dans les profondeurs de l'être humain à laquelle nous convie Gilbert Ponte. Si l’on est sensible à tout ce qui fait le charme de l'Italie, que l'on a envie de rire et de goûter les charmes mystérieux de fables populaires et subaquatiques, il est vivement conseillé d’appareiller pour Le Bar sous la mer, spectacle rassérénant d'une rare générosité.

On écoute émerveillés un comédien qui dit : « L'enfance est un continent à part, une planète dominée par la fantaisie, un monde dans lequel la magie a encore le pouvoir et le droit de combattre les choses affreuses de la vie »
Gilbert Ponte lors d'une promenade et au fil du récit de Stefanno Benni, se retrouve soudain propulsé sous la mer. C'est là, dans un bar animé, que surgissent nombre de personnages qu’il va incarner avec maestria.

La parole est une des clés de la pièce. Elle repose sur la transmission de celle-ci. L'Italie possède une tradition de conteur, une verve méditerranéenne enjoliveuse, drôle et savoureuse. La fable est belle, quand le conteur méridional nous livre les hauts-faits de certains personnages et leurs histoires rocambolesques.

Parce que la parole est comme un cadeau, un bâton de relais donné à l'autre, le comédien vérifie auprès de son public, la portée de ce qu'il transmet. Il rit lui-même avec bonhomie et plaisir, même quand un spectateur quitte la salle (« en voilà qui va attraper son train »).Tout au long du spectacle, il apostrophe le public, demandant :« Qui veut raconter une histoire ?», façon d’établir un échange, comme pour communier, partager ces contes avec l’assistance.

Peut-être parce qu 'il est Italien tout comme l’auteur (Stephano Benni), l’art du comédien Gilbert Ponte passe par un jeu proche de la commedia dell'arte. C'est-à-dire qu’il s’exprime à travers une mise en scène, en images de ce qu'il raconte. Le rapport au corps est omniprésent. Ponte fait vivre par les sens, les lieux et tous les personnages. Il se déforme à loisir pour mieux endosser une autre peau et multiplier les visages et les apparences. Il est une foule d'hommes à lui seul. Les bruits, les odeurs, tout cela transpire à travers son histoire. La commedia suppose aussi la générosité, l'ampleur… Rien n'est étriqué ici. L'acteur se donne sans compter et tout est à profusion (couleurs, sons, sensations ... le comédien joue même la foudre !).

L'Italie relie tous ces personnages et le conteur lui-même dans sa dégaine, que ce soit en jouant le vieillard emmitouflé dans son écharpe ou le jeune gars qui danse en boite de nuit avec ses lunettes de soleil. L'Italie, c'est aussi une certaine légèreté. Rien n'est grave, au contraire, le vent transalpin souffle et balaie les soucis du public venu voir cette prestation. On rit de bon cœur, dans tous les cas, c'est la bonhomie qui nous parvient. Le bar est situé à Somprezzo qui signifie « chui dingue » en français…

Alors, allez voir cette comédie divertissante proche d’un cinéma paradisiaque Italien, assistez à un déferlement de personnages et de situations extravagantes... On est touché par la performance de l'acteur, sa simplicité, sa générosité. Seul en scène, il ne tombe jamais dans la caricature, l'humour ici sonne juste. Juste ce qu'il faut de vérité dans l'observation des personnages et des situations… On croit à tout cela par la précision du jeu et la finesse de la fantaisie de Gilbert Ponte.

C'est sous la mer que s'éveille ce monde enchanté, loin de la grisaille de notre quotidien. La mise en scène d'Eric Auvray est juste par sa sobriété. Elle sert avant tout le comédien. Pas de décor, presque pas de musique, ni d'accessoires. Tout repose sur le jeu qui matérialise un monde. La mise en espace consiste à permettre à un acteur de transposer son enfance.

 

Si c’est un homme
Soliloques au Théâtre du Bourg-Neuf
Jusqu’au 28 juillet
Par Catherine Robert

La misère se caractérise par le dépouillement total. Ce n’est pas assez de n’avoir plus de toit, plus d’amour, plus de chaleur et de refuge : quand on est pauvre, on n’a même plus les mots qui permettent de le dire. Non seulement parce que le langage est souvent inadéquat au manque, mais surtout parce qu’il n’y a plus personne pour entendre ce que l’on a à dire. Jean-Pierre Siméon rend raison à la crasse et la fait parler de l’intérieur d’elle-même. La vibrante Tatiana Chambert offre sa voix et son intensité à cette armée des ombres.

Les dames patronnesses, les bonnes consciences bourgeoises, les âmes charitables ont toujours beaucoup à dire sur les pauvres qu’elles rencontrent au coin de la rue et aident d’une aumône en précisant bien qu’il ne faudra pas la dilapider au zinc… Ni les clochards des gares, ni les gueux dépenaillés du métro, ni les frêles cartons de la faim et du désespoir posés devant des corps recroquevillés au détour des pérégrinations de nos vies occupées ne nous interpellent longtemps. La misère ne se voit presque pas et ne s’entend vraiment qu’au moment des révolutions, lorsque l’Histoire la confond avec ses manifestations brutales. Avant le trop-plein et le ras-le-bol des démunis que la haine et l’injustice font parfois crier, la pauvreté a la décence de demeurer très discrète.

Jean-Pierre Siméon ose avec Soliloques une parole de catastrophe. Sans misérabilisme, loin des pleurs niais et des indignations de façade, il réintègre dans le langage ceux qui en sont exilés. Il ne s’agit pas de dresser un constat clinique, ni d’établir des statistiques froides, mais de pénétrer au cœur de la misère, de montrer au jour ce que le jour se cache. 

Selon les mots de Dominique Lurcel, metteur en scène, il n’est pas question de décrire les pauvres, mais de « tenter de dire, de l’intérieur, l’Autre, l’Exclu – l’Homme aboli ». Il est donc davantage question d’incarner la pauvreté que de parler des pauvres, puisque tout discours générique sur la question demeure en deçà de l’innommable du phénomène. Même si la pièce de Siméon ouvre nécessairement sur une prise de conscience politique, son discours ne se veut ni didactique ni théorique. Il est d’abord et avant tout poétique, c’est-à-dire qu’il donne une forme à une réalité glaiseuse qui ne se détache plus sur le fond du décor.

Dans Le Poète et la pauvreté, apostille aux Soliloques que Dominique Lurcel a choisi de faire lire à sa comédienne à l’issue du spectacle, Jean-Pierre Siméon tente de dire avec ses mots heurtés, ses mots aigus et déchirés la difficulté qui a été la sienne de dire au plus juste et de combler les failles du discours banni de la pauvreté qui n’est rien d’autre qu’un « trou qui s’ouvre dans la langue ». A cet égard, Siméon montre brillamment que la perte matérielle est en même temps une perte sémantique : le pauvre perd le « où » puisqu’il n’a plus de lieu à chercher ; il perd le « tu » puisque plus personne ne l’aime pour le lui dire avec les mots roses de la vie protégée.

Pour incarner ces hommes et ces femmes abolis, Dominique Lurcel a choisi Tatiana Chambert. La jeune femme met en tension toutes ses facultés expressives pour donner corps et voix aux sans-noms. En cinq tableaux successifs, réapparaissent les traits des exclus. Le jeu expressionniste de l’actrice la fait passer de la tension la plus aiguë à l’infinie tristesse. Les cordes vocales au bord de la rupture, la bouche crispée, les membres recroquevillés puis tendus, elle hurle sa faim, insulte le ciel et refuse de se résigner, même acculée, même dépenaillée, même désespérée. 

C’est sur le côté de la scène que la lumière d’un premier projecteur la fait apparaître, visage blafard détaché sur une robe-sac de toile grossière qui a emprunté ses couleurs à la lie du vin et de la terre. S’allument ensuite un deuxième puis un troisième projecteur qui éclairent la scène en entier au fur et à mesure que les mots se font plus limpides et plus crus pour signifier les choses. La lumière totale, celle de la fin du dernier soliloque, marque néanmoins la désespérante amertume d’une situation qui se déploie sous les yeux morts d’un dieu insensible. 
Quand le noir revient, l’urgence de l’action s’impose donc au spectateur sans que jamais pour autant elle n’ait été suggérée autrement que par son absence. Le cynisme brutal d’une humanité insensible apparaît à la marge des marginaux dont Siméon se fait l’écho et semble du coup d’autant plus cruel. Telle est la force de cette pièce qui parvient à éviter le double écueil de la démonstration et de la lamentation en adoptant la seule modalité expressive possible : le cri.

La comédienne est à la hauteur de la force du texte de Siméon : l’un comme l’autre sont des êtres de la révolte, de l’énergie contre l’impuissance et le mépris. Tatiana Chambert arrache, vole, emporte les mots que Siméon avait lui-même dérobés à la boue. Ces deux-là sont des résistants, c’est-à-dire des êtres qui s’arc-boutent contre la nécessité. Faut-il ajouter qu’ils sont rares ?

 

 

De l’intérieur du dedans
Henri Michaux, une voix du dedans aux Trois Pilats
Jusqu’au 28 juillet
Par Ariane Grandieu

En trois moments qui organisent un florilège de textes, André Geyré rend un hommage vibrant et intelligent à l’œuvre de Michaux, à sa folie, à sa drôlerie et à son ironique beauté. Le bonhomme tout en noir, tête chauve, œil malin, raconte, lit, dit, récite, habite en somme, avec joie et envie une œuvre exigeante, rendue accessible par la magie et l’évidence de son interprétation poétique.

Il est bien rare que la « voix du dedans » d’Henri Michaux parvienne jusqu’à nos oreilles. L’inconvénient avec les             auteurs de cette envergure, c’est qu’il faut des personnalités bien trempées pour oser s’en emparer. L’événement est rare, mais d’autant plus savoureux quand il a lieu. André Geyré est un drôle d’oiseau, sorte de coucou qui vient faire son nid dans l’œuvre du poète, en organisant des extraits avec intelligence, en faisant apparaître sa drôlerie omniprésente, son émotion, sa colère parfois, sa beauté et sa force.

Des petites tables de bistrot, des verres et des carafes accueillent le spectateur dans l’ambiance sympathique et détendue des Trois Pilats. Une grande table noire est posée là, une paire de lunette abandonnée par le bonhomme Geyré qui arpente la rue et la salle en attendant de commencer. Et puis bientôt, il s’installe.

« Là est l’aventure d’être en vie. » Les papiers se déplient, les cahiers se déploient, le noir de l’encre se détache sur les feuilles qui organisent bientôt un grand patchwork d’intelligence. Les textes ne sont pas seulement dits, ils sont aussi montrés, touchés, triturés, retournés. La trace du texte sur la feuille est comme un vestige en clin d’œil de Michaux lui-même, grand amateur de signes et de virgules improbables jetées sur le papier comme au fond du puits : pour voir… 
Une grande écriture reproduit les poèmes sur des pages qu’André Geyré manipule comme les enfants leur premier livre et les anciens copistes leur parchemin. Il y a de la révérence dans tout cela, bien sûr. Mais il y a de la distance aussi, de l’ironie, du rire en dedans. Parce que ni Michaux ni son interprète n’entendent être dupes d’autre chose que de la beauté et que seules comptent la tonitruante joie de lire, d’écrire et de dessiner

Il arrive que l’on entende des choses bien graves pourtant. Cependant chez Michaux, ce qui est grave n’est jamais lourd. Il est question des jeunes filles, du vin, du monde de 1943, de l’amour et du combat, de certains faucons qui se déguisèrent en fauvettes, des aventures savoureuses de Plume, de la douceur et de l’amertume. Est évoquée aussi la mort de la femme du poète, brûlée vive, dans un très beau et très émouvant poème d’amour avec lequel André Geyré achève sa prestation.

Achève ? Mais non ! André Geyré n’achève pas. Sitôt retombée la voix du dedans, l’interprète la ressuscite de nouveau. Il est vrai qu’il faut toujours « faire infuser davantage » … Puisque l’esprit de Michaux a été convoqué à grands coups de tam-tam, il serait indécent de partir alors que le nid est encore tout chaud et tout vibrant des mots prononcés. Alors André Geyré reste et parle de Michaux, de Michaux difficile parce qu’ « il faut que ça sorte », parce qu’ « il faut s’en sortir ». Il rend hommage à la belle partition qu’il a pu interpréter et à ce « sacré bonhomme » qu’il admire.

Le comédien repart alors sur son chemin de semeur et redit des bouts, des fragments, des traces de textes, comme pour signifier qu’il y a des œuvres avec lesquelles on n’en a jamais fini. Cette voix du dedans, magnifique et brutale, explose vers l’extérieur en feux d’artifice joyeux et vivifiants : sa modestie dut-elle en souffrir, hommage doit en être rendu à André Geyré !

 

La maladresse des corps dans la lutte
Onze débardeurs au théâtre Le Sud 
Jusqu'au 28 juillet
Par Franz Johansson

Rien de didactique dans cette pièce qu’Edward Bond a écrite en visant particulièrement un public de jeunes gens. La mise en scène de Onze débardeurs par Christian Benedetti ne cherche nullement à atteindre la transparence d’un message. C’est, au contraire, l’interrogation que veut susciter cette suite brutale de tableaux où toute l’opacité et l’énigme des êtres se trouve préservée. 

L’affrontement, le corps à corps, cette situation fondamentale au théâtre, il semblerait qu’Edward Bond ait choisi de la porter à l’extrême dans Onze débardeurs, au point qu’on peut dire que la pièce ne se construit que comme une juxtaposition d’affrontements successifs.

La lumière se fait sur la scène. Une femme, incarnant l’autorité d’un Proviseur, assène des réprimandes sur un jeune homme en uniforme de lycéen. Face à elle, l’adolescent demeure muet, immobile, inexpressif. Le discours du Proviseur passe du reproche à l’injonction, de la tentative de persuasion à la menace, en se heurtant toujours au même impassible silence. Puis le noir. 

Lorsque la lumière se rallume, les personnages sont déjà campés dans leur nouvelle position, prêts à nouveau pour s’affronter. Les scènes sont des blocs de durée dont la tension se prolonge sans trouver à aucun moment la voie qui lui permettrait de se résoudre, ni même d’évoluer. 

Ce qui dérange le spectateur, ce n’est pas la progression de la pièce par juxtaposition de tableaux -esthétique qui est loin d’être rare au théâtre -, mais la brutalité du collage, la violence des ellipses qui aboutit à un véritable bout à bout. Entre les différents moments de la destinée de son personnage, le dramaturge se garde de dessiner des transitions, des liens clairs de causalité qui assureraient la linéarité et la continuité de l’intrigue. Il tient, au contraire, à ce que chaque situation se referme sur sa propre opacité. 

Ainsi, l’espace et le temps du drame gardent quelque chose d’abstrait ou d’archétypal. La façon dont Christian Benedetti met en scène ses acteurs rappelle les toiles de Francis Bacon, ces surfaces lisses, ces plans géométriques sur lesquels le peintre a jeté un peu de viande humaine. Le lieu théâtral est réduit à un sol et des rideaux noirs. A l’intérieur de ce cube vidé de tout décor, les corps entrent en lutte avec leurs cris, leur logorrhée ou leur silence.

Et à deux reprises, comme pour évacuer enfin l’insupportable crispation des combats immobiles, le protagoniste sort une lame et l’enfonce dans des entrailles humaines. Jaillissement imprévu, incompris. 

Bien davantage qu’une leçon claire, le caractère énigmatique des gestes est apte à éveiller une réflexion chez le spectateur, adulte ou adolescent. Il suffit de mettre devant notre regard la gaucherie d’un être qui hurle ou d’un être qui se tait, la maladresse d’un corps qui frappe, la maladresse d’un corps qui s’effondre ou qui meurt.

 

Le cocu malgré lui
George Dandin au théâtre Le Funambule 
Jusqu’au 28 juillet
Par Catherine Robert

Le brave Dandin, aussi benêt que riche, a fait un mariage d’ambition avec la jeune Angélique de Sotenville dont la dot se réduit à sa particule. Mal lui en a pris car la coquine est frivole et Dandin se retrouve le dindon d’une farce humiliante. La Compagnie des Minuits dépoussière ce grand classique du répertoire avec malice et pétulance et nous offre un spectacle intelligent et rafraîchissant. 

Pauvre et malheureux Dandin ! La pièce de Molière commence par le monologue désabusé de ce paysan parvenu tout au regret d’avoir épousé la fille d’un gentilhomme : il n’obtient d’elle que des offenses et de ses parents que des marques de mépris.
Apprenant de la bouche du naïf Lubin, attaché au service de Clitandre, que ce dernier reçoit les faveurs de sa femme, Dandin tente par trois fois de prendre les amants au piège de leur traîtrise et ne parvient jamais qu’à se rendre un peu plus ridicule. 

Désespéré d’être cocu, horrifié de découvrir que la chose est publique, le rustique abusé se plaint auprès du père et de la mère Sotenville qui se drapent dans l’orgueil de la vertu familiale et refusent avec condescendance d’entendre les déboires de leur gendre. 
Maladroit et naïf, Dandin lutte en vain contre la rouerie d’une femme coquette, la fatuité de beaux-parents aveugles et cyniques et la ruse d’une servante malicieuse.

L’argument pourrait faire rire et Molière a l’habitude de railler les barbons trompés par la jeunesse et l’amour sincère. Mais on ne parvient pas à se moquer de Dandin qui doit subir les affronts d’une troupe de coquins malveillants. La fortune du brave paysan ne lui permet pas d’acheter la respectabilité espérée et la morgue des aristocrates auxquels il a voulu s’allier le ravale encore plus bas que sa modeste condition d’origine. 

La pièce est noire et grinçante et on assiste à la victoire de l’intelligence mise au service du mal sur la bonne volonté un peu sotte et pourtant sincère du benêt trahi. Les conventions et l’apparence l’emportent et la vérité est foulée aux pieds par la méchanceté retorse et profiteuse. 

La Compagnie des Minuits a choisi de montrer le désespoir et les gesticulations morales inutiles d’un Dandin dépassé par les événements. 
Le cocu, frêle et pathétique, est pris dans les filets ignominieux que tissent autour de lui sa belle-famille et ses alliés. Dandin est comme la mouche laborieuse dont se délectent des araignées perverses.

Installée à la croisée de la nef et du transept de la Chapelle de la Sorbonne, la scène est un carré qu’entourent les bancs des spectateurs. Sous un velum rouge et blanc, les Sotenville lancent leur fiel et déploient leurs effets. L’espace est utilisé au mieux : les acteurs tournoient en son centre et agrandissent le lieu du drame en occupant par moments les deux chaires latérales de la nef.

L’éclairage original participe à une mise en scène riche en trouvailles et foisonnante d’idées : chaque acteur porte avec lui le lumignon ou la lampe qui va illuminer la scène et son propre jeu. 

Dandin est empêtré par un lampion qu’il porte à la main et qui restreint ses gestes comme pour mieux signifier son embarras et son inadéquation sociale, le malicieux Lubin porte sur la tête la petite loupiote qui le fait ressembler à un pantin malhabile, Claudine porte deux faisceaux dont elle éclaire sa maîtresse et les Sotenville brillent par les extrémités lumineuses de leurs costumes en corolles.

La scène est plongée dans le noir à l’acte I et à l’acte III et de très beaux effets font apparaître les tours et les malices dans la nuit de la duperie. Les costumes font eux aussi assaut d’originalité et les atours des parents sont particulièrement réussis ; empruntant librement à l’opéra chinois et à l’univers fantasmagorique d’Alice au pays des Merveilles, ils font des deux Sotenville les paons ridicules et terribles qui viennent mimer à grand renfort d’esbroufe une grandeur et une vertu de pacotille.

La Compagnie des Minuits, jeune troupe formée d’étudiants ou d’anciens étudiants de la Sorbonne rend par ce spectacle un bien bel hommage à ce haut lieu de l’esprit en prenant possession de la Chapelle avec autant d’intelligence. On peut regretter néanmoins que l’acoustique de l’endroit n’ai pas mieux été étudiée et prise en compte. Il arrive en effet que certaines répliques soient difficilement audibles tant elles résonnent jusqu’aux voûtes …

Pour conclure, signalons le seul défaut véritable de ce spectacle : même en ce début d’été, la Chapelle de la Sorbonne est un endroit glacial. 
Il est prudent de se munir d’une petite laine afin de ne pas attendre d’applaudir à tout rompre pour se réchauffer …

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Amos porte en lui un bien lourd secret ...
Le retour du portugais au Théâtre Le Lucernaire-Forum
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc

Sous le climat humide du Sussex, une épouse délaissée s’adonne au libertinage sauvage dans la nostalgie d’un amour perdu. Une comédie jubilatoire déguisée en Vaudeville baroque, qui renouvelle le genre avec brio. Karine De Demo et Pascal Laurens nous livrent ici un parfait hybride de Labiche et des Robins des Bois.

Voir la bande annonce du spectacle sur ecran-libre.com.

Une lumière sans artifice nous découvre sur un plateau dépouillé deux comédiens en costumes baroques. Les premières répliques aux relents d’alexandrins donnent le ton d’une création étrangement poussiéreuse. On a même droit à quelques laborieux apartés, si le pléonasme est permis, qui feraient presque regretter la grande époque de la Commedia del Arte.

Qu’est-ce qui a bien pu pousser Karine de Demo à écrire ce texte qui est aussi proche du Labiche ou du Feydeau que le Canada Dry de la bière ?
Un joueur invétéré, dans l’incapacité de payer ses dettes de poker, tente vainement de les effacer en marchandant les charmes de son épouse qui ne l’a pas attendu pour les faire découvrir à tout le Sussex. Car c’est bien dans le Sussex que se déroule l’action. Le spectacle a à peine commencé, que l’on s’afflige déjà sur le manque d’inventivité du texte et de la mise en scène. C’est là que se situe le tour de force ! 

Au détour de ce qu’on essaie de nous faire prendre pour un alexandrin, notre oreille tressaille au son d’un mot qui fait la rime à Amos -prénom du major d’homme portant une perruque blonde et grossière- et qui ressemble à « Craignos ». Peut-être n’a-t-on pas bien entendu, mais notre attention gagne en acuité et notre sourire contrit fait progressivement place à de francs éclats de rire.

Les vers que l’on trouvait maladroits et grossiers glissent subtilement vers une prouesse sémantique au service d’un humour déjanté qui nous rappelle étrangement la grande époque des nuls. 

Le registre n’était pas vraiment celui qu’il semblait être : cette pièce était déguisée et nous avons marché. Ce qu’on prenait pour lourdeur et maladresse n’était que finesse et maîtrise de la langue, du décalage dans le propos et du jeu adroitement outré. Anunciade, l’épouse volage, négligée par son joueur de mari, est campée avec truculence par une Karine de Demo exultante et survoltée. 

Face à elle, Amos, le major d’homme dévoué, l’ombre de son ombre, est très justement présent dans sa discrétion frustrée. Peut-être parce qu’il n’est pas celui qu’on croit et que son cœur porte en lui un bien lourd secret : il est amoureux d’une grande dame qui le prend pour son larbin et qui ne l’aime pas … mais qui l’a aimé et ça voyez-vous, ça … ça ne passe pas ! 

Les autres personnages, malgré quelques coups d’éclats n’ont pas toujours la rigueur nécessaire au registre décalé qui ne souffre pas l’approximation, et font planer sur l’ensemble de la mise en scène une émanation de « non aboutie ». Peut-être est-ce simplement une question de rodage du spectacle, qui leur laisserait tout le champ de s’amuser d’avantage. 

L’audace et l’alacrité des chorégraphies compensent largement cette petite faiblesse. Ajoutons à cela des mélodies entraînantes et un comédien guitariste qui réussit la prouesse de faire chanter le public. Reste une pièce vive et fraîche, un sens de l’absurde parfaitement maîtrisé, jusqu’à l’abracadabrante tombée des masques façon « Scoubidou », cerise sur le gâteau de cet univers jubilatoire qui renouvelle le burlesque.

 

L'île de la modernité
L’île des esclaves
au Théâtre du Chien qui Fume 
Par Christine Dufrénois

Cette pièce de Marivaux sort ici de son cadre révolutionnaire, nous immerge dans l’esprit des Lumières et l’on ressort tourmenté de questions simples et pourtant vitales. Peut-on échapper à sa condition ? Les retournements violents sont-ils préférables à un changement dans la douceur ? Le désir est- il indissociable du rapport de domination ?

Si la première qualité d’un metteur en scène est son aptitude à réactualiser un texte des plus classiques et à nous tenir en haleine avec celui-ci, Stéphane Aucante tient son pari.
En effet, il a réussi à intégrer à cette pièce des préoccupations de notre époque alors que son sujet a plus de deux mille ans.

Deux belles voiles de bateau, une malle pour signifier le naufrage et des costumes d’époque nous plongent dans l’univers de Bourgeon, dans la fameuse série Les passagers du vent. 

Ici, la magie émane directement de la mise en scène et des acteurs. Stéphane Aucante, en adaptant ce texte, a fait preuve d’une créativité étonnante. Aucun des habituels longs monologues de ce théâtre ne nous ennuie. Ils passent ici inaperçus tant les trouvailles affluent pour faire vivre chaque phrase, sans jamais la détourner.

C’est le cas de l’interprétation homosexuelle qu’il fait du couple Arlequin – Iphicrate, à la limite de la captatio benevolentiae. En effet, n’est-ce pas pour séduire son jeune public que le metteur en scène a ajouté le motif “ à la mode ” de l’homosexualité ?
En réalité, après la surprise du début, le jeu des acteurs va rendre ce désir de plus en plus plausible car il reste toujours suggéré , lié aux circonstances : les personnages évoluent dans l’antiquité grecque, un monde dans lequel l’homosexualité était souvent engendrée par ces rapports de domination.

C’est  afin d’affirmer son pouvoir qu’Arlequin embrasse Iphicrate sur la bouche. Tout chez Arlequin n’est ici qu’arrogance et provocation. Il se laisse ensuite prendre à son propre piège et sera touché du désespoir d’Iphicrate.
De beaux échanges chorégraphiques nous montrent alors l’hésitation des deux hommes. Ils se retrouvent souvent au sol, puis se relèvent brusquement saisis d’un éclair de lucidité.

Il faut saluer ici la performance d’Ali Meziti (Arlequin) qui joue tous ces changements avec beaucoup de grâce. Il glisse si vite d’un état à l’autre, qu’à lui tout seul il incarne le bouleversement de la situation et le trouble d’identité qu’il engendre.
D’abord cruel, il tente ensuite de faire passer sa violence dans l’humour et l’ironie en singeant les manières des maîtres par des pantomimes hilarantes. Il ne peut ensuite s’empêcher de retrouver des élans plus humains, fatigué “ d’imiter les maîtres ”.

La mise en scène traite la relation maître- esclave différemment chez les hommes et chez les femmes. Ce qui était désir chez eux devient rivalité chez elles. L’animosité d’Euphrosine, devenue maîtresse, envers Cléanthis, humiliée, est glaçante. On l’imagine mal retrouver son rôle d’esclave. 

Chez elles aussi, Stéphane Aucante a choisi de privilégier l’analyse des sentiments et des émotions tout en réussissant parfaitement à les féminiser. Euphrosine évoque merveilleusement la souffrance qu’elle a subi en se serrant souvent la poitrine, en caressant ses cheveux …

La mise en scène donne donc un nouvel éclairage à la pièce en mettant ainsi l’accent sur le côté humain de la situation pour délaisser un peu l’aspect politique du sujet. Parti pris pouvant paraître regrettable pour certain.

 

Le goût du sang
Hyènes au Ring
Jusqu’au 28 juillet
Par Catherine Robert

Théodore-Frédéric Benoît, fils dévoué et fervent amoureux ? Théodore-Frédéric Benoît, assassin de sa mère et de son amant ? Innocent ? Coupable ? Comment savoir ? Ce qui est certain, c’est qu’il mourra demain de l’ultime étreinte du bourreau. En attendant, au parloir de la mort, Théodore-Frédéric fait scandale en parlant de ce que l’on cache dans un lieu où d’habitude on se tait. Nicolas Senty lui prête sa voix, l’ambiguïté de son jeu et l’égarement pervers de ses yeux. Puritains s’abstenir !

Que fait la société des fous, des assassins et des invertis ? Elle les enferme dans des institutions, des prisons ou des ghettos et ôte toute légitimité à leur discours. Ils ne peuvent plus rien dire car leurs mots sont d’emblée déconsidérés. Ces paroles sont celles de la marge et rares sont ceux qui osent les entendre. Que fait la société si dans un même homme se retrouvent toutes ses incongruités ? S’il est homosexuel, pervers, matricide et criminel illuminé ? Elle lui dépêche un bourreau pour que sa mauvaise tête soit proprement et promptement séparée de son corps licencieux.

C’est ce qui va arriver à Théodore-Frédéric Benoît demain. En attendant, il parle et se livre dans un discours qui mêle anecdotes, fantasmes, désirs, délires, en oscillant de l’innocence étonnée et sacrifiée à la culpabilité scandaleuse et assumée. Ses mots ne relèvent ni tout à fait de la confession ni complètement de l’affabulation. Ils sont à la marge, à la frontière de ces deux modalités discursives.

Le texte de Christian Siméon pose à chaque étape de ce monologue la question du rapport entre les mots et les choses : c’est le discours qui façonne le monde et c’est Théodore-Frédéric qui se crée lui-même par son aveu ou son refus, assassin ou victime. De même, ce sont les discours des commères de Vouziers qui ont engendré la dissimulation, l’aigreur, voire la perversion du « fils bancal du juge de paix ». La puissance du verbe qui fait et défait les choses constitue donc un des enjeux du monologue du condamné. Que ce soit au théâtre, lieu privilégié de la parole et asile de la marge, où soit présenté et interprété ce discours n’est pas un hasard. C’est bien le signe que, sur scène, peuvent survivre et renaître toutes les alternatives et se faire entendre tout ce que la société étouffe.

La mis en scène du texte de Siméon est l’œuvre de Marie Pagès. La lecture intelligente qu’elle fait de cette confession impudique transparaît dans la précision imposée au jeu de Nicolas Senty. Celui-ci, apparu en redingote contre la paroi de pierre de sa cellule se déplace entre les murs qui l’enferment avec la circonspection et l’inquiétude d’une mouche prise au piège. La salle du Ring est à cet égard magnifiquement utilisée puisque l’austérité de la pierre dispense le monologue d’un décor qui aurait étouffé sa portée. Le comédien est libéré de toutes contraintes spatiales autres que celles qu’il s’impose par son jeu.

Petit à petit, Théodore-Frédéric Benoît se révèle à nous. Derrière la rumeur de Vouziers, derrière les sarcasmes rapportés, derrière les paravents d’excuses, apparaît alors un homme qui veut tenter d’être clair au cœur de ses contradictions. Davantage que le résultat de l’enquête, nous intéresse alors le déploiement de ce désir d’authenticité et la mise à nu progressive de l’âme et du corps de Frédéric. 

A mesure que la confession s’ordonne, les signes physiques du dépouillement sont en effet de plus en plus visibles. Le coupable commence par saigner du nez. Ce saignement est à la fois une anticipation de l’artère sectionnée du lendemain et en même temps une réminiscence de l’enfance dont c’est la plus commune des blessures. Le héros, petit enfant d’une mère désarçonnée et d’un père imbécile saigne d’un nez qu’il est allé fourrer dans l’interdit… Blessé au visage et déjà symboliquement dépouillé, il continue son chemin d’exhibition en se dévêtant. L’acteur, entièrement nu, continue la confession de Frédéric qui semble d’autant plus authentique qu’elle n’a plus le masque du costume pour se dissimuler. 

On s’aperçoit alors que ce que la société condamne, ce qu’elle exécute, c’est de la chair, de la peau chaude, des muscles tendus, du vivant, mieux encore, de l’humain. On ne peut pas dire que Hyènes soit un plaidoyer contre la peine de mort puisque ce texte est tout sauf un plaidoyer. Le propos de Siméon n’est évidemment pas didactique. Néanmoins, ce qu’il dit sur la force d’exclusion et de suppression de la société et sur les individus qui en sont les victimes est d’une remarquable efficacité. Rien ne nous est imposé mais tout nous est suggéré à penser et à méditer. C’est bien là la marque d’un grand dramaturge et il est urgent de s’apercevoir que Christian Siméon en est un.

Ce texte étincelant est servi par un acteur doué et sensible. Nicolas Senty réalise ici une remarquable performance et il joue ses effets avec une retenue parfaite : ni jamais complètement hystérique, ni tout à fait tendre, il est strictement à la marge de l’innocence et de la malveillance et interprète avec finesse cet être aléatoire, trouble et ambigu. La parole qui est tenue sur scène est inouïe : elle est donc indispensable.

 

Un beau travail du chapeau
Un papillon dans le clocher au Théâtre des Corps Saints 
Jusqu'au 28 juillet
Par Samuel Martinez

Comment résister à la folie douce et contagieuse de Georges Courteline ? Le titre de la pièce suffit à évoquer le vocabulaire fleuri et métaphorique des personnages, bourgeois cyniques et égocentriques du début du 20ème siècle. En marge du comique de boulevard de son époque, le dramaturge pousse dans leurs retranchements des couples exaspérés et pince-sans-rire, traquant l'absurde et le cocasse avec une écriture qui n'a pas pris une ride.

Ce spectacle est composé de quatre pièces en un acte séparées par des chansons typiquement réalistes  et qui sont peut-être les seuls moments d'humanité: amante délaissée, leçon de couture d'une mère à sa fille ou fanfaronnades masculines, les quatre excellents comédiens Marie-Christine Jeanney, Marylin Langoureaux, Auber Defoy et Christian Garel viennent tour à tour raconter une histoire en musique.

A la différence de son contemporain Eugène Labiche,  Courteline préfère le huis-clos enragé et caustique au comique de situation. Il va bien plus loin dans l'absurde de la faconde obstinée des personnages : il s'agit de s'écouter parler puisque l'autre ne vous écoute pas et de ne pas perdre la face. 
Ainsi pour exclure Mr Des Rillettes (sic) de leur conversation les Boulingrin se parlent brusquement en faux anglais avec la complicité de leur bonne. Loin du trio classique mari-femme-amant, la scène de jalousie de Gustave à sa femme Caroline n'est qu'un prétexte pour révéler la médiocrité de l'un et l'exaspération de l'autre.

Le minimalisme du décor, quelques sièges, un paravent ou un faux miroir, renforce le texte et le jeu des acteurs. Ce clou au mur devient effectivement miroir quand les personnages viennent se planter devant en rectifiant leur cravate ou leur coiffure. Le mari s'en sert d'interlocuteur tout en parlant à sa femme qu'il ne regarde donc pas car ils ne se connaissent que trop bien.

En contre-réaction à un ennui profond, le froid détachement bourgeois laisse place à des bizarreries cyniques chères à Courteline. Gilbert Ponté est fidèle à sa philosophie : l' espace représenté par les comédiens est surtout mental et le réalisme doit laisser place à la réalité des personnages.

Le texte contient suffisamment de surprises et de rebondissements pour ne pas en faire trop sur scène. Ainsi quand Gabrielle vient pleurer chez son amie à propos de l'infidélité de son mari, c'est entre deux rires et anecdotes qui n'ont rien à voir avec son chagrin. Elle n'espère pas de compassion de toute façon et ce n'est pas cette amie qui lui en donnera. La mise en scène traduit bien cet enfermement des personnages qui évoluent ensemble mais de façon solitaire.

C'est peut-être ce froid constat sur le couple et les relations mondaines qui donne un caractère éminemment moderne à la pièce. Il s'agit de redécouvrir ce vieil auteur qui supporte aisément la concurrence des auteurs contemporains.

Présenté pour la première fois au Festival du Théâtre en Peignoir du Touquet, la compagnie La Salamandre & Co rejouera ce spectacle en juillet pendant le festival d'Avignon au Théâtre des corps saints.

 

Ainsi parlait Ekudi !
La Damnation de Freud à la Chapelle du Verbe Incarné
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc

L’action se déroule à Vienne au début du siècle dernier. Un éminent médecin, père de la psychanalyse, nommé Sigmund Freud, se voit proposer par son disciple, Ferenczi un sujet d’analyse inespéré : un tirailleur sénégalais, choqué, enfermé dans un profond mutisme et oublié dans un hôpital militaire. L’hypnose sera-t-elle salutaire à Ekudi qui se trouve être un sorcier Yoruba ? Ou ira-t-il chercher ailleurs, chez ses ancêtres, la force qui manque peut-être aussi au distingué Docteur Freud ? 

Qui n’a jamais rêvé d’avoir accès aux archives secrètes de l’illustre et regretté Docteur Freud ? Vous en avez rêvé … Babatundé, gardien de nuit sénégalais, l’a fait. Il est là, sous nos yeux, muni d’une lampe torche, fouillant audacieusement la mémoire interdite du père de la psychanalyse. Une fois n’est pas coutume, c’est le gardien du temple qui en est le profanateur. 

Babatundé n’est pas là par hasard : l’esprit de son grand-père le pousse violemment (il se manifeste par des douleurs physiques insupportables) à accomplir une mission salvatrice pour lui, pour la mémoire de ses ancêtres et pour l’amour de la vérité. Babatundé cherche, part à la rencontre de la petite histoire, celle qui n’est pas rapportée dans les livres, et le passé s’ouvre à nous… 

Vienne 1919, Sigmund Freud a 63 ans. Il peine sur le cas d’un patient russe qu’il estime ne pas avoir guéri et qui le confronte à un cuisant échec personnel, peut-être est-il temps de passer la main. C’est alors que Ferenczi, son disciple le plus brillant et le plus fidèle, lui offre sur un plateau un merveilleux sujet d’analyse. Un tirailleur sénégalais (un de ces combattants pour une France libre qui furent ensuite superbement ignorés ou pire, humiliés), oublié à l’hôpital dans un état de prostration avancée. 

Après quelques digressions entre le Docteur Freud et son épouse sur la capacité ou l’incapacité d’un nègre à réagir à l’hypnose (ce qui supposerait qu’il ait un inconscient et par conséquent, un esprit !), la décision est prise de profiter du spécimen pour en savoir plus sur les capacités mentales de ces indigènes et de découvrir peut être ce que Darwin appelait le « chaînon manquant » entre le singe et l’homme. 

Alors que le docteur Freud croit sortir Ekudi de son mutisme grâce à l’hypnose, ce dernier est en réalité ramené par une idole vaudou ornant le cabinet du docteur. Les considérations raciales précédemment évoquées étant plus le fait d’une ignorance inavouée que d’un racisme primaire, des relations, que l’on pourrait presque qualifier d’amicales, se tissent peu à peu entre la famille Freud et le sujet d’analyse du Docteur : Ekudi, sorcier Yoruba.

Alors que la psychanalyse est fondée sur l’écoute non orientée et l’anti-suggestion, Ferenzsi, fasciné par la sagesse d’Ekudi, est persuadé qu’il détient un savoir qui permettrait de faire évoluer techniquement la psychanalyse. Il en vient même à remettre en cause cette méthode de guérison au grand dam de son maître. 
Le grand Freud, perplexe, touché à son tour par les paroles d’Ekudi qui semble le cerner d’avantage que lui-même n’a su l’atteindre, vacille en son domaine. Qui analyse vraiment l’autre ?

La mise en scène très académique cadre parfaitement l’intrigue et les comédiens, irréprochables, si ce n’est dans une linéarité qui, bien que nous permettant d’intégrer leurs personnages, aurait mérité quelques envolées. Reste que l’originalité et l’audace du propos parviennent à eux seuls à nous captiver jusqu’au dénouement final qui exalte la vérité. Et n’oubliez pas : toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé, ne serait que pure coïncidence… 

 

Rouge !
Belles de Brecht au Théâtre des Roues
Jusqu’au 28 juillet
Par Rodrigue Lecoeur

Rouge le sang, rouge, la guerre, rouges de honte, de dégoût et de colère, les putes, rouge aussi la révolution et le drapeau international promettant des lendemains meilleurs ! Avec force et passion, les trois Belles chantent Brecht. On est loin de la force terrifiante des Damnés ou de Marlène et de ses cigarettes lascives en volutes, mais les trois artistes parviennent néanmoins à créer une ambiance de cabaret sympathique et à trousser un honnête hommage au maître

C’est faire le pari de l’originalité que de rendre hommage au Brecht des chansons dans un festival tout à la gloire du théâtre. Les textes mis en musique par Kurt Weill ou Hanns Eisler constituent une partie souvent méconnue de l’œuvre du dramaturge allemand. Leur interprétation les faire sortir de l’ombre et rappelle leur poésie, leur force comique et l’intensité de l’engagement politique qu’ils révèlent.

Mesdemoiselles Amar, Benoit et Carissimo se sont drapées de rouge et délicatement emplumées, elles passent de l’art de baiser les anges à l’apologie de la choucroute et de la bière de la Moldau. Les textes sont incisifs et drôles, poétiques, revendicatifs, amers et passionnés. Les amours bafouées, les femmes blessées par des salauds, les putes et les mauvais garçons, la guerre et l’humiliation des peuples sous le joug des puissants, Le Kaiser assassin, la révolution qui s’annonce mais ne vient pas, trop tôt recouverte par le drapeau nazi, Hitler, piètre peintre en bâtiment d’une Allemagne déliquescente qui traite les amoureuses de « putain à juif » : autant de thèmes qui campent le décor cynique et brutal de l’Allemagne de l’entre-deux-guerres.

On retrouve avec plaisir des mélodies et des textes connus, traduits par Vian et interprétés en leur temps par Gréco et Montand, mais on découvre également des poèmes, des saillies, des aphorismes percutants et émouvants qui dressent de Brecht un portrait inattendu, fait d’irrespect pour les institutions, d’incorrection potache et d’affection fraternelle pour tous les marginaux qui hantent les bas-fonds, couteaux à la main ou talons aiguilles aux pieds

Les trois Belles font preuve d’un enthousiasme certain pour servir la vitalité à l’œuvre dans les textes de Brecht. Anne Benoit, belle walkyrie pleine de santé à l’impeccable chignon platine campe avec un abatage virulent les mères éplorées par la guerre et les filles de mauvaise vie qui ont froid dans la rue. Sa voix d’alto grondante ne lui permet pas toujours de tenir la note mais elle compense ses défauts de chanteuse par un jeu puissant et tonique. Jocelyne Carissimo, sorte de Louise Brooks à fleur de peau réplique dans l’aigu à sa camarade. Toutes deux sont soutenues par le piano de Fanny Amar. Le défaut majeur de leur interprétation tient à son manque de synchronisation. On a davantage l’impression d’une juxtaposition que d’une osmose des talents. Les trois femmes ne se répondent pas vraiment et jouent les unes à côtés des autres sans véritable souci d’œuvre commune. 

Ces défauts ne parviennent néanmoins pas à défaire complètement l’intérêt et la sympathie qu’inspire ce spectacle à la gloire tonitruante de tout ce que l’Allemagne a de meilleur et qu’elle a failli perdre dans les bras d’un moustachu paranoïaque. Les femmes très belles, la bière très blonde, les paysages et les villes, l’esprit mordant et caressant d’un pays tragique, déchiré par le monstre attaché à son foie, tout nous revient en mémoire et nous rappelle à la vigilance tenace dont l’horreur nous a imposé le devoir. Peut-être est-ce pour cela que la fin du spectacle est si pleine d’émotion : après avoir chanté, hurlé, grondé et déployé leurs effets, les trois Belles de Brecht se concentrent autour d’une toute petite boîte à musique qui égrène les notes fragiles et si souvent bafouées de l’Internationale

 

Turbulent silence
Les Heures blanches
au Théâtre de la Poulie

Jusqu’au 28 juillet
Par Catherine Robert

Sept ans et mille cinquante heures passées à tenter de comprendre sa maladie… Folie ? Non : psychanalyse. A partir du roman de Ferdinando Camon, La Maladie humaine, Didier Bezace a adapté Les Heures blanches qui font le récit de l’arrivée du Moi sur les rives inexplorées du Ca. Bernard Di Amor met en scène Laurent Dallias dans ce récit d’une cure analytique. Le ton est drôle et grave, toujours juste et le spectacle de bonne tenue.

« Le sujet, c’est moi. » Cette formule lapidaire ouvre le spectacle en le plaçant d’emblée en territoire d’analyse où le jeu de mots est roi. Un homme est là, couché. Il est vêtu d’un pyjama blanc et tous les meubles du lieu où il a échoué sont recouverts de grands draps immaculés. On est avant ou après le grand nettoyage et il y a du remue-méninges dans l’air. 

L’homme re redresse alors et entame le récit d’après le récit, celui qui fait la synthèse de toutes les séances d’analyse. Un esprit s’est repris et a remis de l’ordre dans ses morceaux : il relate par bribes les sept années de cure et les tours et détours de la relation qu’il a entretenue avec son analyste.

Un psychanalyste constitue une figure difficile à cerner dans la mesure où il est le réceptacle du transfert qui permet à l’analysant de dialoguer avec sa propre névrose. L’analyste incarne tour à tour toutes les figures de l’altérité et la relation entretenue avec lui est du même coup extrêmement délicate. Du serrement de main initial au « bon, ça va », qui ponctue la fin de chaque séance, Laurent Dallias, en analysant méticuleux, reprend les événements récurrents ou exceptionnels qui ont marqué les étapes de son cheminement d’explicite. 

Parmi toutes ces heures passées sur le divan, celles qui furent les plus utiles sont les « heures blanches », c’est-à-dire les heures de silence où est dit autre chose que ce que les mots permettent habituellement de signifier. Puisque la parole est une opération risquée et contraignante, et parce qu’il arrive parfois qu’on ait soudain envie de ne pas faire plaisir, de signifier sa résistance, de se taire, on maintient ces grandes plages vides, en restant silencieux, posé sur le divan comme une amibe boudeuse… 

Mais sur le blanc des heures silencieuses reviennent peu à peu les mots qui vont permettre de comprendre pourquoi on en est arrivé là… Il s’agit en effet de continuer son analyse pour élucider les raisons de son entrée en analyse ! Comme le souligne le texte en parfaite intelligence avec les principes de la cure, on n’entreprend pas une analyse pour guérir mais pour comprendre sa maladie, ce qui permet déjà une amélioration de cette dernière.

La mise en scène de Bernard Di Amor colle au plus juste au déroulement psychothérapeutique. En effet, le décor initialement recouvert par la gangue des draps est peu à peu dévoilé. Un canapé marron apparaît bientôt, et les housses sont retirées des objets au fur et à mesure que l’esprit se révèle à lui-même. On s’aperçoit alors que l’on se trouvait dans le cabinet de l’analyste, enfin rendu à lui-même maintenant que sont évacués les oripeaux dont le transfert l’avait recouvert. 

Le patient, en pyjama régressif au début du spectacle, se rhabille en costume de ville à l’issue de sa performance introspective, pour signifier le retour au réel que constitue l’abandon de la carapace névrotique. Au fur et à mesure du lever du rideau psychique, sont découverts un certain nombres d’objets que la mise en scène dispose en référents drolatiques des progrès. Un ours en peluche et un petit camion rouge reviennent comme autant de renvois d’enfance. Pour signifier le caractère autonome de la cure, l’acteur s’occupe lui-même d’une partie des éclairages et de la climatisation, signifiant ainsi la responsabilité du patient dans la prise en main de son (ré)confort mental.

Laurent Dallias évolue avec aisance dans ce parcours du combattant de soi-même. Tout à tour inspiré, désolé, goguenard, intrigué, il entreprend de percer à jour la personnalité de son analyste comme un Watson débonnaire à qui on aurait soudain confié toute l’enquête. Il sert avec précision le texte et le projet analytique et son jeu, qui évite l’outrance, a l’extrême mérite de suggérer que l’analyse est une affaire ordinaire qui n’est pas seulement réservé à l’élite new-yorkaise et neurasthénique des films de Woody Allen. Laurent Dallias joue un homme malade du langage, comme il y en a tant. L’humour du texte et l’ironie légère qui transparaît du jeu de l’acteur font de ce spectacle une belle occasion de sourire, c’est-à-dire de se détendre l’âme.

 

Féerie musculaire
Triple Trap au Théâtre du Chien qui Fume
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc

Triple Trap est un périple initiatique : de la naissance de trois oisillons gauches et athlétiques à tous les possibles que leur promettent leurs ultimes envols. Un spectacle poétique et enivrant où cordes et trapèzes semblent être des instruments magiques, sortis d’un monde providentiel, pour donner des ailes au trio qui nous livre un ballet magistral. On appelle cela le cirque moderne … on pourrait dire aussi une féerie musculaire.

Un personnage étrangement austère et lugubrement grimé, peut-être le clown triste du cirque nouveau, fait son entrée en poussant un chariot vitré dans lequel s’enchevêtrent des corps dont on ne sait pas à qui appartient quel membre. Si nos références anatomiques sont toujours exactes, et dans la mesure nous pouvons compter trois têtes aplaties contre les parois de verre, il semblerait que ce méli-mélo humain soit composé de trois personnages. Le contortionnisme a beau être une aptitude fréquente chez les athlètes de cirque, cet imbroglio charnel concentré dans un si petit espace est d’un esthétisme figuratif surprenant.

Les corps enchevêtrés se déplient alors lentement, avec des gestes saccadés. Leurs visages sont empreints de l’expression de surprise de l’oisillon qui sort de l’œuf, dans une harmonie chorégraphique qui suivra le trio tout au long du spectacle.

La musique de François Morel, qui guide chacun de leur geste, nous emporte presque à elle seule dans un ailleurs qu’achèvent de parfaire le décor fantomatique et les chorégraphies des trois athlètes-artistes-scénographes, Aurélie Horde, Anne Joubinaux et Jean Baptiste Taguet.

Dans ce monde aux limites incertaines, nous nous laissons happer par les tâtonnantes péripéties de nos trois oisillons faussement empotés. Le trio féerique, prisonnier de cet étrange no man’s land, ne tarde pas, de fausses maladresses en danses émouvantes, à s’élever dans les airs à l’aide de leurs seuls corps qui n’en forment plus qu’un. 
Cette unité corporelle, fascinante sur la terre ferme, ne se dément pas dans les airs. En haut des cordes aussi bien que suspendus au trapèze providentiel, leurs muscles entrent en action avec une puissance phénoménale que l’on devine à peine tant leur aisance et leur grâce les baignent d’une aura surnaturelle.

Ils réalisent des exploits surhumains ? Normal, ce sont des fées ! Ils disparaissent et réapparaissent au gré de l’intrigue, tour à tour happés puis recrachés par une imposante armoire rouge et magique campée dans un coin de la scène. Cette porte vers l’autre monde est le seul élément qui réussit à scinder le groupe. Quand l’unité devient multiple, l’individu se transforme en un être banal et se trouve renvoyé à de bas sentiments humains. 
Enfermés dans un espace, aussi abstrait soit-il, et pour un temps indéterminé, un homme et deux femmes … lorsque les liens qui les soudent les uns aux autres deviennent plus lâches … quel sentiment plus humain que celui de la jalousie peut-il les animer ? Un sentiment bien vil qui engendre pour notre plus grand plaisir de nouvelles émotions sonores et visuelles et des envolées corporelles et poétiques toujours plus légères.

Ils volent, sautent et marchent au plafond avec le naturel teinté d’étonnement d’un enfant qui ferait ses premiers pas sous nos yeux émerveillés. Lorsqu’ils tissent les cocons dans lesquels ils s’enferment pour la fuite ultime, on est prêt à croire à toutes les renaissances … on a rêvé pendant plus d’une heure, pourquoi s’arrêter ?

 

En direct de Fort Alamo
C’est un fait, l’Indien crache trop ! à la Condition des Soies
Jusqu’au 28 juillet
Par Patrick Decome

Créé il y a vingt ans, rue Mistral à l’hôtel Sorbier, ce « western-theater » nous revient tous les dix ans, transformé au gré des metteurs en scène. A la suite de Jean-Claude Bouillon (Les Brigades du Tigre), Sylvain Thirolle signe aujourd’hui une mise en scène originale. Il interprète avec grand brio le soldat Gardner, aide de camp de l’armée nordiste, caporal épinglé par Christian Neupont, vieil officier haut en couleurs évoluant dans une sorte de film en noir et blanc où se profile l’univers des Marx Brothers.

Au public qui crie au régal et en redemande, l’Avignonnais Jacques Henri Pons, l’auteur de ce texte très enlevé, dédicace quelques livres. Ce pianiste, grand amateur de jazz et ami de la famille Petrucciani répète inlassablement combien il aime le théâtre (douze pièces à son actif ), ainsi que son propre lieu de diffusion puisqu’il est le propriétaire de la Condition des Soies. 

Sylvain Thirolle, très lié à Jacques Henri Pons, a reconstruit la version originale de la pièce en utilisant d’autres de ses écrits. La pièce a été déstructurée, sa forme classique cassée. Cet univers façon Marx Brothers n’est pas sans rappeler le cinéma muet des années 1930. Les plans « au couteau » voulus par l’auteur correspondaient à cette période fertile en production cinématographique du genre. 

Sylvain Thirolle met admirablement en scène ce campement où deux militaires de l’armée du Nord sont encerclés par des Indiens pendant la guerre de Sécession, au milieu des relents de la bataille de Fort Alamo et des lancinants tambours de guerre. « Tout devait apparaître dans la marmite de la mise en scène », explique-t-il, « et dans cette marmite théâtrale, les références aux auteurs sont fréquentes. On y joue de l’anachronisme. Ce ne sont pas de grandes envolées mais des mots et des situations cocasses avec lesquels nous nous amusons ».

Avec Christian Neupont, ce sont des retrouvailles puisque ces deux-là se sont fréquentés de nombreuses années à l’Epée de Bois à la Cartoucherie. On a pris l’habitude de le retrouver à Avignon où il a emporté les années précédentes de francs et mérités succès avec les pièces de H-Frédéric Blanc mises en scène par P.Brunet. Il excelle en vieil officier qui a le courage de sa couardise. Altier, autoritaire quand il veut, pleutre quand il ne le faut pas, il a le panache de Cyrano, Roxane en moins, Plumette en plus.

Cécile Carré (entre eux, ils l’appellent Plumette), incarne une squaw qui s’expose tant par la présence vivante de la musique qu’elle donne avec bien du talent sur son piano comme au bon temps du cinéma muet, que parce qu’elle représente la médiation entre deux cultures aussi différentes que sont celles des Visages pâles et des Peaux rouges. Entre Pocahontas et Heidi, elle offre au public un jeu rafraîchissant : des figues qu’elle sort d’un grand panier, la belle partition des Gymnopédies de Satie et quelques chansons. 

Tout au long de cet épisode méconnu de l’histoire des Etats-Unis, on jubilera devant la bêtise des militaires et la concupiscence d’un curé confesseur. Voici donc un excellent travail sur l’absurde, voilà un bonheur d’interprétation. Dans cet espace, tout se joue à scène ouverte, sans cacher les changements de plateau. C’est tellement amusant de voir évoluer tout ce monde agité, passant du totem qui sert de penderie pour se jeter dans les grandes batailles de la conquête de l’Ouest que l’on y rit, on y rit, et c’est tant mieux !

 

A l’ombre de l’homme
Je me suis tue à la Péniche Cristal Théâtre
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc

Parce que Momone s’est tue longtemps et que son mari s’en est allé vers l’autre monde … sa gorge se dénoue et les mots s’échappent à la rencontre de sa mémoire pour nous dire la vie à l’ombre de son homme. La mise en scène de Jean-Claude Drouot, remarquable de concision, laisse l’espace qu’elle mérite à la magnifique Odette Simonneau.

Une voix altérée par le poids des années s’élève dans l’obscurité sur l’air de la Paloma. On découvre alors une femme septuagénaire qui, un sourire serein sur le visage, tournoie nonchalamment dans la pénombre, une ombrelle sur l’épaule. C’est Momone qui, en veuve joyeuse, s’apprête à parler enfin, pour mettre des mots sur des années de soumission. C’est qu’elle l’aimait son homme, Momone ! Elle a tout supporté pour lui : renoncer à ses rêves, n’être que pour lui, que par lui, au prix des toutes les humiliations. Et pourtant elle le dit : elle n’aurait pas voulu d’autre homme que lui.

La mémoire de la vieille femme nous ouvre ses portes pour nous emmener vers l’homme voleur de vie … l’homme de sa vie. Nous nous retrouvons là, avec Momone, à le suivre en cachette dans une manif. Il ne voulait pas l’emmener, mais elle l’a suivi quand même. Pas pour la manif, elle ne sait même plus pourquoi ils marchaient. Elle voulait seulement l’admirer dans son costume de drap, au milieu des copains … le regarder pérorer, rire, taper sur des épaules, lever le poing, s’enflammer, puis courir quand ceux d’en face ont chargé. C’est là qu’elle l’a vue, la garce du syndicat, la maigrichonne, la planche à pain ! Elle l’a vue trébucher, et elle l’a vu, lui, qui la prenait par la taille et qui l’entraînait dans un petit hôtel.

Le soir quand il est rentré, elle a eu envie de lui balancer la soupière à la figure, mais elle lui a quand même servi la soupe, en silence … après y avoir tout de même renversé la salière ! Momone se battait avec ses petites armes et Momone riait, aussi souvent qu’elle pouvait, dans les maigres interstices de joie qu’il lui accordait, parce qu’elle aimait la vie.

Momone n’a pas d’enfants : il ne l’honorait pas beaucoup ou alors si rapidement … entrer, sortir et dormir et pas de mots tendres, jamais … rien pour nourrir les rêves qui n’étaient selon lui qu’un truc de bonnes femmes, un fardeau qui faisait mourir plus vite. Il n’a jamais rêvé et il est mort. Momone se réveille enfin.

Je me suis tue est né des souvenirs de très vieilles femmes des Côtes d’Armor, dont le metteur en scène Ricardo Montserrat est tombé amoureux. Ce sont elles qui ont donné naissance à Momone, ce personnage si réel et pourtant fictif, construit avec des morceaux de vies prises aux unes et aux autres. Les faits et les évènements retranscrits dans la pièce ont existés dans la mémoire de celles qui les ont racontées. Ricardo Montserrat a reconstruit leur parole pour exalter dans la confusion des souvenirs et des oublis, la recherche de ce qui donne un sens à la vie et à la survie d’un être humain.

Momone est née de destinées étouffées mais le message qu’elle nous délivre ici est celui de l’amour de la vie et du bonheur de donner sans rien attendre en retour. Momone sait ce que veut dire aimer, et même si ses jours n’ont pas souvent été gais, on ne peut voir en elle qu’une incorrigible optimiste, vivante et pétillante qui a encore au moins un souhait : mourir heureuse.

 

 

Ballade enchantée dans la vie ordinaire
Qui est-ce qui me ramène au théâtre Le Paris
Jusqu’au 28 juillet
Par Daniel Duval

Gilles Detroit nous permet, à travers ses déambulations dans la grande ville moderne, de nous rappeler combien nous pouvons être démunis face au progrès. Ce spectacle ressemble à un sourire de le miroir de notre vie quotidienne, on appréciera particulièrement la simplicité de ton et la lucidité du regard.

Gilles Detroit, seul en scène, parcourt des moments de la vie quotidienne et jalonne son spectacle des questionnements qui y sont inhérents. Comment se servir d'un ordinateur, acheter un billet de train pour partir en vacances, faire ses courses au supermarché ? Des instants de tous les jours où il faut trouver des réponses appropriées. Comment s'y prendre, se comporter ? Si l'on ne sait pas, on se trouve alors hors de la société, désemparé et fragile. C'est ce personnage « à côté », qui peut parfois nous ressembler, que fait ressurgir le comédien dansant sur l'écume du monde.

« Est-ce que vous avez remarqué ? Est-ce que vous savez ? » Dès les premiers mots, on est dans la complicité avec Gilles Detroit. La première des qualités de la représentation est le rapport au public, intime et chaleureux. L'humoriste pose des questions et scrute le public qui répond souvent par le rire, ce qui l’incite à poursuivre et à apostropher les gens.

L'humour réside ici dans l’exploration de situations cocasses, incongrues et anodines. Qu'il triomphe ou pas de ces défis de tous les jours, il y a de la drôlerie dans cette lutte entre l'homme et la grande ville moderne. On est dans l'univers du clown, plutôt rouge que blanc car il ne se prend jamais au sérieux. On pense à Gustave Parking ou Buffo qui sont aussi des artistes au nez rouge, au physique dégingandé et qui ont maille à partir avec le quotidien. Toutefois, Gilles Detroit a pour lui la finesse, il laisse transparaître sa fragilité et nous laisse voir l'empreinte de cette vie sur lui et sans fard.

Le comique abonde dans le langage : verbes à double sens et jeux de mots fusent à profusion. Ainsi l'homme qui ne sait pas se servir d'un ordinateur examine l’inscription sur son PC : « Si vous avez un problème, cliquez dans menu; si ça persiste, regardez avec votre serveur » Et Gilles Détroit de renchérir « Forcément, s’il y a un problème de menu, il faut regarder avec le serveur... »
Les transformations physiques du comédien participent beaucoup de la bonne humeur générale : mimiques impayables et déformations récurrentes du visage au gré des états sociaux traversés.

La vie du couple est un élément récurrent dans ce spectacle. Comment répondre à sa femme quand « elle s'introduit dans le lit avec la légèreté d'un cyclone traversant les Philippines et demande pourquoi on fait pas l'amour ? » Comment ne pas être abasourdi, quand on lit la liste des courses à faire au supermarché avec des noms saugrenus qu 'on ne comprend pas ? Mais aussi comment faire plaisir à son épouse en lui faisant une recette de cuisine(surtout si on ne sait pas cuisiner ?).

Cependant au-delà de tout cela, sous l'ironie, il y a toujours de la tendresse. L'humour ne tombe jamais dans la méchanceté gratuite, la caricature facile. Il y a une recherche d'authenticité, de vérité sur la condition humaine, et le regard du comique laisse parler les failles de l'humain.

C'est un spectacle qui oppose un monde agressif à un homme simple, humain et touchant. A voir sans retenue si l'on veut passer une agréable soirée. C'est drôle, pétillant et on apprécie la lucidité du regard sur l'homme, on salue la vitalité du langage, l'invention du verbe. Ce n'est pas trop long et cela se termine sur une musique latine qui accompagne notre pas dansant vers la sortie. Comme toujours il faut se hâter de rire de tout, de peur d'en pleurer.

 

Il était un enfant
La boîte en coquillages au Funambule
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc

Dans la maison familiale, quatre enfants se retrouvent au chevet de leur père agonisant. Le sort du mourant est au cœur des débats. Faut-il abréger sa souffrance en l’aidant à partir plus vite ou le laisser crever à petit feu. Les règlements de compte fraternels et la haine latente pour le père cachent un lourd secret. L’auteur soulève la question du pardon … mais le pardon n’engendre pas l’oubli et Karl n’oubliera jamais l’année de ses cinq ans.

 

Dans un décor qu’aurait pu commettre un Roger Hart qui aurait manqué d’argent, Karl, derrière un bar en bois d’acajou, tente d’ouvrir le bar familial avec une violente impatience. Un sourire caustique illumine son visage : bien sûr, il n’a pas la clé. D’un geste violent, il fait sauter la serrure, s’empare des précieuses bouteilles et avale goulûment une longue rasade de vodka. Il est seul, fébrile. Il semble attendre quelqu’un ou quelque chose. Il va de temps à autre jeter un regard impatient à travers les persiennes.

C’est alors qu’apparaît, dans l’encadrement de la porte, sa sœur cadette manifestement harassée par un invisible fardeau. Elle s’inquiète de son état, lui fait remarquer amèrement son penchant un peu trop poussé pour l’alcool, puis le serre dans ses bras. L’atmosphère est lourde, électrique. Marie, la benjamine, fait alors son entrée. Elle aussi semble tendue et anxieuse. C’est alors au tour de Marc, le frère aîné de venir ajouter à cette ambiance pesante. Quel terrible secret se cache derrière ce douloureux huis clos familial ?    

Le père se meurt là haut dans sa chambre, les yeux ouverts, le regard fixe. Pourtant les mots qui s’échangent en bas entre sa progéniture accablée sont pleins de fiel et de rancune … pas de place pour la pitié là dedans, encore moins pour la tristesse. Les règlements de compte qui fusent sous nos yeux sont le théâtre de quelques confidences, confessions et souvenirs torturés qui nous aident à y voir un peu plus clair sur ce drame familial

Karl a cinq ans. Il a pris un petit billet qui filtrait d’une boîte en coquillage et semblait n’être là que pour lui. Un petit billet pour acheter des bonbons qu’il partage avec ses frères et sœurs et les enfants du voisinage. Seulement voilà, la boulangère étonnée qu’un si petit garçon possède un si gros billet, en parle à sa mère et c’est le drame : Karl est convoqué devant le tribunal familial présidé par le terrible juge papa et malgré les efforts désespérés de son frère Marc, avocat commis d’office pour le défendre la sentence tombe, terrible, sans appel : COUPABLE

Pendant plus d’une année, le petit Karl sera emprisonné dans une pièce minuscule de la maison. Plus d’une année sans sortir, sans voir personne, avec juste l’alimentation nécessaire à sa survie … et les pains au chocolat que sa sœur Marie, lorsqu’elle parvient à en dérober, lui passe en cachette sous la porte en les aplatissant comme des crêpes. C’est le temps des remords inguérissables pour Marc qui n’a pas su protéger son petit frère. Plus d’une année pour trois vies gâchées et une vie brisée … Karl a survécu et pourtant, il est mort à cinq ans.

Malgré la force de l’intrigue qui tient en haleine jusqu’à la fin de la pièce et la personnalité des protagonistes remarquablement dessinée, on peut regretter une mise en scène approximative, sans parti pris visible, souvent fastidieuse et en pléonasme constant avec un texte intelligent mais pas toujours adroit. La direction d’acteurs aurait sans doute mérité plus de subtilité. Elle est malheureusement préjudiciable aux comédiens dont on soupçonne le talent, à l’exception du personnage de Marie interprété avec beaucoup de nuances et de justesse.
Reste une histoire poignante et un petit Karl dont on se souviendra.

 

Entremet fadasse
Manger au Lucernaire Forum
Jusqu’au 28 juillet
Par Alex Hendrinne

Apôtre de la vérité selon laquelle « on est ce que l’on mange », Philippe Person a dressé une typologie des comportements alimentaires. Six comédiens les interprètent sur scène. Les brèves séquences qui constituent le spectacle sont enlevées et vives mais laissent à l’issue de la représentation un goût amer : la critique est orthodoxe et on ne sort pas de la vulgate anti-malbouffe qui érige depuis quelque temps la diététique en politique. Et si on était justement autre chose que ce que l’on mange ?

On retrouve en ouverture du spectacle de vieux extraits de Dim Dam Dom où Jean-Christophe Averty avait filmé la célèbre Mapie en train de faire l’éloge du petit pois, toujours original selon elle. Le ton est donné : l’ambiance est au rire. Six personnages sont installés à table et passent en revue tous les poncifs culinaires qui font l’ordinaire des conversations entre commensaux : le tofu et ses vertus nourrissantes, la couleur des aliments, le light et les OGM, la pomme quotidienne qui protège de tout, les asticots dans le camembert et autres truismes.
On pourrait penser que le projet est ici de dénoncer les discours habituels sur la nourriture et de montrer l’inanité d’une société qui a pour principal souci la qualité de ce qu’elle va mettre dans son caca. Mais il n’en est rien et le texte tourne vite au consensus. Malgré une apologie tonitruante et inattendue du gras, on sombre dans les travers d’un discours galvaudé.

L’horreur de l’anorexie et de la boulimie, les crispations des psychopathologies familiales se nouant autour de la table, les angoisses des régimes, les repas d’affaires, les escapades nocturnes et neurasthéniques dans le ventre bienveillant du frigo : tous ces thèmes sont repris dans le fil de trois histoires croisées qui se nouent et se dénouent en parallèle, comme pour mieux montrer la complémentarité des névroses alimentaires.

La mise en scène est enlevée et les séquences alternent avec rapidité. Les acteurs suivent le rythme et se remplissent en conscience sans parvenir néanmoins à nous tenir vraiment en haleine. Il est bien évident que l’anorexique va finir par mourir, il est certain que la mère de famille au régime compte inconsciemment priver les siens et que les rapports pathologiques à la nourriture sont enracinés dans des traumatismes archaïques et renvoient toujours à des troubles sexuels. Nous ne sommes guère avancés d’entendre ce que la psychanalyse et même le bon sens nous assènent depuis toujours. C’est pour cette raison que le sort des différents personnages nous indiffère tant la question est par avance résolue.

Malgré l’abatage et la bonne volonté des comédiens, ce spectacle nous laisse donc un peu sur notre faim. Il est finalement moins intéressant en lui-même que comme symptôme de la société qui l’applaudit. Notre époque qui a vu déserté le champ politique, c’est-à-dire celui du souci commun, a poussé le nombrilisme jusqu’à transformer la nourriture en objet sacré. Il s’agit, et ça n’est pas une mince affaire, de s’alimenter selon des normes et des critères précis, réfléchis, voire (comble du chic) médités… Nous autres Occidentaux grassouillets n’avons donc plus rien à faire que de nous regarder survivre et combler nos panses douillettes. Notre époque de consommation privilégie la jouissance individuelle sur le plaisir collectif.

Même sous des couverts analytiques, quel est l’intérêt de servir cette soupe-là ? Le théâtre doit-il n’être que la chambre d’échos de la médiocrité ambiante ? N’est-ce pas sur scène que peut et doit renaître le souci politique, c’est-à-dire le soin apporté aux discours et aux actes communs ? Le véritable problème avec Manger est que cette pièce demeure une œuvre consensuelle. 
On ne sort pas dérangé ou troublé dans la mesure où les personnages caricaturaux laissent l’époque intacte en ses errements. Nous avons raison de continuer à penser à manger, à y penser beaucoup, à ne penser qu’à ça, puisque les imprudents qui ne le font pas se rendent malades… Continuons de nous occuper de nos estomacs : ils sont ce qui nous constituent en propre…

On rit devant Manger. Mais ne devrions-nous pas plutôt pleurer de nous voir réduits à contempler nos semblables ruminer au lieu de nous intéresser au reste, ne serait-ce qu’aux trains qui passent ?

 

Je les ai tous pervertis !
Le rêve d’un homme ridicule à la Condition des Soies
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc

Christian Huitorel, interprète et metteur en scène de cette version théâtrale de l’œuvre de Dostoïevski, réussit brillamment l’exercice périlleux que constitue le monologue sur un texte aussi puissamment philosophique et sensoriel que le récit bouleversant de cet homme ridicule. Le texte, dont on ne perd pas une miette, n’a rien perdu de sa dimension spirituelle : à découvrir ou redécouvrir dans sa version intégrale …

Christian Huitorel qui a relevé le défi audacieux d’incarner l’homme ridicule de Dostoïevski, fait son entrée sur un plateau ascétique à peine garni d’une chaise au dossier fatigué et … un peu plus loin … d’une planche de bois qui pourrait symboliser le billot du condamné à mort. Car c’est bien d’une condamnation à mort dont il est question ici, à ceci près que la sentence a été prononcée par le condamné en personne. On pourrait aussi qualifier cette barbarie rampante qui se trame de suicide avec préméditation.

Une idée noire et tenace tenaille notre homme ridicule depuis de nombreuses et longues journées désespérées ; la preuve : il a déjà acheté l’arme du crime. Elle attend son heure, là, sagement couchée dans un tiroir qu’il ouvrira bientôt pour la dernière fois. Alors, pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi cette nuit ? Parce que l’atmosphère sombre et pluvieuse est particulièrement lugubre, et parce qu’il a vu, tout à l’heure, cette étoile : cette unique étoile dans un ciel d’Ebène qui semblait ne briller que pour lui, pour lui dire : c’est pour ce soir !

Son cœur fermé est soulagé, et l’irrévocabilité de sa décision le fait marcher d’un pas plus léger. Rien ne le détournera de son but. Rien ni personne. Pas même cette fillette qui, seule et terrorisée dans l’obscurité des rues désertes, vient lui demander de l’aide. Pas même cette gamine perdue dont la mère agonise, qui se cramponne à ses vêtements et qui joint devant lui ses petites mains en signe de supplication ultime.

L’homme qui va mourir n’a plus de pitié … l’homme ridicule est déjà mort dans sa tête : les sentiments appartiennent aux vivants. Il gravit calmement l’escalier qui mène à son appartement, pénètre chez lui, ouvre le tiroir de la mort, s’installe dans son fauteuil, retourne l’arme contre sa tempe et tire.

Un éclair, puis plus rien … un éclair, puis le réveil angoissé. Il attendait le néant, mais c’est la vie encore, le voyage ankylosé vers un autre monde en tout point semblable au nôtre, si ce n’est que les hommes n’y sont pas pervertis … pas encore … mais que se passerait-il si on leur apprenait la sensualité ? La découverte de la sensualité est-elle la seule mère de la jalousie ? Comment réagit l’homme face à son semblable vierge de tout vice ? La perfection mène-t-elle infailliblement à l’ennui ? Si le paradis existe, l’homme y a-t-il sa place ? La réponse de toute chose est-elle à chercher dans l’amour de l’autre et dans l’oubli de soi ? Autant de questions brûlantes que soulèvera le périple initiatique de l’homme qui méprisait sa vie.

Le texte de Dostoïevski magnifiquement mis en lumière par l’interprétation de Christian Huitorel et par la sobriété de sa mise en scène, qui laisse au texte tout le champ qu’il mérite, nous livre ici un formidable message d’espoir, et délivre un laisser-passer salvateur aux utopies les plus folles. Après avoir perverti ses semblables, l’homme qui restera toujours ridicule, devra convaincre un peuple incrédule de la possibilité d’un monde meilleur… Et si le combat avait déjà commencé ?

 

Mes amis, miroirs de ma vie … vous n’êtes pas beaux !
Derniers remords avant l’oubli au Théâtre de l’Escalier des Doms
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc

Trois amis, amants d’un temps, pas si lointain, où jeunesse rimait avec idéaux, se retrouvent dans la maison commune pour discuter de l’avenir de cette propriété, de sa raison d’être après de longues années de silence. Ils ont refait leur vie chacun de leurs côtés, alors à quoi bon ? Ce lieu chargé de souvenirs n’est peut-être qu’un prétexte pour un ultime regard en arrière… Une grande pièce de Jean-Luc Lagarce mise en scène avec une sobriété inventive et exemplaire par Michel Boy.

Un philosophe populaire des plus illustres disait ou plutôt chantait : « On s’est aimé comme se quitte, tout simplement sans penser à demain… Ah demain qui vient toujours un peu trop vite… » Il n’y a pas de petite pensée ! Pierre, Hélène et Paul se sont aimés, follement et pas toujours simplement, l’amour en trio finit toujours par aviver les douleurs les plus fièrement enfouies. Ils se sont quittés simplement, parce que la vie les a séparés, parce qu’Hélène les a quittés, parce qu’Hélène mentait. Ils étaient trois amis et Hélène mentait… Ils étaient trois amis et Pierre est resté dans la maison commune.

Après de longues années de silence rythmé par des courriers épistolaires, ils se retrouvent tous les trois sur le lieu témoin de leur jeunesse. Hélène souhaiterait vendre, bien que rien ne presse, Paul s’évertue à feindre qu’il n’a pas d’avis sur la question en égrenant au fil des conversations des « faites ce que vous voulez » désabusés, et Pierre, le principal intéressé ne dit rien… Pierre n’a jamais rien dit ou si peu de choses, il préfère écouter les autres et les jauger de son air narquois, les écraser de ses sourires cyniques.

Dans un espace abstrait de panneaux de bois ajourés qui s’ouvrent et se ferment sur leurs vains chassés croisés, les protagonistes courent après leurs souvenirs, leurs erreurs et leurs regrets, en brandissant fièrement le présent qu’ils se sont construit. Ces trappes insolites qui les avalent mais ne les digèrent pas semblent leur murmurer : « Tu cherches le poids du temps ? Tu le sens, mais tu ne le vois pas ? Regarde tes amis … leurs mots, leurs gestes, leur vie te diront qui tu es. On peut tout partager, l’utopie de la jeunesse, la maigreur du temps qui reste, on ne peut pas reprendre les jours qu’on a donnés. »

Qu’ont-ils fait de ces années aphones ? Hélène a épousé un « attaché commercial », vendeur de voitures d’occasions, jovial, bavard et touchant de simplicité, dont elle a eu deux filles. La première est un sujet tabou, la seconde les a accompagnés, elle et son époux, sur le lieu de tous les dangers. Peut-être avait-elle besoin de témoins de sa vie d’après les deux autres, besoin de courage. Paul aussi est marié. Sa femme, jalouse et inquiète sous une apparente légèreté, virevolte autour des protagonistes, transpirant une angoisse toujours plus pesante. Et Pierre ? Pierre est seul. Pierre n’est pas quelqu’un de bien, comme le lui assène Paul avec contrition, mais Pierre est peut-être le plus intègre.

Ce ballet d’aigreurs transpirantes, de vies qui s’échappent les unes aux autres, qui se sont construites une respectabilité, coulent vers l’impossible oubli. Le souvenir est dangereux, on l’enferme, mais on ne peut pas y revenir. C’est un peu ce qu’ils tentent de se dire. La langue de Jean Luc Lagarce est remarquable de justesse, de sobriété et de poésie. Les comédiens, admirables, se moulent parfaitement dans le texte qu’ils nous envoient comme une flèche acide qui ne rate pas sa cible. Le temps passe trop vite en leur compagnie … et il continue.

 

Souffrir les mots
Lettres intimes d’Elise M…au Théâtre du Bélier
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc

Le texte magnifique de Louise Doutreligne creuse de sa plume l’être intime d’Elise M pour nous dire superbement et presque palpablement la difficulté d’aimer. La scénographie qui allie très justement chorégraphie et vidéo, servie par des interprètes poignantes, nous parle avec une douce violence de l’amour et de la chair dans la quête humaine et impossible d’absolu. Lettres intimes d’Elise M est un portrait de femme suave et cinglant : un concentré de féminité !

Quoi de plus tragiquement beau qu’un amour malheureux ? Quoi de plus désarmant que l’abandon total qui jaillit des mots torturés d’Elise M ? Parce qu’Elise aime… Elise souffre, Elise vit, Elise couche sur le papier ses émotions, ses envies, son parcours du combattant vers un absolu qui passe forcément par la douleur.

Submergée par la force de son amour, Elise M ne sait plus où donner des sens… Elle ne peut garder un tel déchaînement de passion pour elle seule. Ecrire ne suffit pas : Elise veut être lue… Et si ce n’est pas par l’homme qu’elle aime se sera par une intermédiaire… une lectrice qui transmettra ou pas ses lettres à son destinataire. Elle se choisit alors une alliée réceptacle de ses missives brûlantes qui dévoilent ses doubles vies, érotiques et fantasques.

Seulement voilà qu’Elise disparaît brutalement pour l’amie qui était suspendue à ce courrier intime et tellement vivant. L’amie qui n’était rien et qui est devenue la lectrice, celle qui sait, ne comprend pas, c’est l’affolement. Elle seule sait, elle seule connaît la quête d’Elise M et les nuits torrides pour retrouver le corps de l’amant à travers le corps d’autres hommes qu’elle a baptisés ses « doubles », parce qu’ils sont ses semblables et que tout en eux : leur peau, leurs visages, lui parlent de son pays à lui : l’Algérie.

L’amie désemparée se précipite alors chez une voyante, munie des précieuses lettres, afin de reconstituer le parcours d’Elise M et de mener l’enquête. Peut-être est-il trop tard ? Souvent Elise a disparu… de longues semaines sans nouvelles… puis de nouveau, des lettres : certaines à ne pas ouvrir, certaines à ne pas transmettre, d’autres à jeter sans même les ouvrir, puis un long silence encore et un petit paquet de lettres à nouveau… et cette fois plus rien. Aux dernières nouvelles, Elise M était au Maroc, pour se rapprocher de son pays à lui, de l’Algérie qui la brûle et où elle n’a pas la force de mettre les pieds… trop imprégnée de l’homme, de l’amour infini… le Maroc est pour elle une berceuse qui lui fredonne un air d’Algérie mais qui n’en a pas la puissance. La quête d’Elise est sans fin… où est-elle maintenant ? Comment vivre sans les mots poivrés d’Elise M ? Où est la vie sans le souffle entêtant des écrits d’Elise M ?

Les trois comédiennes évoluent dans un décor immaculé : une table de voyance devant laquelle attend une petite chaise et le lit d’Elise M, immense, voilé et virginal. A mesure que les mots prennent vie dans la bouche de l’amie ou de la voyante, Catherine Chevalier, envoûtante Elise M, prend corps, derrière les voiles, sur le lit en chair et en os et sur les voiles et sur les draps en projection vidéo. Elise M est ici et ailleurs, Elise M est palpable et immatérielle, elle est la chair et les mots, elle est l’image et la voix du secret d’amour que nous cherchons tous.

La scénographie de Jean Luc Paliès, qui équilibre subtilement la vidéo, le poids du texte et les chorégraphies, raconte parfaitement la multiplicité d’Elise M.
Louise Doutreligne met les mots que nous cherchions, peut-être inconsciemment, sur une violence enfouie en chacun de nous. Et si Elise M était tout simplement l’incarnation de notre fantasme d’Amour ? Où es tu Elise M ?

 

Le désespoir des aigles
Le Naufragé à la Mirande
Jusqu’au 28 juillet
Par Ariane Grandieu

Trois jeunes pianistes prometteurs se rencontrèrent au Mozarteum de Salzbourg. Leur professeur était Horowitz. Parmi eux un génie musical écœurant, Glenn Gould, un génie littéraire écœuré, Thomas Bernhard et un futur suicidé, Wertheimer. Le Naufragé est un des soliloques noirs de Thomas Bernhard, déclenché par l’annonce de la mort de celui que Gould appelait « le sombreur ». Apothéose pour l’un, chute vertigineuse pour l’autre, Bernhard raconte les vies croisées de ses deux amis et entame une vaste réflexion sur le destin et ce que les hommes en font.

Le virtuose, le « philosophe » et le « sombreur » : on est ici face à trois hommes et à trois figures symboliques, celle de la difficulté soumise, celle de la difficulté vaincue et celle de la difficulté victorieuse. Les trois condisciples du cours du Mozarteum eurent trois destins éminemment divergents. Leurs personnalités différaient ainsi que leur rapport au travail, leurs engagements et plus généralement leurs conceptions de la vie. Néanmoins, le destin le plus dérisoire des trois n’est peut-être pas celui qui fut le plus cruel et à travers le récit de la vie et de la mort de Wertheimer, son ami de toujours, Thomas Bernhard interroge la misère du monde, celle de sa vie comme celle du génial canadien venu d’outre-atlantique pour dompter Bach…

Il n’y a qu’une seule interprétation des Variations Goldberg ; elle est l’œuvre de l’unique homme que l’aristocratique Bernhard a jamais considéré comme admirable. Bernhard aimait deux individus, Glenn Gould et Wertheimer. Mais lorsqu’il ne reste plus d’une jeunesse commune que l’enregistrement de l’un lu par le tourne-disque de l’autre, et que l’un et l’autre sont morts, il n’y a plus de place pour l’admiration, l’amitié, et la joie hautaine d’être ensemble. L’emportent alors l’amertume et le désespoir au bord du cynisme. A quoi bon avoir admiré si haut et aimé si fort quand la mort nous ôte aussi vite ceux qui nous comblaient ?

Le texte de Bernhard oscille constamment entre ce regret de la vie d’avant où la jeunesse et le talent servaient de décence au pessimisme et le remords d’être toujours vivant au temps du deuil et de la solitude. Les vieux lions ou les rois usés doivent connaître ce genre d’états d’âme…

« Soyez seuls » entendirent comme ultime conseil les élèves du Conservatoire Royal de Toronto lorsque Glenn Gould, qui considérait que la musique est l’absence du monde, se retira définitivement loin de la scène. Soyez seuls. Certes. Mais à quel prix ? Au prix du sacrifice de la vie, sur l’autel de l’art pour Gould et Bernhard, sur celui du néant pour Wertheimer. Mais finalement, quelle différence ?

Barbara Hutt, Benoît Chantre et Pierre Chabert ont choisi d’adapter l’exigeant Naufragé. Leur travail est remarquable : ils ont su restituer toute la complexité de ce texte en en faisant néanmoins une partition théâtrale limpide. On n’a jamais l’impression d’une simple lecture et lorsque Pierre Chabert s’empare du texte de sa voix puissante et de son souffle léonin, on demeure suspendu et tétanisé. La lumière et le son sont habilement utilisés pour participer à la tension dramatique de ce récit de la splendeur et des misères humaines. Tour à tour débonnaire, grinçant, désabusé, hautain, Pierre Chabert fait jouer une large palette d’émotions pour restituer la violence et la densité du propos de Bernhard.

A ses côtés, Dasha Baskakova incarne la sensualité, la jeunesse, l’innocence et la vulgarité qui entourent le héros et ses amis. Tour à tour jeune pianiste laborieuse, aubergiste grivoise, sœur neurasthénique de Wertheimer, elle renvoie à la face du narrateur immobile et désespéré, assis dans son grand fauteuil rouge, la vie virevoltante et sans réflexion qu’il méprise. La rupture de ton entre les jeux des deux acteurs signifie au mieux l’inadéquation cinglante entre les trois amis et le monde qui les entourait.
Cette interprétation rigoureuse du Naufragé constitue donc l’hommage le plus grinçant et le plus désespéré et par conséquent le plus juste que ce texte et son auteur puissent recevoir.

 

Calembours et bourre et ratatame
Corbier à La Petite Tarasque
Jusqu’au 28 juillet
Par Cyril Carret

Une des qualités du personnage Corbier, et non des moindres, c’est sans doute de savoir surprendre et divertir son public. Après avoir animé des émissions télévisées pour enfants, guitare à la main et moustache de Gaulois sous le nez, il nous revient en chansonnier pour notre plus grand plaisir.

N’ayant personnellement jamais entendu parler de Corbier, c’est une amie plus jeune que moi qui m’a averti : « Corbier, c’est pas le gus du Club Dorothée ? » Me voilà donc parti pour le spectacle, pétri de suspicions, franchissant la porte du théâtre comme un militant anti-mondialisation aurait franchi le seuil d’Eurodisney.

Première surprise : pas de Mickey, pas de grandes oreilles, pas de décor rose bonbon avec des myriades de ballons de baudruches, rien hormis le plancher poussiéreux d’une scène de théâtre esquichée entre son rideau, sa grille et son parterre. Débarque alors sur la scène un « faux Moustaki » vêtu à la camarguaise, arborant guitare de crooner avec flammes rougeoyantes sur la caisse. L’aventure commençait. Je fus immédiatement alerté par l’intensité du regard de l’artiste. Les deux pieds bien plantés sur le plancher, la tête haute et l’air débonnaire, il était là souriant et détendu comme s’il s’agissait d’animer la fin d’un repas de communion entouré de la famille et des voisins, décontracté, allègre.

Deuxième surprise : après trois mimiques et deux blagues foireuses parfaitement maîtrisées débute un show à deux cent à l’heure. À une blague succède une autre blague, suit alors une chanson qui s’avorte d’elle-même dans sa chute, un calembour, une contrepèterie, une autre chanson et ainsi de suite tout au long du premier temps de la partie. En fait Corbier fait l’andouille comme peu de gens savent le faire, il est même le roi des andouilles et fait le nigaud avec brio (malheureusement absent ce soir-là), avec maestria (là je vous l’épargne) et avec art (idem).
Certes, Corbier fait l’imbécile car il semble savoir que c’est principalement ce que l’on attend de lui ; mais rira bien qui rira le dernier. Petit à petit, sans jamais varier l’intensité du spectacle, le ton change et le sympathique plaisantin cède peu à peu la place au chansonnier.

Troisième surprise : notre amuseur dérive de la gaudriole au sang contaminé en passant par le naufrage de l’Erika et les affres de l’amour sans que l’on ne s’en rende vraiment compte, sans cesser jamais d’être drôle, touchant et poétique. La voix est placée, la main assurée sur la guitare, l’œil vif et le ton alerte.
On oublie alors très vite qui a été Corbier, (d’autant plus qu’on ne l’a jamais vraiment su) pour se laisser bousculer par ses ritournelles. Alors, même si l’on est entré suspicieux, on est bien obligé de constater que cela fait une heure que l’on rit et s’émeut et l’on ne peut s’empêcher de penser que si son image de clown chanteur lui colle sans doute encore à la peau, on se rendra vite compte qu’il se tient, avec sagesse, à mi-chemin entre l’Auguste et le pitre, car Corbier n’a décidément rien d’un guignol.

 

En tête à tête avec Bernhard
Thomas Bernhard un rescapé au Théâtre de l’Escalier des Doms
Jusqu’au 28 juillet
Par Bénédicte C.

Extrait des entretiens de Thomas Bernhard avec la journaliste Krista Fleischmann, ce spectacle flirte avec le documentaire tout en évitant de tomber dans des travers didactiques. Au final, cette forme théâtrale particulière, un peu frustrante, sert parfaitement l’univers de l’auteur.

Le spectacle est constitué de trois entretiens que Thomas Bernhard a accordé à une journaliste de la télévision autrichienne Krista Fleischmann; nous sommes donc dans le registre du documentaire. L'objectif est clair « rendre hommage à l'un des écrivains les plus importants de notre époque » nous dit Sophie Thebault, metteur en scène.

Nous assistons à la reconstitution, non pas d'un accident mais d'un accidenté pourrait-on dire et de son parcours cahotique.
Tenons-nous en au mécanisme : il s'agit de mettre en scène un témoignage, une sorte de constat, afin de déceler, dans le décalage des faits ou des paroles, une vérité sur un acte ou un personnage obscur.

Thomas Bernhard brouille les pistes, parle de « la carapace que l'on a autour de soi » et puis au fil de la parole nous impose cette image emblématique qu'il a chèrement payée. On comprend pourquoi ce saboteur de la respectabilité et de l'ordre moral a effrayé le gouvernement autrichien qui a tenté de le juguler alternativement par des titres honorifiques et la censure. On peut tristement constater que l'histoire a confirmé les noires prédictions dont il affublait l'Autriche, son pays natal.

Sophie Thebault nous livre ce portrait dans une mise en scène très sobre sinon très respectueuse : la journaliste et l'auteur s'apprécient dans une bienséance un peu attendue. Mais leur rapport s'assouplit et s'étoffe, rapidement on quitte ces échanges convenus pour assister à une vraie rencontre. Le spectacle prend toute sa profondeur dans le lien que tissent à l'aveugle ces deux protagonistes ; s'ouvre alors une porte sensible sur ce personnage équivoque loin de ses discours assénés avec un cynisme et une distance jubilatoires.

Le personnage de la journaliste, très bien pris en charge par Marion Bonneau, oeuvre avec persévérance pour dépasser le statut de médiateur et apprivoiser cet étrange animal de la forêt viennoise. Le comédien Patrick Lambert prend peu à peu ses marques et trouve la justesse du discours désincarné, de ce rapport distancié que Thomas Bernhard a avec lui-même, de ce détachement face à ses angoisses et de ses fuites par le biais (doux) d'un humour acerbe.

Thomas Bernhard n'a pas un rapport frontal avec la réalité, tout est matière à jeu, à détournement, à réflexion. Même si la forme documentaire n'est pas d'une théâtralité évidente et que ce parti pris a forcément ses limites, il est difficile de bouder son plaisir de spectateur.

 

Le monde et son mythe
Kalevala au Théâtre La Cavale
Jusqu’au 28 juillet
Par Cyril Carret

Petite histoire de la grande création du monde exprimée par le conte et mise en image au travers d’une multitude d’objets et de marionnettes. Un spectacle bigarré, poétique, drôle et inventif pour grands et petits à partir de trois ans.

D’innombrables petits automates font irruption sur la scène pour simuler l’agitation et le chaos du monde qui nous entoure. En musique, jaillissent et disparaissent trains, animaux et bonhommes sous le regard scrutateur d’un prestidigitateur. Le récit prend le contre-pied de l’animation éclectique qui règne sur scène en nous transportant aux balbutiements de l’humanité car « Tout au début il n’y avait pour ainsi dire rien… »

Apparaît alors Kalevala, imposante marionnette plus grande qu’un homme. Cette apparition et son cortège de sourires et de blancheur contrastent avec « la nuit des temps (qui) était un oiseau noir, un immense oiseau noir planant dans le vide, (dont) la respiration douce et lente formait un brouillard pareil à une mer de lait, sans début ni fin. »

Kalevala, sous des traits humains est une grande poule qui habite une petite maison blanche et garde des œufs, six en or et le dernier en fer : « de beaux grands œufs qu’elle aimait, qu’elle réchauffait et faisait rouler sur ses genoux, en souriant, bien tranquillement et rien d’autre ne se passait jamais. »

Deux magiciens donnent vie à Kalevala la sage et vont nous révéler petit à petit le contenu de ces œufs. Leur éclosion, toujours surprenante, va dévoiler des merveilles sur les genoux de Kalevala la blanche que les narrateurs vont peu à peu orner d’étoffes et de perles aux couleurs des forêts, des cieux, des mers, des montagnes et des plantes. Les marionnettes et autres animaux mécaniques s’animent alors sur la cadence d’une fugace mélodie de boîte à musique : commence ainsi la petite mécanique bien huilée du manège de la vie…Trente-cinq minutes pour initier nos têtes blondes, par la magie et le jeu, au plus passionnant des mythes humains, en un spectacle rythmé, drôle et ludique. Tâche ardue mais pari réussi. Kalevala séduit autant qu’elle inspire.

 

Trop de sable
Le Prophète à la Chapelle de l’Oratoire
Jusqu’au 28 juillet
Par Cyril Carret

Écrivain, penseur, poète et peintre libanais de grand talent, Khalil Gibran fait partie de ces êtres qui ont illuminé le monde par leur génie créatif. Ses poèmes ont été traduits dans le monde entier et ses peintures appréciées dans les plus grandes capitales. Mais l'œuvre qui a le mieux traduit le message mystique dont il était porteur et qui lui a valu l'illustre renommée que nous connaissons est, sans conteste, Le Prophète, chef-d'œuvre qui restera dans l'histoire de l'humanité une référence spirituelle incontournable.

« Al-Mustafa, l’élu, l’aimé, aube de sa propre vie, avait attendu douze années dans la ville d’Orphalèse le retour du navire qui devait le ramener à son île natale. » Ainsi s’ouvre la lecture du Prophète, et la mise en scène de Francesco Agnello. Sur un lit de sable médite un homme dans un décor qui évoque la Méditerranée. Cet homme, le prophète, est le comédien Lorenzo Bassotto, jeune homme vêtu d’une tunique bleue dont l’accent italien sied à merveille à celui qui vient d’ailleurs. Un percussionniste, Francesco Agnello, souligne et ourle le texte de ses marteaux, tandis que des enceintes tombe la voix de Michael Lonsdale, prêtant son timbre au narrateur. Commencent alors les accords d’une ode à la liberté qui tout entière occupe les pensées du Prophète. Pour souligner la difficulté consubstantielle à cette quête de la libération, Gibran disait que les fils de la liberté sont au nombre de trois : « l’un est mort crucifié, un autre est mort fou et le troisième n’est pas encore né. ».

Dès ses premiers textes, Gibran avait annoncé d’une voix prophétique : « Je suis venu pour dire une parole et je la dirai. »[1] et affirmait également que l’aspiration de tout grand oriental est d’ « être prophète (…) qui voit le caché invisible et répond à son appel (…) qui écoute les secrets de l’inconnu »[2] et pour qui le connu demeure un « moyen pour atteindre l’inconnu »[3].

Les références obligées, lorsque l’on parle de Gibran, sont William Blake et Nietzsche. Le premier car Gibran lui-même a souvent parlé de lui avec admiration et parce que son œuvre picturale semble, en effet, être directement inspirée par celle de Blake. Le second car il y a un parallélisme indiscutable entre le personnage du Prophète de Gibran et de Zarathoustra de Nietzsche. On évoque également une similitude avec Walt Whitman car Gibran fut le premier à introduire le poème en prose dans la littérature arabe.

Si Le Prophète est une œuvre majeure, sa transposition au théâtre présentait néanmoins quelques difficultés. La première est inhérente au genre du texte. En effet, le texte de philosophie a-t-il une place au théâtre ? La compréhension d’un discours « non dramatique », structuré autour de la démonstration nécessite souvent une attention que seule la page peut offrir, car celle-ci permet le retour en arrière sur une idée ou une phrase qui aurait été mal comprise.
La deuxième tient à la dramatisation du texte. Khalil Gibran disait lui-même que « l’art n’est pas dans ce que nous entendons et ce que nous voyons, il est dans les distances silencieuses et dans ce que le tableau suggère, de telle façon qu’on voit, en le regardant, ce qui est plus lointain et plus beau que lui. »[4].

La mise à plat du texte, sagement interprété, dans un décor des plus convenus, affadit considérablement le discours. Il eut fallu décaler le texte, l’interpréter, le magnifier car, telle que la concevait Gibran, l’innovation exige la destruction, dans le sens où elle dépasse les chemins déjà tracés. D’ailleurs, selon l’auteur, la grandeur du poète se mesure à l’aune de sa capacité de destruction[5]. Gibran avait une sainte horreur du premier degré qui s’exprimait par une aversion pour le monde visible qui est le monde de l’épaisseur, de la monotonie.

La voix off, la musique, les jeux de lumière fonctionnent ici comme des collages et ne donnent pas sens à l’œuvre. Le résultat est quelque peu insipide et l’on finit par avoir du mal à s’intéresser au texte qui demeure sans écho dans une mise en scène trop convenue et bien triste, d’où semblent absents les principes de légèreté et de plaisir qui sont pourtant présents chez Gibran qui nous en dit : « Oui, vraiment, le plaisir est chant de liberté. Et j’aimerais vous entendre le chanter avec la plénitude du cœur. »


[1] Larmes et sourires, 1914.

[2] Lettre à Mary Haskell, 1929.

[3] Œuvres complètes, édition arabe, pp. 217, 218.

[4] Lumières nouvelles sur Gibran, p. 171

[5] Le Prophète, Folio, p. 19.

 

Eveil du clown
Daisy Madonna, Florilège à la fabrik théâtre
Jusqu’au 28 juillet
Par Daniel Duval

Depuis son réveil jusqu'à la fin d'une longue journée, on assiste à la vie quotidienne de Daisy Madonna : vingt quatre heures dans l’appartement d’un clown travesti (un homme changé en femme) misent en scène par Jango Edwards. Toutes les occupations ménagères de ce personnage(cuisine, repassage, soins du bébé...) sont sublimées par une réelle intensité dramatique. Pour ceux qui veulent sourire et aussi être étonnés par l’outrance de cet être peu ordinaire…

Ce qui nous touche d'emblée, c'est la musicalité du spectacle: La bande son démarre avec un standard de Janis Joplin et ne s'arrêtera plus jusqu'à la fin(J.Hendrix, Les Beatles,...). Des noms du rock, normal pour un spectacle « ba-rock ».

L'aspect musical, c’est aussi la petite musique intérieure du clown. Tous ses gestes se font en rythme. Il faut le voir faire le ménage, glisser sur une mousse savonneuse avec ses patins. Car le comédien développe une chanson qui lui est propre, celle de son être, son rythme intérieur. Chaque personnage clownesque peut être associé à un air. Ici ce serait unes années soixante-dix, coloré et expérimental.

On retient par ailleurs l'aspect hors norme de Daisy. Alors que certains artistes au nez rouge vont vers la prudence, la finesse, celui-ci explore la démesure. Rien n'est retenu, au contraire, il s’agit plutôt d’outrance dans les formes. Le clown fait son strip-tease. C’est le règne de la démonstration. Le personnage est un travesti qui se montre sous toutes les coutures, qui se donne en spectacle.

En apprenant que Jango Edwards a signé la mise en scène, on retrouve là, le sens d’un délire organisé. Les différentes phases du spectacle (les étapes de la journée) se succèdent à vive allure mais cette frénésie chaotique reste orchestrée.

Ce spectacle nous parle aussi de la recherche de la féminité : pas de la femme (c’est un travesti ici), mais de ce que fait la gent féminine de spécifique et que Daisy veut reproduire: Les petites attentions, gestes, poses, auxquels chaque spectateur peut être sensible… De la difficulté d’être une femme.

Si le rire est présent, le spectacle explore aussi une certaine fragilité : difficulté à supporter le regard d'autrui, à observer ses propres dilemmes, hiatus d’un travesti qui explore les troubles de sa personnalité. On frôle le malaise mais le mérite du spectacle est de ne pas s'appesantir sur tout cela. La légèreté l'emporte et on reste sensible à ce clown.

Outre les qualités de ce spectacle, on regrette de ne pas entendre parler ce clown qui n'émet que des borborygmes. On a dès lors l’impression d’assister à la naissance d'un clown, à l'accouchement de cet être étrange. L'audace est surtout appréciable : il est rare de voir un spectacle oser la démesure. On savoure enfin la générosité de l'ensemble et si le spectacle s'intitule Daisy Madonna, c'est aussi qu'on flirte avec le monde déglingué et sensuel de la célèbre chanteuse américaine.

 

Fraîcheur et vie 
Le nain et le Baobab au Collège de la Salle
Jusqu’au 28 juillet
Par Cyril Carret

« Écoutez mon histoire ! Vos cœurs en seront plus riches et vos pensées plus profondes » : un griot nous interpelle tandis que les villageois d’une bourgade malienne s’amassent en une foule bigarrée autour du conteur. Les cinquante minutes qui vont s’ensuivre nous en persuaderont.

Aviez-vous déjà songé à la différence entre un nain et un baobab ? Ce conte de Jacqueline Cervon en forme d’énigme nous en livrera la réponse sans jamais aborder réellement le sujet. Trois Dogons sont bannis de leur village pour avoir osé aimer. Inne Dunu, le nain, se voit contraint de vivre son amour par procuration car la croyance populaire lui dénie le droit de posséder une âme et donc, le droit à l’amour. Amani et Mogninimé doivent eux aussi fuir car, pour une faute commise 500 ans auparavant, leurs peuples se méprisent et interdisent leur union. Pour réunir ce petit monde et contenter chacun dans son amour, il faudra en recourir à quelque sorcellerie, à mi-chemin entre vaudou et sortilège du théâtre noir.

Dans un univers où les arbres parlent, les statues se brisent, les génies s’incarnent, le théâtre noir offre des possibilités inégalées par les autres techniques théâtrales. De noir vêtus, les manipulateurs occupent dans le plus parfait anonymat, une scène qui s’anime grâce à des faisceaux de lumière habilement maîtrisés. Aussi, personnages, décors et objets se déplacent-ils avec un parfait naturel ou plutôt un extrême « surnaturel ». Sur la scène tout vole, se construit, se déconstruit. Les décors surgissent et disparaissent au gré du voyage des protagonistes, impulsant à la pièce un rythme vif que soutient l’intervention des percussions.

La musique, les couleurs, le rythme de djembés nous transportent dans un univers de magie grâce à une belle mise en abyme qui ne passe pas inaperçue auprès des enfants : le nain déguisé en griot raconte son histoire devant une assistance à laquelle se mêlent Amami et Mogninimé. Ceux-ci apprennent de la bouche même du nain-griot que ce dernier était mêlé à leur histoire et en écoutent le dénouement en même temps que nous.

Plusieurs moments féeriques viennent scander la quête du bonheur de nos parias, telle la parade d’un groupe entier de guerriers coiffés de masques de coquillage, dansant au son des tamtams ; ou encore l’épisode où, sur une toile tendue au travers de la scène, est tracé un décor qui évolue en fonction des aléas de l’histoire. Mais au-delà de la beauté formelle de ce petit chef-d’œuvre, le discours de la fable assure la permanence du voyage dans l’esprit de nos jeunes spectateurs.

Amour, intolérance, tradition et modernisme sont les thèmes développés par le roman Le Nain et le Baobab écrit en 1960 par Jacqueline Cervon. Quand l’intelligence s’allie à la grâce par le biais d’un spectacle d’une telle qualité, on ressort avec l’envie de saluer comme se saluent les Dogons : « fraîcheur et vie » …

 

Logique de l’absurde
Topor Party
au Théâtre le Lucernaire-Forum
Jusqu’au 28 juillet
Par Cyril Carret

Trois comédiens pour une ribambelle de personnages mettent en mots l’univers de Roland Topor, trois ans après sa disparition. Quand les rescapés s’auto-dévorent, que les pianos sont à l’envers et que les femmes se tuent pour occire l’homme qu’elles ont dans la peau, ne cherchez pas à lutter, mais laissez-vous plutôt glisser dans le royaume de l’absurde.

Par les accès multipliés d’une rampe de bois servant de passerelle, font irruption trois comédiens survoltés, pour se retrouver bientôt lovés sur un piano éventré qui, redressé, fait tantôt office de harpe, de percussion, de pont, de cœur. L’univers de Topor est ainsi fait qu’il se joue des niveaux et des sorties, qu’il étonne, apeure, affole ou émeut mais jamais au bon moment, rarement où on l’attend, brouille les pistes, mélange les atmosphères. Il s’agit là de la logique de l’absurde érigée en art, fort différente du chaos qui intéresse assez peu Topor qui affirme sans détour et en guise de profession de foi que : « Il suffit d’un gramme de merde pour gâcher un kilo de caviar. En revanche, un gramme de caviar n’améliorera jamais un kilo de merde. »

Pour synthétiser cet univers et le matérialiser sous le nom de Party il fallait un sacré courage. Car si le projet de créer un spectacle de théâtre de l’univers « toporesque » est né du vivant de l’auteur et avec sa collaboration, la mort qui le saisit bientôt laissa Mehmet Ulusoy seul à la tâche. Des recueils de textes intitulés Four roses for Lucienne et Made in Taiwan, sont nées les diverses séquences qui forment la pièce.
Le nom de Party invite à penser qu’ont été conviés à la fête tous les récits, tous les personnages qui voulaient bien y venir, sans grand souci de réelle cohésion thématique. Party évoque encore l’aspect festif de l’ensemble qui, malgré le sérieux de quelques textes, l’emporte haut la main. C’est le propre même de la fête, après quelques coupes de champagne plus personne ne se prend vraiment au sérieux.

Vaste patchwork surréaliste, l’univers de Topor éclate et vibre ici dans toute son invraisemblance, dans toute sa richesse, sur les accords du piano éventré vers lequel vont converger toutes les trajectoires. Mais comment unir des textes aussi disparates que des aphorismes, des brèves de comptoir et autres nouvelles rocambolesques et folles ? Mehmet Ulusoy a pris le parti de la dérision et du talent. Un décor asymétrique, un jeu exalté, une musique aphonique parviennent à donner une cohérence à ce qui n’en a guère.

Si la mort, la décomposition et la pourriture sont omniprésentes dans les textes de Topor, elles n’en sont pas moins alliées à l’humour, la dérision et le grotesque. L’unité naît d’une certaine logique de l’absurde, d’un décalage dans lequel le spectateur s’enfonce peu à peu. Ici point de fil rouge, point de raison, point de dénouement. Il faut se laisser porter par les mots comme le varech se livre à la vague en ces chaudes après-midi d’été, abandonner, pour le plaisir.

Le spectateur est en cela aidé par l’extraordinaire talent des trois acteurs de cette performance. Zbigniew Horoks en Slim (Des Souris et des hommes) mâtiné de Raymond Devos, Anne de Broca en Zazie sans son métro, Stéphane Gallet en musicien fou, disjonctent, de passerelles en piano, de trappes en escaliers, de chansonnettes en maximes. Ils ne sont jamais là où on les attend, ne font aucun effort pour plaire, ne savent certainement pas toujours où ils sont, mais nous y entraînent sans hésitation : ils sont époustouflants, déconcertants, à la mesure des fables qu’ils nous narrent.

On y entend parler de l’histoire d’un homme blessé qui se fait dévorer une jambe par ses camarades, pendant son sommeil, jusqu’à ce que ces derniers se rendent compte qu’à leur insu, l’amputé les a floués en se dévorant lui-même sa deuxième jambe. Mais ici point de sang ni de tendons, point de cris ni de pleurs ; une scie musicale et des bols tibétains : de la musique pour signifier l’horreur, des notes pour évoquer l’absurde, et une petite leçon de morale au passage : « Le moins viril des eunuques peut toujours branler le chef. »

Topor le plasticien, le créateur d’images, a bien sûr influencé la mise en jeu des textes mais la scénographie ne sacrifie à aucun moment à la figuration du monde de l’artiste. Tout est décalé, saugrenu, inventif et innovant ; sans doute un peu à l’image de Topor lui-même…