|
Le
Reportage Multimédia :
La Reine écartelée de Christian Siméon/Victor Hugo
L'article sonore :
Mots et usage de
mots de Vincent Roca
Les Critiques :
|
 |
La
paix des lâches
La reine écartelée au Théâtre du Balcon
Jusqu'au 28 juillet
Par Karine Blanc |
 |
Mais
qui est malade ?
Le malade
imaginaire au Grenier à sel
Jusqu'au 28
juillet
Par Karine Blanc
|
 |
Si
par une nuit d’hiver...
La Chute
au Théâtre du Chien qui fume
Jusqu’au 28
juillet
Par Ariane Grandieu
|
 |
Marx
est-il mort ?
Débrayage à
la Caserne des Pompiers
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc
|
 |
Et
la lumière fut…
Le Monologue
d’Adramélech à
la Salle Roquille
Jusqu’au 28 juillet
Par Rodrigue
Lecoeur
|
 |
Fissures
du rire
Effroyables
Jardins au Théâtre
du Chêne noir
Jusqu’au
28 juillet
Par Alex Hendrinne
|
 |
Le
chant de la vie
Une très belle Mort
à la Chapelle du Verbe Incarné
Jusqu’au 28 juillet
Par Ariane Grandieu
|
 |
Arène
d’amour
Lettre
d’amour comme un supplice chinois
au Théâtre du Bourg-Neuf
Jusqu’au
28 juillet
Par Rodrigue Lecoeur
|
 |
A
quoi pensent les jongleurs ?
Comme un
petit air de cirque au Collège de la Salle
Jusqu’au
28 juillet
Par Karine Blanc
|
 |
«
Comme il n’est pas possible d’aimer »…
Agatha au Théâtre de l’Escalier des
Doms
Jusqu’au 28 juillet
Par Rodrigue Lecoeur
|
 |
1830-2001
: la mémoire d’un peuple.
Les
Oranges au Collège de la Salle
Jusqu’au
28 juillet
Par Patrick Decome
|
 |
Tchekhov au nez rouge
Les Matatchékov à
la Péniche Cristal Théâtre
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc
|
 |
Tchernobyl,
mon amour.
Une autre
voix solitaire à
l’Espace Alya
Jusqu’au
28 juillet
Par Catherine Robert
|
 |
Huis
clos pour une mortelle randonnée
Finalement quoi à la
Condition des Soies
Jusqu’au 28 juillet
Par Patrick Decome
|
 |
Hystérique pythie
Histoire vécue d’Artaud Mômo
au Théâtre du Chêne Noir
Jusqu’au 28 juillet
Par Ariane Grandieu
|
 |
Escapade
italienne
Le bar sous la mer au Théâtre des Corps Saints
Jusqu’au 28 juillet
Par Daniel Duval
|
 |
Si
c’est un homme…
Soliloques au Théâtre du Bourg-Neuf
Jusqu’au 28 juillet
Par Catherine Robert
|
 |
De
l’intérieur du dedans
Henri
Michaux, une voix du dedans
aux Trois Pilats
Jusqu’au 28
juillet
Par Ariane Grandieu
|
 |
La
maladresse des corps dans la lutte
Onze débardeurs au
théâtre Le Sud
Jusqu'au 28 juillet
Par Franz Johansson
|
 |
Le
cocu malgré lui
George
Dandin
au
théâtre Le Funambule
Jusqu’au
28 juillet
Par Catherine Robert
|
 |
Amos
porte en lui un bien lourd secret …
Le retour du portugais au
Théâtre Le
Lucernaire-Forum
Jusquau 28 juillet
Par Karine Blanc |
 |
L'île de la modernité
L’île des esclaves au Théâtre
du Chien qui Fume
Jusqu'au 28 juillet
Par Christine Dufrénois |
 |
Le goût du sang
Hyènes au Ring
Jusqu’au 28 juillet
Par Catherine Robert |
 |
Un beau
travail du chapeau
Un papillon dans le clocher au Théâtre des Corps
Saints
Jusqu'au 28
juillet
Par Samuel
Martinez |
 |
Ainsi
parlait Ekudi
!
La Damnation de Freud
à la Chapelle du Verbe Incarné
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc |
 |
Rouge !
Belles de Brecht au Théâtre des Roues
Jusqu’au 28 juillet
Par Rodrigue Lecoeur |
 |
Turbulent
silence
Les Heures blanches
au Théâtre de la Poulie
Jusqu’au 28 juillet
Par Catherine Robert |
 |
Féerie
musculaire
Triple Trap
au Théâtre du Chien qui Fume
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc |
 |
En
direct de Fort Alamo
C’est
un fait, l’Indien crache trop ! à la Condition des Soies
Jusqu’au 28 juillet
Par
Patrick Decome |
 |
A
l’ombre de l’homme
Je me suis tue
à la Péniche Cristal Théâtre
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc |
 |
Ballade
enchantée dans la vie ordinaire
Qui
est-ce qui me ramène
au théâtre Le Paris
Jusqu’au
28 juillet
Par Daniel
Duval |
 |
Il était
un enfant …
La boîte en coquillages
au Funambule
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc |
 |
Entremet
fadasse
Manger au Lucernaire Forum
Jusqu’au
28 juillet
Par Alex
Hendrinne |
 |
Je
les ai tous pervertis !
Le
rêve d’un homme ridicule à la Condition des Soies
Jusqu’au
28 juillet
Par Karine Blanc |
 |
Mes
amis, miroirs de ma vie … vous n’êtes pas beaux !
Derniers remords
avant l’oubli
au Théâtre de l’Escalier des Doms
Jusqu’au
28 juillet
Par Karine Blanc |
 |
Souffrir les mots
Lettres intimes d’Elise M…au
Théâtre du Bélier
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc |
 |
Le
désespoir des aigles
Le Naufragé
à la Mirande
Jusqu’au 28 juillet
Par Ariane Grandieu |
 |
Calembours
et bourre et ratatame
Corbier
à La Petite Tarasque
Jusqu’au
28 juillet
Par Cyril Carret |
 |
En
tête à tête avec Bernhard
Thomas Bernhard un rescapé au Théâtre de l’Escalier des
Doms
Jusqu’au 28 juillet
Par Bénédicte C. |
 |
Le
monde et son mythe
Kalevala
au Théâtre
La Cavale
Jusqu’au
28 juillet
Par Cyril Carret |
 |
Trop
de sable
Le Prophète à la Chapelle de l’Oratoire
Jusqu’au 28 juillet
Par Cyril Carret |
 |
Eveil
du clown
Daisy Madonna, Florilège à la
fabrik théâtre
Jusqu’au 28 juillet
Par Daniel Duval |
 |
Fraîcheur
et vie
Le
nain et le Baobab
au Collège de la Salle
Jusqu’au 28 juillet
Par Cyril Carret |
 |
Logique
de l’absurde
Topor Party au
Théâtre le Lucernaire-Forum
Jusqu’au 28 juillet
Par Cyril Carret |
|
La
paix des lâches
La reine écartelée au Théâtre du Balcon
Jusqu'au 28 juillet
Par Karine Blanc
La
Reine écartelée de Christian Siméon nous offre un regard neuf sur
une pièce classique de Victor Hugo. La mise en scène de Jean
Macqueron fait du destin tragique d'Amy Robsart un divertissement
poignant. Portée par des comédiens sensibles et justes, cette version
du drame est un hommage acéré et bouillonnant à la bravoure féminine.

Cliquez sur l'image pour voir le
reportage multimédia.
Si d'aucuns taxèrent l'œuvre de Victor Hugo, alors âgé de
25 ans, d'immature, son Amy Robsart, inspirée d'un personnage
historique, n'en reste pas moins un texte d'une grande sensibilité et
d'une virtuosité rarement égalée dans l'écriture. Ce postulat n'a
pas embarrassé Christian Siméon, qui a adroitement puisé dans la réalité
historique de l'œuvre, pour l'altérer et la métamorphoser au gré du
drame.
Jean
Macqueron, qui signe la mise en scène nous donne une
vision tragi-comique très personnelle et très incisive d'un texte qui
est déjà le fruit d'une rencontre singulière entre deux auteurs.
Comme celui de toute héroïne tragique qui se respecte, le
destin de la jeune Amy est poignant. Le verbe habile et mordant de
l’auteur avive le récit de ces vies qui s'entrelacent, gravitant
autour de l'amour impossible, de l'avidité de pouvoir et de
l'impuissance des êtres face à une fatalité quasi acquise. Le tout
sur fond de sentiments exacerbés.
Le spectacle commence avec une musique techno, d'où émergent
des éclats de rires étouffés. La lumière nous révèle brutalement
une scène ascétique voilée d'un drap immaculé et infini sous lequel
semblent s'agiter des corps d'amants : celui, sensuel et enjoué de la
jeune Amy qui émerge le premier et celui athlétique et arrogant de
son mari Robert Dudley qui parade sous nos yeux dans le plus simple
appareil.
Le ton est donné : malgré les costumes, qui indiquent
l'époque, nul besoin de décor ni de conventions pour restituer le
cadre du drame. En évitant tout symbolisme ou illustration laborieuse,
Jean Macqueron laisse le champ libre à l’imagination du spectateur.
La mise en espace est particulièrement soignée, et la scène dépouillée,
judicieusement utilisée pour nous raconter les méandres nécessaires
à la construction de l'intrigue.
Amy, rayonnante et époustouflante Nathalie Savary, irradie
de Bonheur. Elle aime. Et même si l'objet de sa flamme l'a épousée
dans le plus grand secret, elle est sienne et prête à tous les
sacrifices et tous les renoncements pour vivre la félicité qu'elle découvre
dans une extase absolue.
N'a-t-elle pas déjà fuit sa famille pour suivre le très convoité
Robert Dudley ? L'infortunée n'ignore pas que la reine, Elisabeth
Tudor a jeté son dévolu sur le jeune pair d'Angleterre. Mais la chair
est faible et les grands sentiments auxquels la lie étroitement le
drame occultent aisément la menace, quelque pesante qu'elle
soit.
Le personnage qui mène au dénouement fatal et
incontournable est admirablement campé par Françoise Vallon. Elle
incarne une Elisabeth Tudor tonitruante et fragile, despotique et
amoureuse, implacable et lucide.
Dans la chaîne infernale des amours inaccessibles qui se
mordent la queue, n'oublions pas l'Ecuyer de Sir Dudley, Richard
Varney, calculateur et intègre, dont l'amour qu'il porte à Amy suffit
à justifier l'ambiguïté. Il est interprété avec une grande
justesse par Christophe Garcia, aussi subtil que son personnage le mérite.
Quelques réserves en revanche pour le Sir Hugh Robsard que
Stéphane Auvray-Nauroy nous livre en pâture. Étrangement en recul
par rapport à son personnage, singulièrement caricaturé, il joue une
autre partition que celle de ses partenaires, ce qui, sans remettre en
cause ses qualités de comédien, nous fait prendre un recul
dommageable au spectacle. La proposition qu'il nous fait de cet
improbable vieillard n'en reste pas moins courageuse.
Revenons à notre reine écartelée, à notre Amy au cœur déchiré,
aux illusions brisées, au courage décuplé. Car c'est bien de courage
dont il est question ici. Le spectacle de Jean Macqueron nous apporte
un éclairage nouveau sur cette substance de la pièce.
Quand la lâcheté des hommes éclate au grand jour, la
bravoure des femmes prend toute sa dimension. La vaillante Amy paie le
prix de ses chimères. Lorsque la raison de l'homme prend le pas sur
ses sentiments, le rêve assassiné d'une femme justifie l'intégrité
la plus absolue. Parce que la mort des braves est souvent le prix de la
paix des lâches.
|
|
Mais
qui est malade ?
Le malade imaginaire au Grenier à sel
Jusqu'au 28 juillet
Par Karine Blanc
La proposition
que Philippe Adrien nous fait de ce Malade
imaginaire est d'une audace et d'une originalité, qui n'est pas
due à la seule particularité de ses interprètes. En distribuant dans
les rôles principaux des comédiens dont le talent surpasse le
handicap, il nous entraîne dans un univers où l'imaginaire et le
phantasme transcendent la réalité de la maladie. Le travail sur les
lumières et le décor, au service d'une scénographie inventive et
troublante, nous transportent dans un monde fascinant qui nous offre
une lecture inédite de l’œuvre ultime de Molière.

Cliquez sur l'image pour voir
l'interview de Philippe Adrien.
La mise en scène de Philippe
Adrien donne au Malade imaginaire une dimension tout à fait
nouvelle, qui va plus loin dans le questionnement sur la maladie et les
rapports de force entre le corps et le psychisme.
Que dire de son choix de mélanger
dans son spectacle des comédiens « ordinaires » et des comédiens
différents par leurs handicaps physiques ? Qu'ils sont avant tout de véritables
artistes, remarquables par leur charisme, leur sincérité, leur sens
de l'humour et du décalage. Précisons également que l'idée lui a été
soufflée par Bruno Netter, acteur non-voyant, qui interprète
magistralement le rôle titre.
Cette aventure est donc née
d'une envie véritable de réflexion sur la maladie et sur ses différentes
dimensions et représentations tant elle est « commune à tous et
propre à chacun ». Quand la faiblesse des uns découvre leur force,
l'ignorance des autres ferme des portes ouvertes.
Philippe Adrien s'est attaché
au pouvoir théâtral de la différence. Il en ressort une lecture féconde
et inédite de l’œuvre, une étrangeté et une sensibilité qui
portent les questions et les angoisses existentielles à leur
paroxysme.
Le ton est donné dès le début
du spectacle, lorsque la lumière filtre pour doucher cliniquement le
fauteuil-médecine sur lequel trône l'hypocondriaque Argan. Son regard
clair et fixe posé sur le public, il compte, avec force tintements métalliques,
ses dépenses d’apothicaires. Roi étrange au milieu des tuyaux, des
trappes et des passages secrets, il apostrophe plus qu'il n’appelle,
la malicieuse Toinette, non-entendante, qui fait une entrée facétieuse,
après moult « DRELIN » retentissants.
Confrontation étonnante que
celle de ces deux univers où l'un voit ce que l'autre entend. Le
silence et l'obscurité sont ici réunis en une force magique, celle de
l'imaginaire, et affûtent notre écoute et notre regard pour nous
entraîner dans un monde étrange où la norme est bousculée, où la
maladie n'est pas forcément où l'on croit, et où les sens reprennent
leur sens.

Les comédiens, aussi énergiques
que talentueux, incarnent fantastiquement des personnages en osmose
parfaite avec le travail de Pascal Sautelet sur les lumières et celui
de Goury sur les décors. Ce dernier qui voit « l'espace comme métaphore
des corps... un monde de tuyauteries, de petites machines dans
lesquelles les gens sont enfermés », crée ici un univers
fantasmagorique qui magnifie le propos de l'auteur et du metteur en scène.
Le texte de Molière parle d'amour et d'imposture, d'angoisses et
d'avidité, ce qui se joue sous nos yeux nous parle de vie.
|
|
Si
par une nuit d’hiver...
La Chute,
au Théâtre du Chien qui fume
Jusqu’au 28
juillet
Par Ariane Grandieu
Jean-Baptiste
Clamence, « juge-pénitent »… Dans les vapeurs du genièvre, au
fond d’un bar à matelots d’Amsterdam, cet individu paradoxal livre
sa vie, ses errances, ses errements et surtout l’erreur fatale qui,
un soir parisien, précipita sa chute. Homme au miroir de lui-même, il
nous tend son portrait pour mieux stigmatiser nos propres défauts.
Pierre Tabard porte cette confession sur scène et l’interprète avec
une savoureuse et aristocratique intelligence.

Cliquez sur l'image pour voir
l'interview de Pierre Tabard.
La prestance,
l’allure, le maintien, la voix de Pierre Tabard font naître, dans
l’âme du spectateur, un sentiment de privilège et d’élection.
Heureux ceux qui auront entendu ce monologue métaphysique si
puissamment interprété et auront saisi la portée universelle du
propos de Camus : ils pourront peut-être s’épargner le long chemin
introspectif de la connaissance de leur propre nature. Le regard
d’acier et la voix pénétrante de l’acteur installent d’emblée
les conditions du renversement final où la misère sortira grandie de
s’être connue misérable et où le confessé impudique se
transformera en héraut de notre commune humanité.
Jean-Baptiste
Clamence se réclame lui-même « charmant Janus », c’est-à-dire être
au double visage, comédien de la vie, ni tout à fait ce qu’il est,
ni tout à fait ce qu’il paraît, homme masqué et pourtant complètement
lucide. C’est au combat luciférien de la lumière et des ténèbres
que participe le héros en tentant de répandre l’éclairage de
l’authenticité sur ses actes passés et ses souvenirs sombres ou
troubles. Tout concorde à installer cette atmosphère de duplicité
glauque au sein de laquelle va surgir le fanal d’une conscience adéquate
à elle-même, éclaircie et débarrassée des scories déposées par
la mauvaise foi.
Pour
parvenir à dégager son âme, sa vie et sa conduite des obscurités
qui l’obsèdent, Clamence fait le récit de lui-même. Ancien avocat
des grandes causes à Paris, il incarnait la figure perverse de
l’altruiste jouissant de sa puissance à distribuer et cherchant à
toujours obliger pour ne jamais rien devoir. Cet élégant cynique, Dom
Juan impénitent, confond amour, amour propre et amour de soi et ne
donne jamais rien s’il ne reçoit pas en échange gratitude et bénédiction.
Une
femme, pourtant, viendra mettre un terme à la vanité creuse de
Clamence en réveillant sa conscience endormie sous les honneurs. Alors
qu’un soir de Paris lui fait traverser la Seine sans souci, une jeune
femme se suicide dans le fleuve sans qu’il fasse un geste. Cet acte
manqué de sa vanité et de sa propension égoïste à l’altruisme
lui fait prendre conscience de l’inanité des relations humaines et
de l’ordure qui se cache au plus profond des cœurs.
Clamence
quitte alors les conditions matérielles de son inauthenticité et
s’exile en Hollande, dans la ville aux troubles canaux afin de juger
et d’expier ses actes et par reflet, ceux de ses semblables. C’est
ainsi qu’il devient « juge-pénitent » pour être en paix avec
lui-même et en compte avec ses contemporains qui ont tous un penchant
à juger très grand, enraciné dans la très haute image que leur égoïsme
impénitent leur livre d’eux-mêmes. Les hommes ne cessent de se
juger les uns les autres et leur culpabilité n’a d’égal que leur
fatuité. Ils ne sont pas véritablement généreux mais seulement
charitables et ils ne se haussent sur la croix que pour être mieux vus
de loin.
C’est
pourquoi la seule solution est de se faire juge et pénitent à la fois
et de se critiquer et se juger soi-même par le moyen de la confession
publique. Le passage du singulier au pluriel et donc à l’universel
est alors tout à fait possible et il suffit qu’une seule âme
entende se réformer de la sorte pour pouvoir espérer la guérison de
toutes les autres en leur tendant un portrait en miroir. Clamence se
peint pour que les autres se voient mieux en lui. Au spectacle de son
propre dévoilement, nous pouvons, nous autres frères humains, nous
apercevoir. Ce n’est jamais que de nous, de nous seuls, et de nous
tous qu’il a été question ici.
Pour
servir ce texte dense, intelligent, ambitieux, drôle et mordant, il
fallait non seulement un acteur mais un vrai comédien, c’est-à-dire
un interprète maîtrisant l’essence de son art et ayant réfléchi
aux conditions de son exercice. Il fallait la calme assurance et la
force tranquille d’un des rares qui ont toute la modestie et tout
l’orgueil nécessaires à ce métier, combat métaphorique de la vie.
Il fallait quelqu’un qui, comme Jean-Baptiste Clamence ait
l’aristocrate supériorité d’un esprit soutenu par une âme. Au
miroir de la rareté, de l’authenticité, de l’honnêteté et du
talent, Clamence ne pouvait voir que Tabard. L’acteur, superbe et
humble, rugissant et implorant, emporté et retenu, campe avec un
talent impeccable les affres métaphysiques de ce juste en quête de vérité.
La mise en scène, réglée avec précision, ne laisse aucun temps mort
dans un texte pourtant dense et exigent.
Si
par une nuit d’hiver, un voyageur vous propose genièvre et
confession introspective, priez que ce soit Pierre Tabard !
|
|
Marx
est-il mort ?
Débrayage à
la Caserne des Pompiers
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc
Dans
une atmosphère sonore harassante, où ne se détachent du bruit
ambiant des machines que le son archaïque de la pointeuse et le
tic-tac stressant de l’horloge, le texte de Remi de Vos prend une
dimension tragiquement humaine. Cette projection ironique de
l’exploitation de l’homme par l’homme, passant par une succession
de tableaux à peine caricaturés sur le monde du travail, nous renvoie
avec humour à des situations étrangement familières. Et on en rit !

Cliquez sur l'image pour voir
l'interview de Remy de Vos .
Dans
la pénombre, le bruit métallique et abrutissant de la machine nous
assaille sans détours. Assis sur une chaise, près d’un tableau de
contrôle purulent de boutons et de manettes, on distingue un homme
dont la barbe généreuse n’est pas sans évoquer le père d’une
certaine idée du communisme : un certain Karl Marx. Il mange un sandwich
avec une sérénité désabusée alors que défilent devant lui les
employés de l’usine avec la précipitation matinale du salarié qui
va pointer.
La
lumière nous dévoile alors un cirque étrange cerclé par les portes
métalliques des armoires d’un vestiaire d’usine … des portes
modulables qui s’ouvriront pour laisser entrer et sortir les comédiens
et pour décacheter une foule d’idées facétieuses qui racontent
l’absurdité des relations humaines dans un univers individualiste
cautionné par la réalité économique. Lorsque le chômage et
l’exclusion poussent les hommes à des comportement extrêmes, on
peut aussi en rire…
Les
personnages qui se succèdent dépeignent une kyrielle de situations
quotidiennes dont le travail, par les confrontations humaines
qu’engendre sa réalité sociale, est le fil conducteur. Tour à tour
figuratives, symboliques, ou dérivatives des divagations
psychologiques inhérentes à chaque personnage, les saynètes cocasses
qui s’enchaînent à un rythme effréné, nous laissent entre deux éclats
de rire le goût amer d’une impression de déjà vécu.
Du
chômeur fantasmant le travail, au cadre déboussolé menacé par un
plan de restructuration, en passant par un entretien de recrutement
abracadabrant pour un parc de loisir ( pas si improbable que ça ), une
réunion syndicale désopilante soulevant des questions de fond sur
l’actualité du marxisme ou une soirée en night-club pour
saisir au vol la solitude d’un trentenaire conformiste : les
situations parodiées mettent en exergue les conflits humains (souvent
internes), fruits de la domination de l’argent sur la société
Le
texte de Rémi de Vos pose la question de la place du rêve et des
utopies dans cette course aveugle vers la rentabilité. Porté avec une
alacrité caustique par des comédiens dont l’exubérance voile une
grande subtilité, il est intelligemment servi par la scénographie de
Stéphane Fiévet : changements de décors à vue, manipulation du
dispositif par un ouvrier muet à la barbe marxiste, costumes en scène
… autant de modes d’écriture scénique qui appuient le point de
vue dramaturgique
L’univers
sonore créé par Antoine Mercier, élaboré à partir de sons réels
retravaillés, guide l’imagination du spectateur vers la représentation
mentale d’un décor visuel, et évacue du même coup toute tentation
illustrative.
Malheureusement,
la machine broyeuse de rêves n’est sans doute pas celle qui fait le
plus de bruit … et la fuite des idéaux devant une dictature économique
présentée comme inévitable en est peut-être la preuve silencieuse
Entre le bruit et le silence, il reste la parole … le pouvoir de dire
… dont Rémi de Vos s’est admirablement servi.
|
|
Et
la lumière fut…
Le
Monologue d’Adramélech
à la Salle Roquille
Jusqu’au
28 juillet
Par
Rodrigue Lecoeur
«
Qu’est-ce qu’il marmonne çui-ci-là, qu’est-ce qu’il bronche ?
» Il ne marmonne pas, il articule. Il clame, crie, vitupère, bien
fort, bien haut. De quoi parle-t-il ? De tout, du tout, et même du
tout d’avant le tout… De Dieu alors ? Et Dieu, que dit-il ? Il
parle à Adramélech. Quelle langue ? Le Novarina…

Cliquez sur l'image pour voir
l'interview de Richard Leroussel.
On
prétend que Valère Novarina est un dramaturge contemporain… Rien
n’est plus faux. Valère Novarina est le poète des civilisations
d’avant, il est d’un verbe d’avant le temps, protéiforme et
archaïque. Peut-être est-il le poète de Babel, aussi ancien que la
propension des hommes à parler ? Il est un des rares qui se
souviennent encore des mots de Dieu, des mots naissant, des mots
vagissant, des mots au berceau du monde. Valère Novarina parle la
langue imprononçable, celle du tétragramme.
Quelques
démoniaques farfadets comprennent et portent cette parole matricielle
: Richard Leroussel est de ceux-là. Trublion magnifique, il fait
accoucher le langage des mots qu’il gardait au secret, des
associations audacieuses, des élisions osées, des viols consentis et
jouissifs de la syntaxe. Dans la violence et dans la joie, naît un être
qui se dit lui-même, se parle, devient présent et vivant dans le
verbe : Adramélech dont l’évangile est le langage.
Richard
Leroussel est à l’aise ; il sait bien qu’il faut qu’il dise ce
qu’il sait : tout, rien, presque rien, la création, ni plus ni
moins, celle d’Adramélech, celle d’une sœur et d’un « saxus
pour qu’il piaffe moins », et puis le reste, s’il reste encore
quelque chose là où le créateur est passé…
L’intelligence
du propos de Novarina est loin d’être immédiate et la prouesse de
Leroussel est d’être à ce point pétri du texte, à ce point en
co-naissance de ses personnages, qu’il l’interprète de façon évidente.
Jamais on ne se demande si ce qui est dit est audible, mais on écoute.
Jamais on n’essaie de comprendre par-delà l’articulation
conceptuelle de nos habitudes, mais on se laisse imprégner, pénétrer,
emporter par le discours proféré sur scène. On comprend très vite,
et sans doute grâce à la fluidité du jeu de Richard Leroussel, que
cette remontée dans l’archaïque des mots - quand le logos
n’était pas seulement la racine du rationnel - n’est pas régressive
ni infantile. Elle est bien plutôt essentielle, dans la mesure où
elle fonde, au-delà du verbe, son sens-même. Pour vaincre Python,
c’est cette langue au goût tellurique qu’Apollon dut pour un temps
employer.
Le
Monologue d’Adramélech
nous place au moment des premières articulations, à l’instant du
Verbe, quand furent enfin ordonnées les ténèbres. C’est pourquoi
l’obscurité ne se peut dissiper que progressivement, à la vitesse
de la prononciation de l’acteur et selon le rythme de sa respiration,
tantôt saccadée, tantôt calme et mesurée. Le sens se fait jour
alors peu à peu, comme la lumière éclaire de mieux en mieux la scène,
grâce à la parcimonieuse et progressive distribution effectuée par
cet homme qui est arrivé avec un lumignon dans ses bagages.
Les
quatre veilleuses limitant l’avant-scène, le tabouret pliant, le sac
du pèlerin verbal constituent les fragiles fanaux dessinant les
limites du monde d’Adramélech. L’espace de la scène est
magnifiquement occupé par l’acteur. Celui-ci glisse ses mains, ses
bras, ses jambes le long des mondes que ses mots dessinent et il impose
à son corps le même travail chromatique que celui qu’il exige de sa
voix, modulant tour à tour les soupirs, les plaintes, les exaltations
joyeuses et les cris. La présence intense de Richard Leroussel donne
naissance au lieu qui l’entoure et en fait son territoire concret. La
scène devient sol natal, terroir du discours que l’acteur est venu y
planter.
Novarina
place les mots en demeure de signifier l’origine. Le Monologue
d’Adramélech est donc ce dialogue entre ce qui est dit et celui
qui dit, peut-être entre la créature Adramélech et Dieu, peut-être
entre moi et ça, l’autre de moi, sans doute finalement entre nous et
le grand autre qu’on appelle le langage. Ca parle, même si ça
n’est pas toujours immédiatement compréhensible ; ça parle fort ;
ça veut signifier ; ça s’entend devenir limpide et passer des ténèbres
à la clarté. Adramélech est le nom de tous les porteurs de lumière,
de tous les combattants qui ne craignent pas d’interpeller Dieu pour
comprendre. Adramélech… Lucifer, peut-être… Le démoniaque et le
génial, le créateur rival, l’autre que Dieu, le récupérateur du
verbe, le poète sans doute, Novarina peut-être…

Pour
jouer Novarina, il ne suffit pas d’avoir du talent, il faut avoir du
génie, c’est-à-dire qu’il faut oser redonner à l’art théâtral
des règles nouvelles et inédites. Pour jouer Novarina, il ne suffit
pas d’être interprète, encore faut-il être créateur, c’est-à-dire
auteur de soi-même. Tel est le cas de Richard Leroussel qui naît sur
la scène de la glaise de ses mots, pétrissant le texte jusqu’à lui
donner une forme qui restera sans nul doute une référence dans
l’histoire théâtrale.
|
|
Fissures
du rire
Effroyables
Jardins
au Théâtre du Chêne noir
Jusqu’au
28 juillet
Par Alex Hendrinne
«
Certains témoins mentionnent qu’aux derniers jours du procès de
Maurice Papon, la police a empêché un clown, un auguste, au demeurant
fort mal maquillé et au costume de scène bien dépenaillé, de
s’introduire dans la salle d’audience » L’absurdité de cette
confrontation entre l’agent du mal et celui du rire constitue le fil
conducteur du texte. Jean-Paul Farré se fait la chambre d’échos de
ce conflit tragique dont la seule issue est l’affirmation de la
dignité humaine et de son extrême valeur.

Cliquez
sur l'image pour voir l'interview de Jean-Paul Farré.
Lorsque s’ouvre
le rideau, retentissent les bruits du prétoire, celui du tribunal où
furent jugés Maurice Papon et les heures sombres de la lâcheté française.
Jean-Paul Farré, sobre et tendu, apparaît et campe gravement le décor
de son récit. Il s’agit de retourner au temps où la peste brune se
répandait sur l’Europe, où les vaincus étaient faibles au point de
collaborer à leur oppression, et où l’administration française
s’illustra de remarquable manière dans cette valse des veules et des
poltrons. Néanmoins, par-delà les circonstances historiques, est ici
en jeu le sens du combat pour les valeurs et la difficulté de résister
au mal.
Michel
Quint a écrit un texte lumineux et émouvant à la gloire des
jardiniers humains qui menèrent leur patient et difficile combat
contre le chiendent nazi. Effroyables
jardins
s’articule en deux parties complémentaires : à l’évocation de
l’enfance d’après-guerre du narrateur, fils d’un instituteur
clown le dimanche, succède le récit de l’entrée en résistance et
de l’arrestation du père qui éclaire enfin les raisons de sa
vocation d’auguste. On comprend peu à peu la paradoxale naissance
d’un nez rouge au milieu des uniformes vert-de-gris.
Le
récit de Michel Quint dessine le chemin de la honte à la fierté.
Tout commence avec la honte de l’enfance du narrateur condamné par
un père fantasque à subir ses avanies clownesques et éthyliques.
Pourquoi l’instituteur consacre-t-il ses loisirs sur l’autel du
ridicule ? Tout s’explique un beau jour où l’enfant apprend enfin,
de la bouche du cousin Gaston, les raisons de la malédiction
paternelle.
Entrés
en résistance parce que la fanfare militaire ne leur « donnait pas
l’envie de danser », les deux cousins firent sauter le transfo de la
gare de Douai. Ils ne furent pas repérés mais eurent la malchance
d’être pris en otages par la police française en attendant que les
coupables se dénoncent et furent jetés dans une fosse en compagnie de
deux pauvres bougres – quant à eux tout à fait otages parce que
tout à fait innocents.

Les
quelques jours de captivité dans leur trou boueux les mettent sous la
garde de Bernd, soldat SS désolé et désespéré d’être du côté
du mal. Bernd, nazi malgré lui, résiste à sa façon en nourrissant
les otages en cachette et en refusant d’ériger le mal en valeur. A
la force de la seule arme qu’il entend employer et qui est celle du
rire, il tente de redonner espoir à ses prisonniers. Tout en mimiques,
en farces et en fantaisie, il montre par l’exemple que même dans le
plus effroyable des jardins, peut pousser la fragile fleur de
l’espoir, sous la cloche protectrice de la distance subversive et de
la dérision.
Lorsque
Jean-Paul Farré, à la fin du spectacle, ouvre sa grande valise,
enfile deux chaussons roses énormes et grotesques et grimpe à une échelle
maladroite pour disparaître dans les cintres, apparaît tout le dérisoire
du plus triste des clowns tristes, digne néanmoins, et demeuré humain
sur le fil de rasoir de la barbarie. L’acteur campe à merveille les
personnages du récit du cousin Gaston. La gouaille benoîte de ce
dernier, la fermeté d’âme un peu naïve du père, le désespoir
larvé et la voix lointaine de Bernd, en haut du trou et de l’autre côté
du fusil sont rendus avec une justesse admirable.
L’ambiance
d’après-guerre et les souvenirs d’enfance du narrateur sont en
revanche évoqués avec moins de souplesse. L’acteur semble mal à
l’aise dans cette première partie du spectacle, peut-être à cause
du manque de fermeté de la mise en scène à ce moment-là, peut-être
aussi du fait d’un décor – fait de rochers et de cordes -
relativement incongru durant la première partie, et bien plus
adéquat au moment de la confession de Gaston.
C’est
dans le récit de l’« époque où la nuit était la plus forte »
que Jean-Paul Farré déploie tout son talent et nous livre une belle
leçon d’humanité où l’émotion n’est jamais facile et se
couvre toujours du voile pudique de la dérision.
Ce spectacle jette une pierre dans l’effroyable jardin de la barbarie
et nous invite à cultiver le nôtre avec soin pour que n’y poussent
plus les fleurs maléfiques.
|
|
Le
chant de la vie
Une
très belle Mort à
la Chapelle du Verbe Incarné
Jusqu’au
28 juillet
Par Ariane Grandieu
Là est l’aventure
de vivre ; là est l’aventure de mourir. Si la vie a été très
belle, une mort paisible vient y mettre un terme et personne ne s’étonne
ni ne se cabre inutilement. Mimi Barthélémy est une sage femme qui
accouche les consciences occidentales angoissées par leur trépas en
racontant des histoires douces et tranquilles qu’elle emprunte à
la culture haïtienne. Si les donneurs de leçons avaient
toujours cette joie et ce sourire-là, les hommes seraient meilleurs.

Les
histoires de Mimi sont des histoires de famille. Avant que la conteuse
ne se mette à parler, sa fille, Elodie Barthélémy a commencé le
grand tableau de sable qui va recouvrir la scène au fur et à mesure
du spectacle. Les dessins de la fille soutiennent le récit de la mère
et à l’inverse, le second inspire les premiers. Mimi Barthélémy
entre en scène, se place au milieu du chemin sablonneux de toutes les
histoires dont elle est dépositaire et elle commence à parler.
Une très belle mort
est l’histoire d’une vieille iguane qui entreprend de revenir vers
sa terre natale pour y vivre, sans qu’elle ne le sache, ses derniers
instants. Sur le chemin du retour vers sa fin, elle rencontre des
animaux qui vont la renseigner sur la nature du trépas. A l’occasion
des aventures du bestiaire enchanté qui renaît entre les doigts d’Elodie
et sur la bouche de Mimi, sont évoquées aussi les morts humaines, la
mort du père, celle du vieil oncle passionné d’arithmétique, celle
de la mère, de la tante…
Comment
Mimi Barthélémy réussit-elle le fabuleux prodige de nous tenir en
haleine avec l’histoire de ses aïeux et les aventures d’une iguane
et d’un flamand rose ? Parce qu’elle manie la métaphore avec
l’air étonné des faux naïfs. Son discours est universel : il est
question ici de la mort, de la difficulté qu’ont les hommes à
l’affronter et des subterfuges qu’ils inventent pour jouer à
cache-cache avec elle. Comme pour désacraliser le moment ultime qui
nous attend tous, la conteuse fait le récit des funérailles de son père,
se souvient de certains épisodes de son enfance, du jeu d’échecs en
« kikis » qu’on lui avait offert parce que la petite fille
qu’elle était se trouvait scandaleusement dépourvue d’appendice,
d’autres enterrements aussi, des petits riens, des chagrins et des
joies, de l’anodin et du fragile qui fait l’essence du quotidien.

Pour
aider à son travail de mémoire, la conteuse reçoit l’aide des
esprits familiaux qui veillent sur la vérité des confidences
qu’elle fait au public. Il faut voir alors Mimi se démener, congédier
l’esprit de sa mère, amadouer l’oncle râleur, la tante tatillonne
et tâcher de maintenir l’ordre familial comme elle maintient
l’ordre de son discours.
Belle,
lumineuse, souriante, amoureuse des mots et désireuse de les dire,
Mimi Barthélémy est une femme rare, intelligente et généreuse. Le
spectacle qui s’enroule autour de sa bouche est tout d’harmonie.
Une très belle mise en lumière fait alterner le blanc, le jaune et le
bleu-gris. Un grand foulard jaune-orangé se prête à toutes les
transformations et voit défiler dans ses plis l’antique population
d’Haïti bientôt ressuscitée.
Lorsque
s’achève l’histoire de la vieille iguane et que toute la sagesse
du monde s’est cristallisée dans les mots de Mimi, celle-ci prend
son balai et disperse le sable en compagnie de sa fille. Comme le vent
qui emporte les légendes, comme le vent qui disperse les chagrins et
les morts et les fait revenir en souvenirs, comme le vent qui garde le
nom des choses et l’espoir des retours, Mimi Barthélémy souffle la
vie sur nos âmes de toute sa joie et de toute sa bienveillance. Son
discours est l’alizé vivace qui vient nous guérir du spleen
de nos quêtes idiotes.
|
|
Arène
d’amour
Lettre
d’amour comme un supplice chinois
au Théâtre du Bourg-Neuf
Jusqu’au
28 juillet
Par Rodrigue Lecoeur
Comment
aimer sa mère si elle a trahi son père ? Comment détester la traîtresse
si elle est sa mère ? Ce douloureux dilemme agite l’âme du héros
de Fernando Arrabal. Le metteur en scène Radu Dinulescu a adapté le
monologue initial en introduisant trois personnages au lieu d’un seul
: la mère, le fils et la Dame au Tarot. En une chorégraphie des
affects mêlée à la grâce et la violence de la tauromachie, Dragos
Stemate et Victoria Cocias s’affrontent et se réconcilient autour de
la figure du père. Un exceptionnel moment de théâtre !
Le
père de Fernando Arrabal fut arrêté et condamné à mort au début
de la Guerre Civile espagnole. Une année plus tard, sa peine fut commuée
en travaux forcés à perpétuité. Passant de prison en prison, il
finit par s’échapper en 1941 et disparaître à jamais, privant définitivement
son fils de sa présence. La douleur première d’Arrabal fut redoublée
quand il apprit la complicité de sa mère dans l’arrestation de son
père. Lettre d’amour comme un supplice chinois constitue une
tentative cathartique d’apaisement de la propre histoire de son
auteur. On y assiste à la réconciliation par-delà les souvenirs, les
remords et les incompréhensions, entre un fils et une mère séparés
par la colère et le ressentiment.
«
Ta première lettre depuis tes dix-huit ans… » La belle voix grave
de Victoria Cocias monte du lit défait où elle a répandu le courrier
et tous les souvenirs que l’on devine dans ses gestes las. Cette voix
roumaine qui chante le français là où nous le parlons, donne au
texte des accents exotiques et tragiques à la fois. Toujours au bord
de la rupture sur les voyelles, elle enveloppe de sensualité les
soupirs et les regrets de cette madrilène ardente, privée de son fils
exilé.
Lui
a choisi d’être Oreste. Mais parce que la haine est l’envers de
l’amour et non sa disparition, il ne parvient pas à dire son dégoût
et sa détestation sans être rappelé par l’émotion des après-midi
au soleil ou au théâtre, par la beauté, le parfum, les cheveux et
les robes virevoltantes de sa mère. Cette lettre qu’il envoie sera
donc, selon ses propres dires, à l’image d’un ancien supplice
chinois : on tortura deux amants en les jetant dans un puits et ils
s’entre-dévorèrent.
Le
dialogue entre la mère et le fils emprunte l’horreur et la violence
de cette antique cruauté. Ils sont tous deux enfermés dans le cul de
basse fosse de l’Histoire de l’Espagne et mêlent leur propre
inceste mental à la haine chaotique qui secoua tout le pays. En équilibre
sur le fil du rasoir de l’interdit, se blessant souvent et ne
trouvant que dans les bras de l’autre la consolation de leur détresse,
ils passent en revue tous les duels possibles. Ils sont mère et fils,
mais aussi frère et sœur dans la complicité de la farce, amoureux
transis dans la promenade dominicale au soleil, pas tout à fait amants
mais déjà presque maudits dans le petit matin des retrouvailles dans
le lit maternel.
L’un
et l’autre se sont tant aimés qu’il leur devient impossible, au
fur et à mesure de leur enquête, de démêler la réalité du
fantasme. Il faut qu’intervienne Emilia Dobrin en tireuse de tarot de
Marseille pour que soit mieux élucidé le destin paternel. Las, ce
dernier semble s’être dilué dans la passion des deux protagonistes
: le combat est devenu plus important que son enjeu.
Les
arabesques amoureuses et haineuses, la danse de sang des deux héros se
suffisent à elles-mêmes comme si la musique seule comptait par-delà
les mots et les gestes. Musique si rare de l’intimité : cet air de
ceux qui s’aiment absolument, en se déchirant ou en s’embrassant,
mais en le faisant toujours d’un même corps et d’une même âme ;
cet air de ceux qui sont ensemble même séparés, même fâchés et
qui ne s’étonnent jamais de se retrouver puisqu’ils ne se sont
jamais véritablement quittés ; cet air de ceux qui n’ont que les lèvres
de l’autre pour sourire…

Il
faut saluer le travail de mise en scène impeccable de Radu Dinulescu
qui a su mettre en tension le texte d’Arrabal et le jeu des acteurs
jusqu’à d’éblouissants points de rupture et de pure émotion. Il
faut également s’incliner devant l’art magnifique et la générosité
totale de Victoria Cocias. Pas un geste, pas un mot, pas une attitude
qui ne soit parfaitement adéquat, parfaitement clair, parfaitement
signifiant. Il est rare de se voir offrir de si beaux moments de théâtre.
La
comédienne devient l’incandescent amour qu’elle incarne, le visage
désolé lorsqu’elle se fige en piéta inconsolable, les yeux
enflammés lorsqu’elle se rebiffe contre l’injuste accusation, la
bouche tendue d’amour lorsqu’elle appelle son petit. Victoria
Cocias embrase l’espace de la scène et force l’admiration par une
maîtrise époustouflante et enthousiaste de son métier. Cette pièce
magnifique, servie par une actrice d’une telle intensité, demeure un
des moments les plus exaltants du Off 2001.
|
|
A
quoi pensent les jongleurs ?
Comme un petit air de cirque au Collège de la Salle
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc
Parce
qu’amuser est un art périlleux, les Acrostiches jonglent avec les
mots sur le fil de l’humour, en équilibre, entre performances
physiques et poésies acidulées. Nos cœurs bondissent, nos yeux
s’allument sur leur p’tit air qui nous entraîne. Et si derrière
leur parodie se cachait vraiment le cirque, le cirque éternel, celui
qui fait qu’on a toujours
cinq ans ?

Une petite piste cerclée
d’ampoules multicolores nous fait de l’œil dans la pénombre. Une
piste vide et déjà espiègle … pour les avoir beaucoup portés,
elle porte peut-être en elle l’esprit des Acrostiches.
Un Monsieur Loyal au
bel habit bleu et or fait son entrée et souhaite la bienvenue sur un
ton solennel. Si on ne le savait pas, maintenant les choses sont
claires, puisqu’il le répète sur tous les tons et sous toutes les
formes, plus de doute possible : les Acrostiches sont au nombre de
trois ! Au son d’une musique de cirque tonitruante, il nous déclame
un programme digne du cirque Pinder, Zavatta ou autre Jean Richard,
tandis que ses deux acolytes miment chaque numéro dans son dos à une
vitesse hallucinante. A l’évocation des performances des cascadeurs,
un mannequin en plastique traverse l’arrière de la piste en
voltigeant : Rémy Julienne n’a qu’à bien se tenir !

Le
ton est donné : ces acrobates là ne se prennent pas au sérieux et
l’air excessivement solennel de Monsieur Loyal cache un second degré
désopilant. Avec une aisance verbale et corporelle époustouflante,
les trois comparses nous suspendent au moindre de leur geste, à chacun
de leur mot et c’est parti pour une heure de rires que seuls quelques
silences fascinés réussiront à vaincre au cours de leurs prouesses
d’équilibristes.
Outre les cascades et
les parodies de numéros de voltigeurs à mourir de rire, vous pourrez
assister en exclusivité mondiale à un numéro inédit et captivant de
dressage de girafes siamoises. Sceptiques, ne doutez plus de rien !
Venez la voir, car elle existe !

Cependant vos pupilles
ne sont pas encore comblées, ces artistes surprenants ont d’autres
talents cachés qu’ils ne tardent pas à dévoiler. Lorsqu’ils intègrent
le chant à trois voix ( et sur du Mozart s’il vous plaît !) dans
leurs numéros de jonglerie et d’équilibre, ils donneraient des
complexes aux plus affûtés de la corde vocale …
Ajoutons à cela un
zeste de questions d’un existentialisme circassien, telles que : « A
quoi pense le jongleur quand il jongle ? ». Tous les ingrédients
d’un spectacle intelligent et pétillant sont réunis. Moqueurs et
modestes, ils voilent leurs talents derrière une parodie d’une légèreté
aérienne et grossissent leurs propres traits de caractère pour façonner
les personnages de Jack, Dimitri et Dangelo, bouffons caricaturaux qui
s’entrechoquent pour faire rebondir l’intrigue.

Jean-Philippe
Cochey-Cahuzac, Philippe Copin et Michel Navarro ont beau lâcher comme
une excuse après plus d’une heure de sauts périlleux, et autres
prouesses physiques, qu’ils n’ont plus vingt ans, on jurerait à
leur virevoltante vigueur et à leurs physiques de jeunes premiers
qu’ils en ont à peine
dix huit !
Sans rentrer dans des
considérations bassement esthétiques et superficielles, comment ne
pas remarquer qu’en plus, ils sont beaux, vraiment … à rester là
assis … encore quelques minutes après la fin du spectacle, dans
l’espoir que la lumière se rallume et que la magie opère de
nouveau.
Merci aux Acrostiches
de nous emmener dans un cirque nouveau, où minimalisme rime avec
qualité, et où un Monsieur Loyal dépoussiéré fait ressurgir de nos
cœurs un rire d’ancien enfant qui n’a pas pris une ride.
|
|
«
Comme il n’est pas possible d’aimer » …
Agatha
au Théâtre de l’Escalier des Doms
Jusqu’au 28
juillet
Par Rodrigue Lecoeur
«
Je pars pour aimer toujours dans cette douleur adorable de ne jamais te
tenir, de ne jamais pouvoir faire que cet amour nous laisse pour morts.
» C’est elle qui part et lui qui reste en promettant de tenter malgré
tout de la revoir. Leur amour est minéral : dur, brillant et inaltérable.
Il faut néanmoins qu’ils déchirent leur éternité et s’éloignent
pour mieux revenir aux bornes jouissives de leur propre écueil. La
compagnie du Panta-Théâtre s’empare de ce texte d’amour et le
sert avec une rare et élégante justesse.

L’impossibilité
emprisonne les enfants qui s’aiment. Ils s’aiment « comme il
n’est pas possible d’aimer » et pourtant l’horreur de leur séparation
est encore plus douloureuse que l’interdit qui les enserre. Ils se déchirent
délicieusement aux pierres de leur calvaire et s’épanouissent et
s’étiolent davantage à chaque étape de leur passion.
Pieds
nus sur des planches de bois, Véro Dahuron et Stéphane Delbassé évoluent
devant une voile blanche tendue en écran derrière eux. Ils ont posé
bagages, manteaux et chaussures sur le bord de la scène comme pour
mieux signifier l’exil enfantin que constitue leur intimité. Tout ce
qui relève du monde adulte, les tabous, les interdits, les carcans
moraux et les lois sociales, tout est relégué sur les côtés. Il
n’y a plus rien au milieu de la scène que l’enfance, le temps
suspendu de l’été, l’immuabilité des fleuves, Agatha et
l’amour d’Agatha.
Le
récit se déploie comme les sonates de Brahms qui sont la musique de
la pièce : note à note, dans la surprise et l’évidence mêlées de
la mélodie, comme si chaque instant chassait le précédent à regret.
L’angoisse est suspendue, presque crispée au-dessus de la touche du
piano mais la main retombe dans une caresse et relance le mouvement
vers l’inattendu. La mise en scène se met à l’unisson du texte et
fait alterner la force douloureuse et la douceur apaisée.
Ces deux-là
s’aiment surtout comme personne n’ose jamais aimer. Par-delà la
figure de l’inceste, c’est tout l’amour quand il aspire à la
complétude qui se déploie sur scène. C’est pour cela que les héros
sont tour à tour drôles, doux et déchirants parce qu’ils ne
sauraient se contenter du médiocre.
Les
voix des comédiens oscillent entre la tendresse accablée et la
violence arc-boutée contre la malédiction. La musique s’amplifie,
la lumière éclate, les voix se brisent, les corps tournoient avec
brutalité au moment d’évoquer la vision interdite, la révélation
de la chair, la vue d’Agatha devenue désirable, l’impure
virginale, l’enfance offerte à d’autres désirs et l’amour
infaillible qui exaspère toute sensation et toute pensée.
Au
moment où le frère fait le récit de la beauté, de la blancheur et
de la fragilité du corps d’Agatha, les deux acteurs dressent, de
part et d’autre de la scène centrale de l’enfance, deux pupitres où
ils posent la partition de leur amour. Le texte est ainsi mis à
distance au moment de l’acmé érotique du récit et la lecture est
comme détachée, neutre, blanche comme la peau tabou. Comme si la
distance latérale ne suffisait pas, l’acteur met alors le pan de
toile immaculée entre lui et sa sœur, entre elle et le récit qu’il
fait d’elle. Ce retrait pallie l’impudique de la confession et la
toile virginale rappelle la pureté d’un amour incandescent, trop brûlant
pour pouvoir être touché.
La
mise en scène déploie donc des effets très précis pour que puisse
être dit l’impossible et pour que les mots parviennent à exprimer
ce qui leur demeure inadéquat. Le sacré est l’innommable, ce qui ne
supporte pas que le langage vienne le recouvrir de la souillure de ses
approximations. Tel est le caractère de l’amour d’Agatha et tel
est le miracle de la langue de Duras qui parvient à dire sans violer,
à exprimer sans retenir ni restreindre, à donner la force et la place
du déploiement des mots. Il faut la part maudite du langage pour
tenter l’expression de l’interdit et de l’infiniment fragile et fébrile
de l’amour. Duras connaît cette autre face du discours, la plus
intime, la plus simple souvent, celle qui est la mieux à même de dire
ce qui jamais ne se dit.
Jouer
Duras est une gageure. Elle est remportée haut la main par la
compagnie du Panta-Théâtre. Les deux acteurs, modestes et effacés,
ne s’imposent pas au texte mais se laissent apprivoiser, gagner,
emporter par lui. Stéphane Delbassé martèle les mots comme autant de
coups portés au cœur de l’amour. Il habite ce fantomatique récit
et se déplace en cette histoire avec grâce et pudeur. Véro Dahuron,
tendue, sensuelle, tendre et enfantine puis nerveuse et exaltée joue
la palette d’Agatha avec force et passion. Elle est tour à tour,
dans l’innocence et l’exaltation, l’enfant boudeuse au piano,
l’adolescente à la lecture hautaine sur la plage, la femme des
autres et l’amante interdite.
Les
deux acteurs réussissent en outre à jouer ensemble, c’est-à-dire
à s’entendre, à s’attendre, à créer le concert d’émotion
d’un texte qui les bouleverse et les traverse. Leur jeu précis et la
mise en scène intelligente de Guy Delamotte provoquent un de ces rares
miracles auquel le théâtre nous permet parfois d’assister : sur le
fond blanc de la toile, apparaissent soudain les méandres du fleuve,
la longue maison sur la rive, la mer si proche, Brahms résonnant à
l’étage, les mains si petites d’Agatha sur les touches, le soleil
sur les corps et l’amour qui se répand dans toute l’innocence et
l’évidence du premier et du dernier matin.
|
|
1830-2001
: la mémoire d’un peuple.
Les Oranges au
Collège de la Salle
Jusqu’au 28 juillet
Par
Patrick Decome
Avec Les Oranges
de l’écrivain algérien Aziz CHOUAKI, le public se réjouira de
constater qu’Eric Checco restitue l’histoire de l’Algérie moderne
sur un simple plateau de théâtre avec beaucoup de franchise, de rythme
et de conviction. Six comédiens nous emmènent à l’intérieur même
de la mémoire du peuple algérien depuis 1830, du jour où la première
balle française alla se ficher... dans une orange, jusqu'à ces dernières
heures où les Algériens se font encore massacrer.

Fi ! de nos complexes
qui sont au cœur du débat politique lorsqu’il s’agit de parler de
ce qui se passe là-bas, adieu nos culpabilités et fébrilités françaises
voulant se dédouaner du colonialisme ! Le texte d’Aziz Chouaki est très
direct, Eric Checco s’en empare pour nous asséner de criantes vérités.
La colonisation qui
laissa des traces indéfectibles dans l’histoire moderne de l’Algérie,
a cédé le pas à un constat en forme d’accusation : des Algériens
tuent d’autres Algériens au nom de la liberté. Khelid Zaouche
incarne tour à tour les générations passées, grands-parents ou
parents souvent héros des deux guerres mondiales, tour à tour
fondamentaliste de base, militant du FIS ou encore musulman qui en prend
plein la tête et qui ne sait pourquoi. Son jeu volontairement tendu est
un contrepoint permanent à l’effervescence de Farida Ouchani, Naima
Belabas et Anissa Abdellatif.
Ces femmes jonglent
avec les mots, usent des ruptures et des retournements poétiques. «
Ras-le-bol ! » s’expriment-elles et place à la beauté des choses :
le front de mer, les orangers, un bébé qui va naître demain ! Davy
Palmier, Human Beat Box, rythme avec un rare talent les phrasés
qui s’entrechoquent dans le rap
militant de Marc Ruchmann, chanteur, pour marteler le tempo de la
« longue sodomie sidérale qui a commencé ».
Il y aurait un stalinisme arabe ? Que sont les droits de l’homme
devenus ? Pour qui, pour quoi ? Pour le peuple ? « Sommes-nous un
troupeau ? » Pour les oranges ?
En clair, le passage de
la gandoura à la cravate se passe mal. La page des Français est
tournée, il faut mettre un point sur le i du mot Algérie, il faut
gommer le mot rien contenu
dans Algé-rien, nous crie cette troupe déchaînée qui nous fait plus
souvent rire que pleurer. Mais comment échapper à l’émotion qui
nous étreint lorsque Farida Ouchani, merveilleuse et naturelle, nous
demande si la civilisation ne serait pas morte à Grenade ou à Cordoue
? Après 2000 ans de philosophie portée par les Socrate, Platon, Averroès,
Avicenne, et plus près de nous Spinoza, il n’y aurait rien, toujours
rien ?
Le lien avec la première balle tirée en 1830, c’est
qu’aujourd’hui elle appartient au FIS.
Alors, toute cette émotion
a un prix, tous ces rires méritent récompense, c’est ce que veulent
nous dire Eric Checco et ses comédiens en mettant bien volontairement
l’accent sur les attributs visibles de la guerre fratricide que sont
les corps ensanglantés dont curieusement les têtes ont pris l’aspect
de gros fruits méditerranéens, comme des oranges !

On
se souvient du succès du “Couloir des Anges” en l’an 2000 à
Avignon et des formidables parades extra-muros que menait la compagnie
du Théâtre du Voile Déchiré dans ses approches avec la banlieue
avignonnaise qui vivait alors des heures chaudes et difficile
A peine arrivé en
Avignon, Eric Checco fait parler de lui pour avoir rendu visite avec sa
compagnie du Théâtre du Voile Déchiré aux troupes théâtrales des
quartiers de la ville, sorte de virée dans le Off du Off, pour leur
apporter aide technique et artistique. C’est ce genre de franche
jonction avec le groupe théâtral Monk’l’Art du quartier Monclar
qui devrait permettre de gommer l’image négative colportée sur les
jeunes des banlieues. A Sarcelles, son expérience de la « culture
urbaine » peut profiter pleinement aux populations tentées par le théâtre
et la musique.
Ce spécialiste du théâtre
n’est pas un travailleur social. Il est un metteur en scène, comédien
et réalisateur qui a trouvé dans le théâtre urbain tous les ferments
de l’expression de l’art du théâtre, du Hip-hop, du Slam, et du Step
: « Si cela redore l’image des jeunes et des quartiers, c’est tant
mieux, et si toutes les troupes de théâtre urbain se fédéraient,
nous pourrions inventer un nouveau festival ».
Donc si le théâtre reste, par essence, acteur de l’insertion
sociale, il n’en demeure pas moins que
Eric Checco ne cantonne
pas les comédiens de sa compagnie dans la seule expression du mal-vivre
de banlieues : « Ils sont des comédiennes et des comédiens qui
peuvent passer du succès du Couloir des Anges, pièce
de théâtre inspirée par Sarcelles et Garges-lès-Gonesse qui met en
scène la banlieue, au texte Les Oranges sur la mémoire
de l’histoire. Et demain, ils auront de même envie de jouer du
Racine, du Camus. »
|
|
Tchekhov
au nez rouge
Les Matatchékov
à la Péniche
Cristal Théâtre
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc
Quand
les Matapeste revisitent Tchekhov, des fantômes au nez rouge viennent
à notre rencontre. Porté par la musique de Jean Siredey, Françis
Lebarbier incarne, avec finesse et inventivité, quatre clowns-revenants
présents dans le théâtre un soir pas comme les autres. Quatre
histoires d’Anton Tchekhov pour un solo clownesque et musical ! Quatre
personnages modestes, quatre situations extraordinaires ! Trois tranches
de vie… et une mort ! Cinq petits problèmes de clowns d’une
importance capitale.
Quelques
notes de clarinette s’élèvent comme un appel dans l’obscurité
pour inviter la lumière à nous dévoiler, au fond de la petite scène,
deux portes battantes aux faux airs de cirque. Cette entrée bariolée,
couverte de graffitis harmonieux, évoque étrangement un visage ami,
une bouille de clown familière d’où s’échappent imperceptiblement
des balbutiements qui se font de plus en plus nets : il y a quelqu’un
là derrière !
La
porte de l’autre monde s’entrouvre alors pour nous présenter
Tcherviakov. Comme tout clown qui se respecte, il a le visage pâle et
le nez rouge. Cependant Tcherviakov n’est pas un clown ordinaire :
c’est un clown fonctionnaire, comme son austère tenue de travail nous
l’indique. Une chandelle à la main, il inspecte les lieux et dévisage
le public qui prend corps peu à peu. Ici, nous ne sommes pas des
spectateurs abstraits : nous sommes là pour écouter l’histoire
d’un homme avide d’oreilles attentives… car c’est l’histoire
d’un homme mort. C’est cette mort précisément qu’il vient nous
raconter ici : ce trépas stupide survenu après une fameuse soirée
d’opérette il y a bien longtemps.
Ce
soir là on jouait Les cloches de Corneville et comme Tcherviakov
n’était pas seul sur les lieux de la soirée fatale, ne vous étonnez
pas de voir surgir tour à tour trois autres clowns-revenants, également
présents le soir du drame… et quel drame ! Alors qu’il assiste à
la représentation de l’opérette au comble du bonheur, Tcherviakov éternue
sur le crane chauve de son voisin, le général Brijaslov…
Après
nous avoir fait prendre conscience de notre responsabilité de public
actif, Tcherviakov nous attribue des rôles : ceux des personnages présents
dans la salle le soir des fameuses cloches (préparez vous à vous faire
appeler Ivanov ou Docteur Cimetierre tout au long du spectacle !). Le
fonctionnaire de police désopilant disparaît, après nous avoir laissé
sa chandelle sur les genoux, pour faire place à Ivan Niouchkine.
Le
pauvre homme ! Sa femme lui a ordonné de prononcer un discours sur les
méfaits du tabac… On veut une conférence ? Va pour une conférence !
Cela lui est parfaitement égal. Il a abdiqué depuis longtemps face à
celle qui le traite d’épouvantail. De toutes les façons, il ne
l’aime plus et il serait heureux, lui, d’être un épouvantail, ami
des oiseaux et de la nature, sans personne pour l’empêcher de
vivre… peu importe d’ailleurs puisqu’il est déjà mort !
Une
femme endeuillée, au paroxysme de la douleur, fait alors son entrée.
Elle cherche Voldemar, son amour unique, car elle a une terrible révélation
à lui faire. Quant à Ivan Lobsèque, notre dernier revenant, il vient
nous conter une nuit d’épouvante où, comble de l’horreur, sa mort
lui avait été prédite lors d’une séance de spiritisme.
Ce
chassé croisé de fantômes désopilants, rythmé par une musique habitée
et créative (la clarinette faisant place à l’accordéon, aux
cymbales et autres fluttes), nous tire par des pirouettes de notre
confort habituel de public passif. La mise en scène de Hugues Roche,
intelligente et inventive, sert à merveille ce duo clownesque et
musical qui nous entraîne dans sa ronde… un petit tour et puis s’en
va… presque trop vite… on aimait bien, nous, être Ivanov !
|
|
Tchernobyl,
mon amour.
Une
autre voix solitaire
à l’Espace Alya
Jusqu’au
28 juillet
Par Catherine Robert
Le
26 avril 1986, explosa au cœur du réacteur nucléaire de Tchernobyl la
confiance industrielle aveugle du monde occidental. Derrière la
catastrophe écologique et technologique, se cache un drame humain épouvantable
dont nous ne savons rien et dont nous ne nous soucions plus guère
puisqu’il se passe dans la lointaine Biélorussie. Svetlana
Alexievitch donne la parole aux survivants et recueille dans La
Supplication la présence morte des irradiés. Valérie Dablemont prête
sa voix intense et son jeu intelligent à Valentina, veuve de
liquidateur, éperdue d’amour et de chagrin.

La « petite »,
comme il l’appelait… Valentina aimait Micha et le laissa partir à
Tchernobyl démonter les fils électriques des villages fantômes de la
région, détruits et désertés. Micha revint apparemment indemne mais
frappé par un fléau insidieux et terrifiant, le cancer des
liquidateurs, qui fait reculer les médecins d’horreur et les
croque-morts d’effroi. Il fallut un an à Micha pour se transformer en
monstre, pour que son nez triple de volume, pour que ses yeux s’écartent
puis se ferment et que son corps tout entier soit couvert de métastases.
La petite qui aimait son colosse avec l’évidence de l’éternité,
se transforma en infirmière inventive et dévouée, injectant la
nourriture hachée dans le larynx artificiel de son mari et la vodka
pure dans ses veines pour l’empêcher de souffrir trop
Valérie
Dablemont, en blanc des pieds à la tête, est sobrement assise sur une
modeste chaise et fait le récit de l’agonie de Micha et de la douleur
de Valentina. L’amour absolu transparaît dans chaque mot, dans chaque
geste de l’actrice. Ses yeux brillent de la joie passée que
renouvelle le souvenir ou des larmes retenues que la décence et
l’urgence de parler retiennent. Intense d’un courage qui ne réclame
pas d’être héroïque et n’a que faire des médailles posthumes,
Valentina fait le récit de son quotidien de passion : d’étape en étape,
de souffrance en souffrance, elle parcourt un chemin de croix qui est
aussi cruel qu’il est absurde.
Absurde parce que sa douleur ne sert à
rien, parce que personne ne l’écoute, parce que son mari était le
dernier survivant de son équipe et que bientôt tous les irradiés
seront morts, parce que les villages sont déserts et que plus personne
n’a souci de Tchernobyl sauf pour aller visiter les villages martyrs
grâce à des agences de voyages créatives et originales…
Valentina
Timofeïevna Panassevitch ne se plaint pas. Elle ne revendique pas. Elle
se tient seulement très droite sur sa petite chaise blanche et elle évoque
les jours heureux. L’hymne à l’amour et la gloire de son amant
suffisent à dire l’injustice qu’elle en soit privée.
Paradoxalement, la parole d’amour est ici plus forte pour dénoncer
que les mots de la haine et de la colère. La jeune femme semble avoir
trop aimé pour salir par le moindre regret la mémoire de sa flamme.
Elle aime encore, vibre encore et le corps de l’actrice est parfois
saisi du souvenir des spasmes amoureux et des étreintes passées. Sa
voix se tend et se brise, se retient et hésite, sans jamais sombrer
dans le pathos. Les yeux noirs sur fond blanc sont là qui ne
vacillent jamais, témoins d’une âme qui n’a plus que la force
d’avoir eu raison d’aimer.
Valérie
Dablemont a choisi Piaf comme écho de la plainte de la jeune veuve,
heureuse, malgré tout et jusqu’au bout, parce qu’elle a eu et a
encore dans la peau, malgré l’incompréhension et la solitude, son électricien
de Minsk. L’actrice met en marche un magnétophone poussif et raconte
avec simplicité et force la supplication de Valentina. Valérie
Dablemont incarne avec rigueur cette petite femme et les choses de sa
vie. Elle habite hardiment son rôle tout en se maintenant en retrait du
texte, comme pour ne pas le charger d’une émotion extérieure trop
lourde. Le texte et lui seul apparaît par le moyen d’une interprétation
toujours économe.
L’atrocité
du témoignage ne supporterait pas les effets insistants et c’est un
signe d’intelligence absolue du théâtre d’avoir su résister à la
grandiloquence. La voix très douce de la comédienne déposée sur des
gestes parfois brusques, l’art qu’elle a d’apparaître en gentille
petite femme en laissant deviner une fougue emportée derrière la façade
de sa candeur révèlent une maîtrise du jeu tout à fait remarquable.
Valérie Dablemont résiste, incandescente, torche vive d’un feu intérieur
nourri des bonheurs et des plaintes. Elle ressaisit en elle-même toute
l’énergie perdue de Tchernobyl et la concentre en son jeu, creuset
d’excellence.
|
|
Huis
clos pour une mortelle randonnée
Finalement quoi à la
Condition des Soies
Jusqu’au 28 juillet
Par
Patrick Decome
Les spectateurs découvrent
au sortir de sa nuit un homme seul, éclairé par sa torche lumineuse,
solitaire, dans ce qui s’apparenterait à une cellule de condamné ou
à une chambre d’hôpital psychiatrique. En proie à toutes sortes de
cauchemars, pour dérouler le fil de ses agitations, Sylvain
Thirolle joue ici
en solo sur toute l’étendue de l’écriture rare de Philippe
Madral. La mise en scène de Marc Feld s’impose dans toute sa discrétion,
construite comme une partition musicale.
« Jusqu'à la fréquence et à la durée des silences, que je mesure à la
seconde près ! Quand j’ai découvert le texte de Philippe Madral, j’ai replongé dans l’univers de Beckett, ce
clown de la nuit. Il m’a fallu aborder cette pièce, créée à
l’origine pour Patrick Chesnais, comme on appréhende une partition
musicale sans me préoccuper de l’intériorité du personnage » précise-t-il.
Les situations et les
expériences, des plus variées aux plus douloureuses, ont fait de cet
homme simple et qu’un rayon de soleil ranime, un personnage des plus
attachants.
En fait, nous voilà amusés et bouleversés par les
questions qu’il se pose et qui touchent à l’environnement qui fut
le sien : des parents avec lesquels il était heureux, des animaux …
une ferme … un frère, véritable prédateur qui représentant à la
fois la morale et la raison, viendra briser sa relation avec la femme
aimée.
Elle avait un nom
pourtant celle qu’il nomme la Mouche, véritable héroïne d’une
autre Strada, où tout bascule un jour qui ne ressemble pas tout
à fait aux autres. Relevons que si l’idée de l’enfermement
s’impose, c’est fait avec humour. Sylvain Thirolle donne toute sa
dimension à ce véritable Gaspard de la Nuit. Il nous fascine
en campant ce vivant héros de catacombes et nous abandonne à notre
questionnement.
Nous ne laisserons ni
aux seuls philologues ni aux psychiatres le soin d’apprécier cette
forme de théâtre où les mots sont prononcés avec heurts dans le débit
réglé de paroles en retard d’une pensée. Mémoire et pensées sont
développées très naturellement par le personnage unique de ce déballage
à huis clos qui recadre ses souvenirs à travers les prismes déformants
de son autisme affectif.
Sylvain Thirolle
jubile : « Ce que j’aime,
c’est que chacun y trouve des morceaux qui lui appartiennent... »
La compagnie Kao,
créée en 1997 par Sylvain Thirolle,
aura donc donné 250 représentations de cette pièce de théâtre.
A Avignon, les chants des oiseaux y sont authentiques. Quand une fenêtre
s’ouvre sur le soleil d’après-midi, ils semblent nous dire
qu’ils sont les intermittents du spectacle les plus oubliés à
l’intérieur des remparts.
|
|
Hystérique
pythie
Histoire vécue
d’Artaud Mômo au
Théâtre du Chêne Noir
Jusqu’au 28
juillet
Par Ariane Grandieu
Le 13 janvier 1947, après dix années
d’asile psychiatrique, Antonin Artaud décide de prononcer une conférence
au Théâtre du Vieux-Colombier. Incapable d’articuler ni de proférer
autre chose que des cris, Artaud doit renoncer à lire son texte. Pour
que cette oeuvre ait enfin la publicité qu’elle mérite, Gérard Gélas
met en scène Damien Rémy. Il y a parfois des silences qu’il vaut
mieux respecter…

La
vie d’Artaud fut une vie maudite, une vie de souffrance et
d’incompréhension. Brimé par une société qui ne sut pas voir en
lui autre chose qu’un maniaque, il dut subir dix années des plus
durs traitements psychiatriques, internés dans divers asiles. Les électrochocs
achevèrent sans doute de détruire un équilibre mental fort
chancelant et lorsque le Vieux-Colombier ouvrit ses portes à Artaud,
celui-ci n’était plus même capable de parler.
Pétri
d’admiration pour Artaud, Gérard Gelas n’a jamais cessé de lui
rendre hommage. Il a choisi Damien Rémy pour incarner son maître sur
la scène du Théâtre du Chêne Noir dont le nom est aussi un hommage
rendu aux « forces noires » du poète. Damien Rémy ressemble à
s’y méprendre à son héros. Le maquillage aidant, il recompose le
visage écartelé, la bouche distordue, les yeux écarquillés
d’Artaud.
Le
comédien entre sur scène, l’air hagard. Dans son œil, on voit le
blanc encore plus que le noir, l’iris étant réduit aux dimensions
de la pupille. Il vacille vers le milieu de la scène jusqu’à une
table où il dépose trois cahiers : tremblements, hésitations, refus,
angoisse et enfin, éructé, hurlé, un « voilà longtemps » qui
ouvre le flot chaotique de la parole. La voix suraiguë se brise, les
cordes vocales de l’acteur sont malmenées jusqu’à la rupture et
son corps est possédé.
La
performance physique est indéniable. Néanmoins, le problème est que
l’on reste froid devant tant de souffrance. Rien ne passe véritablement
de l’acteur à la salle. L’exercice relève d’une catharsis
individuelle ou d’une proto-analyse, mais ne correspond pas à ce
transfert et à cette communion d’émotion de celui qui joue vers
celui qui le regarde qu’Artaud appelait de ses vœux. On a bien plutôt
l’impression d’assister à une séance organisée par Charcot à la
Salpêtrière…
En
outre, la mise en scène, volontairement dépouillée, ne lutte pas
contre l’ennui qui nous saisit. Si une voix off vient
reprendre le texte lorsque Rémy-Artaud est vraiment au bord du coma,
cet artifice ne suffit pas à rompre l’interminable flot de
postillons lancés de derrière la table. L’acteur qui a choisi
l’excès hystérique comme seule modalité du jeu à bien du mal à
moduler ses effets.

« Théâtre de la
cruauté » : certes, mais pas au sens où Artaud l’entendait. Ce qui
est cruel, ici, c’est de voir un acteur, qui au demeurant doit être
fort capable d’exercer son art dans les limites de la santé mentale,
se déchirer à un personnage qu’il incarne avec la même rage qui
saisissait la pythie visitée par Apollon. Damien Rémy ne joue pas
Artaud, il est Artaud : c’est bien le problème. Il serait bon
qu’il réintroduise cette distance entre l’acteur et son personnage
qui fait le statut paradoxal de l’interprète.
Artaud,
grand pourfendeur des faux dieux saisis dans la naphtaline occidentale
mérite-t-il d’être servi par des orthodoxes aussi révérencieux ?
Ce qui dérange ici, ce n’est pas le texte d’Artaud, mais
l’occasion purgative qu’il devient. Il n’y a ni sang mêlé ni
influx empathique dans cette interprétation et cette mise en scène.
Artaud s’y voit réduit à sa carcasse malade et le texte est oblitéré
par les effets hyperboliques d’un jeu dévasté.
Artaud
est un auteur important de la tradition critique et poétique. C’est
indéniable. Toujours est-il que ce n’est ni un dieu ni un démon et
qu’il est urgent de balayer le temple
|
|
Escapade
italienne
Le bar sous la mer au Théâtre des Corps Saints
Jusqu’au 28 juillet
Par Daniel Duval
C'est une ballade
dans les profondeurs de l'être humain à laquelle nous convie Gilbert
Ponte. Si l’on est sensible à tout ce qui fait le charme de
l'Italie, que l'on a envie de rire et de goûter les charmes mystérieux
de fables populaires et subaquatiques, il est vivement conseillé
d’appareiller pour Le Bar sous la mer, spectacle rassérénant d'une
rare générosité.
On
écoute émerveillés un comédien qui dit : « L'enfance est un
continent à part, une planète dominée par la fantaisie, un monde
dans lequel la magie a encore le pouvoir et le droit de combattre les
choses affreuses de la vie »
Gilbert Ponte lors d'une promenade et au fil du récit de Stefanno
Benni, se retrouve soudain propulsé sous la mer. C'est là, dans un
bar animé, que surgissent nombre de personnages qu’il va incarner
avec maestria.
La parole est une des
clés de la pièce. Elle repose sur la transmission de celle-ci.
L'Italie possède une tradition de conteur, une verve méditerranéenne
enjoliveuse, drôle et savoureuse. La fable est belle, quand le conteur
méridional nous livre les hauts-faits de certains personnages et leurs
histoires rocambolesques.
Parce que la parole
est comme un cadeau, un bâton de relais donné à l'autre, le comédien
vérifie auprès de son public, la portée de ce qu'il transmet. Il rit
lui-même avec bonhomie et plaisir, même quand un spectateur quitte la
salle (« en voilà qui va attraper son train »).Tout au long du
spectacle, il apostrophe le public, demandant :« Qui veut raconter une
histoire ?», façon d’établir un échange, comme pour communier,
partager ces contes avec l’assistance.
Peut-être
parce qu 'il est Italien tout comme l’auteur (Stephano Benni),
l’art du comédien Gilbert Ponte passe par un jeu proche de la commedia
dell'arte. C'est-à-dire qu’il s’exprime à travers une mise en
scène, en images de ce qu'il raconte. Le rapport au corps est omniprésent.
Ponte fait vivre par les sens, les lieux et tous les personnages. Il se
déforme à loisir pour mieux endosser une autre peau et multiplier les
visages et les apparences. Il est une foule d'hommes à lui seul. Les
bruits, les odeurs, tout cela transpire à travers son histoire. La commedia
suppose aussi la générosité, l'ampleur… Rien n'est étriqué ici.
L'acteur se donne sans compter et tout est à profusion (couleurs,
sons, sensations ... le comédien joue même la foudre !).
L'Italie relie tous
ces personnages et le conteur lui-même dans sa dégaine, que ce soit
en jouant le vieillard emmitouflé dans son écharpe ou le jeune gars
qui danse en boite de nuit avec ses lunettes de soleil. L'Italie, c'est
aussi une certaine légèreté. Rien n'est grave, au contraire, le vent
transalpin souffle et balaie les soucis du public venu voir cette
prestation. On rit de bon cœur, dans tous les cas, c'est la bonhomie
qui nous parvient. Le bar est situé à Somprezzo qui signifie
« chui dingue » en français…
Alors,
allez voir cette comédie divertissante proche d’un cinéma
paradisiaque Italien, assistez à un déferlement de personnages et de
situations extravagantes... On est touché par la performance de
l'acteur, sa simplicité, sa générosité. Seul en scène, il ne tombe
jamais dans la caricature, l'humour ici sonne juste. Juste ce qu'il
faut de vérité dans l'observation des personnages et des
situations… On croit à tout cela par la précision du jeu et la
finesse de la fantaisie de Gilbert Ponte.
C'est sous la mer que
s'éveille ce monde enchanté, loin de la grisaille de notre quotidien.
La mise en scène d'Eric Auvray est juste par sa sobriété. Elle sert
avant tout le comédien. Pas de décor, presque pas de musique, ni
d'accessoires. Tout repose sur le jeu qui matérialise un monde. La
mise en espace consiste à permettre à un acteur de transposer son
enfance.
|
|
Si
c’est un homme
Soliloques
au Théâtre du Bourg-Neuf
Jusqu’au 28
juillet
Par Catherine Robert
La
misère se caractérise par le dépouillement total. Ce n’est pas
assez de n’avoir plus de toit, plus d’amour, plus de chaleur et de
refuge : quand on est pauvre, on n’a même plus les mots qui
permettent de le dire. Non seulement parce que le langage est souvent
inadéquat au manque, mais surtout parce qu’il n’y a plus personne
pour entendre ce que l’on a à dire. Jean-Pierre Siméon rend raison
à la crasse et la fait parler de l’intérieur d’elle-même. La
vibrante Tatiana Chambert offre sa voix et son intensité à cette armée
des ombres.
Les
dames patronnesses, les bonnes consciences bourgeoises, les âmes
charitables ont toujours beaucoup à dire sur les pauvres qu’elles
rencontrent au coin de la rue et aident d’une aumône en précisant
bien qu’il ne faudra pas la dilapider au zinc… Ni les clochards des
gares, ni les gueux dépenaillés du métro, ni les frêles cartons de
la faim et du désespoir posés devant des corps recroquevillés au détour
des pérégrinations de nos vies occupées ne nous interpellent
longtemps. La misère ne se voit presque pas et ne s’entend vraiment
qu’au moment des révolutions, lorsque l’Histoire la confond avec
ses manifestations brutales. Avant le trop-plein et le ras-le-bol des démunis
que la haine et l’injustice font parfois crier, la pauvreté a la décence
de demeurer très discrète.
Jean-Pierre
Siméon ose avec Soliloques une parole de catastrophe. Sans misérabilisme,
loin des pleurs niais et des indignations de façade, il réintègre
dans le langage ceux qui en sont exilés. Il ne s’agit pas de dresser
un constat clinique, ni d’établir des statistiques froides, mais de
pénétrer au cœur de la misère, de montrer au jour ce que le jour se
cache.
Selon
les mots de Dominique Lurcel, metteur en scène, il n’est pas
question de décrire les pauvres, mais de « tenter de dire, de l’intérieur,
l’Autre, l’Exclu – l’Homme aboli ». Il est donc davantage
question d’incarner la pauvreté que de parler des pauvres, puisque
tout discours générique sur la question demeure en deçà de
l’innommable du phénomène. Même si la pièce de Siméon ouvre nécessairement
sur une prise de conscience politique, son discours ne se veut ni
didactique ni théorique. Il est d’abord et avant tout poétique,
c’est-à-dire qu’il donne une forme à une réalité glaiseuse qui
ne se détache plus sur le fond du décor.
Dans
Le Poète et la pauvreté, apostille aux Soliloques que
Dominique Lurcel a choisi de faire lire à sa comédienne à l’issue
du spectacle, Jean-Pierre Siméon tente de dire avec ses mots heurtés,
ses mots aigus et déchirés la difficulté qui a été la sienne de
dire au plus juste et de combler les failles du discours banni de la
pauvreté qui n’est rien d’autre qu’un « trou qui s’ouvre dans
la langue ». A cet égard, Siméon montre brillamment que la perte matérielle
est en même temps une perte sémantique : le pauvre perd le « où »
puisqu’il n’a plus de lieu à chercher ; il perd le « tu »
puisque plus personne ne l’aime pour le lui dire avec les mots roses
de la vie protégée.
Pour
incarner ces hommes et ces femmes abolis, Dominique Lurcel a choisi
Tatiana Chambert. La jeune femme met en tension toutes ses facultés
expressives pour donner corps et voix aux sans-noms. En cinq tableaux
successifs, réapparaissent les traits des exclus. Le jeu
expressionniste de l’actrice la fait passer de la tension la plus
aiguë à l’infinie tristesse. Les cordes vocales au bord de la
rupture, la bouche crispée, les membres recroquevillés puis tendus,
elle hurle sa faim, insulte le ciel et refuse de se résigner, même
acculée, même dépenaillée, même désespérée.
C’est
sur le côté de la scène que la lumière d’un premier projecteur la
fait apparaître, visage blafard détaché sur une robe-sac de toile
grossière qui a emprunté ses couleurs à la lie du vin et de la
terre. S’allument ensuite un deuxième puis un troisième projecteur
qui éclairent la scène en entier au fur et à mesure que les mots se
font plus limpides et plus crus pour signifier les choses. La lumière
totale, celle de la fin du dernier soliloque, marque néanmoins la désespérante
amertume d’une situation qui se déploie sous les yeux morts d’un
dieu insensible.
Quand le noir revient, l’urgence de l’action s’impose donc au
spectateur sans que jamais pour autant elle n’ait été suggérée
autrement que par son absence. Le cynisme brutal d’une humanité
insensible apparaît à la marge des marginaux dont Siméon se fait
l’écho et semble du coup d’autant plus cruel. Telle est la force
de cette pièce qui parvient à éviter le double écueil de la démonstration
et de la lamentation en adoptant la seule modalité expressive possible
: le cri.
La
comédienne est à la hauteur de la force du texte de Siméon : l’un
comme l’autre sont des êtres de la révolte, de l’énergie contre
l’impuissance et le mépris. Tatiana Chambert arrache, vole, emporte
les mots que Siméon avait lui-même dérobés à la boue. Ces deux-là
sont des résistants, c’est-à-dire des êtres qui s’arc-boutent
contre la nécessité. Faut-il ajouter qu’ils sont rares ?
|
|
De
l’intérieur du dedans
Henri
Michaux, une voix du dedans
aux Trois Pilats
Jusqu’au 28
juillet
Par Ariane Grandieu
En trois moments qui organisent un florilège
de textes, André Geyré rend un hommage vibrant et intelligent à l’œuvre
de Michaux, à sa folie, à sa drôlerie et à son ironique beauté. Le
bonhomme tout en noir, tête chauve, œil malin, raconte, lit, dit, récite,
habite en somme, avec joie et envie une œuvre exigeante, rendue
accessible par la magie et l’évidence de son interprétation poétique.
Il
est bien rare que la « voix du dedans » d’Henri Michaux parvienne
jusqu’à nos oreilles. L’inconvénient avec les
auteurs de cette envergure, c’est qu’il faut des personnalités
bien trempées pour oser s’en emparer. L’événement est rare, mais
d’autant plus savoureux quand il a lieu. André Geyré est un drôle
d’oiseau, sorte de coucou qui vient faire son nid dans l’œuvre du
poète, en organisant des extraits avec intelligence, en faisant apparaître
sa drôlerie omniprésente, son émotion, sa colère parfois, sa beauté
et sa force.
Des
petites tables de bistrot, des verres et des carafes accueillent le
spectateur dans l’ambiance sympathique et détendue des Trois Pilats.
Une grande table noire est posée là, une paire de lunette abandonnée
par le bonhomme Geyré qui arpente la rue et la salle en attendant de
commencer. Et puis bientôt, il s’installe.

«
Là est l’aventure d’être en vie. » Les papiers se déplient, les
cahiers se déploient, le noir de l’encre se détache sur les
feuilles qui organisent bientôt un grand patchwork
d’intelligence. Les textes ne sont pas seulement dits, ils sont aussi
montrés, touchés, triturés, retournés. La trace du texte sur la
feuille est comme un vestige en clin d’œil de Michaux lui-même,
grand amateur de signes et de virgules improbables jetées sur le
papier comme au fond du puits : pour voir…
Une grande écriture reproduit les poèmes sur des pages qu’André
Geyré manipule comme les enfants leur premier livre et les anciens
copistes leur parchemin. Il y a de la révérence dans tout cela, bien
sûr. Mais il y a de la distance aussi, de l’ironie, du rire en
dedans. Parce que ni Michaux ni son interprète n’entendent être
dupes d’autre chose que de la beauté et que seules comptent la
tonitruante joie de lire, d’écrire et de dessiner
Il
arrive que l’on entende des choses bien graves pourtant. Cependant
chez Michaux, ce qui est grave n’est jamais lourd. Il est question
des jeunes filles, du vin, du monde de 1943, de l’amour et du combat,
de certains faucons qui se déguisèrent en fauvettes, des aventures
savoureuses de Plume, de la douceur et de l’amertume. Est évoquée
aussi la mort de la femme du poète, brûlée vive, dans un très beau
et très émouvant poème d’amour avec lequel André Geyré achève
sa prestation.
Achève
? Mais non ! André Geyré n’achève pas. Sitôt retombée la voix du
dedans, l’interprète la ressuscite de nouveau. Il est vrai qu’il
faut toujours « faire infuser davantage » … Puisque l’esprit de
Michaux a été convoqué à grands coups de tam-tam, il serait indécent
de partir alors que le nid est encore tout chaud et tout vibrant des
mots prononcés. Alors André Geyré reste et parle de Michaux, de
Michaux difficile parce qu’ « il faut que ça sorte », parce qu’
« il faut s’en sortir ». Il rend hommage à la belle partition
qu’il a pu interpréter et à ce « sacré bonhomme » qu’il
admire.
Le
comédien repart alors sur son chemin de semeur et redit des bouts, des
fragments, des traces de textes, comme pour signifier qu’il y a des
œuvres avec lesquelles on n’en a jamais fini. Cette voix du dedans,
magnifique et brutale, explose vers l’extérieur en feux d’artifice
joyeux et vivifiants : sa modestie dut-elle en souffrir, hommage doit
en être rendu à André Geyré !
|
|
La
maladresse des corps dans la lutte
Onze débardeurs au
théâtre Le Sud
Jusqu'au 28 juillet
Par Franz Johansson
Rien
de didactique dans cette pièce qu’Edward Bond a écrite en visant
particulièrement un public de jeunes gens. La mise en scène de Onze
débardeurs par
Christian Benedetti ne cherche nullement à atteindre la transparence
d’un message. C’est, au contraire, l’interrogation que veut
susciter cette suite brutale de tableaux où toute l’opacité et
l’énigme des êtres se trouve préservée.

L’affrontement,
le corps à corps, cette situation fondamentale au théâtre, il
semblerait qu’Edward Bond ait choisi de la porter à l’extrême
dans Onze débardeurs, au point
qu’on peut dire que la pièce ne se construit que comme une
juxtaposition d’affrontements successifs.
La
lumière se fait sur la scène. Une femme, incarnant l’autorité
d’un Proviseur, assène des réprimandes sur un jeune homme en
uniforme de lycéen. Face à elle, l’adolescent demeure muet,
immobile, inexpressif. Le discours du Proviseur passe du reproche à
l’injonction, de la tentative de persuasion à la menace, en se
heurtant toujours au même impassible silence. Puis le noir.
Lorsque
la lumière se rallume, les personnages sont déjà campés dans leur
nouvelle position, prêts à nouveau pour s’affronter. Les scènes
sont des blocs de durée dont la tension se prolonge sans trouver à
aucun moment la voie qui lui permettrait de se résoudre, ni même
d’évoluer.
Ce
qui dérange le spectateur, ce n’est pas la progression de la pièce
par juxtaposition de tableaux -esthétique qui est loin d’être
rare au théâtre -, mais la brutalité du collage, la violence des
ellipses qui aboutit à un véritable bout à bout. Entre les différents
moments de la destinée de son personnage, le dramaturge se garde de
dessiner des transitions, des liens clairs de causalité qui
assureraient la linéarité et la continuité de l’intrigue. Il
tient, au contraire, à ce que chaque situation se referme sur sa
propre opacité.
Ainsi,
l’espace et le temps du drame gardent quelque chose d’abstrait ou
d’archétypal. La façon dont Christian Benedetti met en scène
ses acteurs rappelle les toiles de Francis Bacon, ces surfaces lisses,
ces plans géométriques sur lesquels le peintre a jeté un peu de
viande humaine. Le lieu théâtral est réduit à un sol et des
rideaux noirs. A l’intérieur de ce cube vidé de tout décor, les
corps entrent en lutte avec leurs cris, leur logorrhée ou leur
silence.
Et à deux reprises, comme pour évacuer enfin
l’insupportable crispation des combats immobiles, le protagoniste
sort une lame et l’enfonce dans des entrailles humaines.
Jaillissement imprévu, incompris.
Bien
davantage qu’une leçon claire, le caractère énigmatique des
gestes est apte à éveiller une réflexion chez le spectateur, adulte
ou adolescent. Il suffit de mettre devant notre regard la gaucherie
d’un être qui hurle ou d’un être qui se tait, la maladresse
d’un corps qui frappe, la maladresse d’un corps qui s’effondre
ou qui meurt.

|
|
Le
cocu malgré lui
George
Dandin
au
théâtre Le Funambule
Jusqu’au
28 juillet
Par
Catherine Robert
Le
brave Dandin, aussi benêt que riche, a fait un mariage d’ambition
avec la jeune Angélique de Sotenville dont la dot se réduit à sa
particule. Mal lui en a pris car la coquine est frivole et Dandin
se retrouve le dindon d’une farce humiliante. La Compagnie des
Minuits dépoussière ce grand classique du répertoire avec malice et
pétulance et nous offre un spectacle intelligent et rafraîchissant.
Pauvre et
malheureux Dandin ! La pièce de Molière commence par le
monologue désabusé de ce paysan parvenu tout au regret d’avoir épousé
la fille d’un gentilhomme : il n’obtient d’elle que des
offenses et de ses parents que des marques de mépris.
Apprenant de la
bouche du naïf Lubin, attaché au service de Clitandre, que ce dernier
reçoit les faveurs de sa femme, Dandin tente par trois fois de prendre
les amants au piège de leur traîtrise et ne parvient jamais qu’à
se rendre un peu plus ridicule.
Désespéré d’être
cocu, horrifié de découvrir que la chose est publique, le rustique
abusé se plaint auprès du père et de la mère Sotenville qui se
drapent dans l’orgueil de la vertu familiale et refusent avec
condescendance d’entendre les déboires de leur gendre.
Maladroit et naïf, Dandin lutte en vain contre la rouerie d’une
femme coquette, la fatuité de beaux-parents aveugles et cyniques et la
ruse d’une servante malicieuse.
L’argument
pourrait faire rire et Molière a l’habitude de railler les barbons
trompés par la jeunesse et l’amour sincère. Mais on ne parvient pas
à se moquer de Dandin qui doit subir les affronts d’une troupe de
coquins malveillants. La fortune du brave paysan ne lui permet pas
d’acheter la respectabilité espérée et la morgue des aristocrates
auxquels il a voulu s’allier le ravale encore plus bas que sa modeste
condition d’origine.
La
pièce est noire et grinçante et on assiste à la victoire de
l’intelligence mise au service du mal sur la bonne volonté un peu
sotte et pourtant sincère du benêt trahi. Les conventions et
l’apparence l’emportent et la vérité est foulée aux pieds par la
méchanceté retorse et profiteuse.
La
Compagnie des Minuits a choisi de montrer le désespoir et les
gesticulations morales inutiles d’un Dandin dépassé par les événements.
Le cocu, frêle et pathétique, est pris dans les filets ignominieux
que tissent autour de lui sa belle-famille et ses alliés. Dandin est
comme la mouche laborieuse dont se délectent des araignées perverses.
Installée
à la croisée de la nef et du transept de la Chapelle de la Sorbonne,
la scène est un carré qu’entourent les bancs des spectateurs. Sous
un velum rouge et blanc, les
Sotenville lancent leur fiel et déploient leurs effets. L’espace est
utilisé au mieux : les acteurs tournoient en son centre et
agrandissent le lieu du drame en occupant par moments les deux chaires
latérales de la nef.
L’éclairage
original participe à une mise en scène riche en trouvailles et
foisonnante d’idées : chaque acteur porte avec lui le lumignon
ou la lampe qui va illuminer la scène et son propre jeu.
Dandin
est empêtré par un lampion qu’il porte à la main et qui restreint
ses gestes comme pour mieux signifier son embarras et son inadéquation
sociale, le malicieux Lubin porte sur la tête la petite loupiote qui
le fait ressembler à un pantin malhabile, Claudine porte deux
faisceaux dont elle éclaire sa maîtresse et les Sotenville brillent
par les extrémités lumineuses de leurs costumes en corolles.

La
scène est plongée dans le noir à l’acte I et à l’acte III et de
très beaux effets font apparaître les tours et les malices dans la
nuit de la duperie. Les costumes font eux aussi assaut d’originalité
et les atours des parents sont particulièrement réussis ;
empruntant librement à l’opéra chinois et à l’univers
fantasmagorique d’Alice au pays des Merveilles, ils font des deux
Sotenville les paons ridicules et terribles qui viennent mimer à grand
renfort d’esbroufe une grandeur et une vertu de pacotille.
La
Compagnie des Minuits, jeune troupe formée d’étudiants ou
d’anciens étudiants de la Sorbonne rend par ce spectacle un bien bel
hommage à ce haut lieu de l’esprit en prenant possession de la
Chapelle avec autant d’intelligence. On peut regretter néanmoins que
l’acoustique de l’endroit n’ai pas mieux été étudiée et prise
en compte. Il arrive en effet que certaines répliques soient
difficilement audibles tant elles résonnent jusqu’aux voûtes …
Pour
conclure, signalons le seul défaut véritable de ce spectacle : même
en ce début d’été, la Chapelle de la Sorbonne est un endroit
glacial.
Il est prudent de se munir d’une petite laine afin de ne pas
attendre d’applaudir à tout rompre pour se réchauffer …
.
|
|
Amos porte en lui un bien lourd
secret ...
Le retour du portugais au
Théâtre Le Lucernaire-Forum
Jusquau 28 juillet
Par Karine Blanc
Sous le climat humide du Sussex, une épouse
délaissée sadonne au libertinage sauvage dans la nostalgie dun amour perdu.
Une comédie jubilatoire déguisée en Vaudeville baroque, qui renouvelle le genre avec
brio. Karine De Demo et Pascal Laurens nous livrent ici un parfait hybride de Labiche et
des Robins des Bois.
Voir
la bande annonce du spectacle sur ecran-libre.com.
Une lumière
sans artifice nous découvre sur un plateau dépouillé deux comédiens en costumes
baroques. Les premières répliques aux relents dalexandrins donnent le ton
dune création étrangement poussiéreuse. On a même droit à quelques laborieux
apartés, si le pléonasme est permis, qui feraient presque regretter la grande époque de
la Commedia del Arte.
Quest-ce qui a bien pu pousser Karine de Demo à écrire ce
texte qui est aussi proche du Labiche ou du Feydeau que le Canada Dry de la
bière ?
Un joueur invétéré, dans lincapacité de payer ses dettes de
poker, tente vainement de les effacer en marchandant les charmes de son épouse qui ne
la pas attendu pour les faire découvrir à tout le Sussex. Car cest bien dans
le Sussex que se déroule laction. Le spectacle a à peine commencé, que lon
safflige déjà sur le manque dinventivité du texte et de la mise en scène.
Cest là que se situe le tour de force !
Au détour de ce
quon essaie de nous faire prendre pour un alexandrin, notre oreille tressaille au
son dun mot qui fait la rime à Amos -prénom du major dhomme
portant une perruque blonde et grossière- et qui ressemble à « Craignos ».
Peut-être
na-t-on pas bien entendu, mais notre attention gagne en acuité et notre sourire
contrit fait progressivement place à de francs éclats de rire.
Les vers que
lon trouvait maladroits et grossiers glissent subtilement vers une prouesse
sémantique au service dun humour déjanté qui nous rappelle étrangement la grande
époque des nuls.
Le registre nétait pas
vraiment celui quil semblait
être :
cette pièce était déguisée et nous avons marché. Ce quon
prenait pour lourdeur et maladresse nétait que finesse et maîtrise de la langue,
du décalage dans le propos et du jeu adroitement outré. Anunciade, lépouse
volage, négligée par son joueur de mari, est campée avec truculence
par une Karine de
Demo exultante et survoltée.
Face à elle, Amos, le major dhomme dévoué,
lombre de son ombre, est très justement présent dans sa discrétion frustrée.
Peut-être parce quil nest pas celui quon croit et que son cur
porte en lui un bien lourd secret : il est amoureux dune grande dame qui le
prend pour son larbin et qui ne laime pas
mais qui la aimé et ça
voyez-vous, ça
ça ne passe pas !
Les autres personnages, malgré quelques
coups déclats nont pas toujours la rigueur nécessaire au registre décalé
qui ne souffre pas lapproximation, et font planer sur lensemble de la mise en
scène une émanation de « non aboutie ». Peut-être est-ce simplement une
question de rodage du spectacle, qui leur laisserait tout le champ de samuser
davantage.
Laudace et
lalacrité des chorégraphies compensent largement cette petite faiblesse. Ajoutons
à cela des mélodies entraînantes et un comédien guitariste qui réussit la prouesse de
faire chanter le public. Reste une pièce vive et fraîche, un sens de
labsurde parfaitement maîtrisé, jusquà labracadabrante tombée des
masques façon « Scoubidou », cerise sur le gâteau de cet univers jubilatoire qui
renouvelle le burlesque.
|
|
L'île de la
modernité
L’île des esclaves au Théâtre du Chien qui Fume
Par Christine Dufrénois
Cette pièce de
Marivaux sort ici de son cadre révolutionnaire, nous immerge dans
l’esprit des Lumières et l’on ressort
tourmenté de questions simples et pourtant vitales. Peut-on échapper
à sa condition ? Les retournements violents sont-ils préférables à
un changement dans la douceur ? Le désir est- il indissociable du
rapport de domination ?

Si la première qualité
d’un metteur en scène est son aptitude à réactualiser un texte des
plus classiques et à nous tenir en haleine avec celui-ci, Stéphane
Aucante tient son pari.
En effet, il a réussi
à intégrer à cette pièce des préoccupations de notre époque alors
que son sujet a plus de deux mille ans.
Deux belles voiles de
bateau, une malle pour signifier le naufrage et des costumes d’époque
nous plongent dans l’univers de Bourgeon, dans la fameuse série
Les passagers du vent.
Ici, la magie émane
directement de la mise en scène et des acteurs. Stéphane Aucante, en
adaptant ce texte, a fait preuve d’une créativité étonnante. Aucun
des habituels longs monologues de ce théâtre ne nous ennuie. Ils
passent ici inaperçus tant les trouvailles affluent pour faire vivre
chaque phrase, sans jamais la détourner.
C’est le cas de
l’interprétation homosexuelle qu’il fait du couple Arlequin –
Iphicrate, à la limite de la captatio benevolentiae. En effet,
n’est-ce pas pour séduire son jeune public que le metteur en scène
a ajouté le motif “ à la mode ” de l’homosexualité ?
En réalité,
après la surprise du début, le jeu des acteurs va rendre ce désir de
plus en plus plausible car il reste toujours suggéré , lié aux
circonstances : les personnages évoluent dans l’antiquité grecque,
un monde dans lequel l’homosexualité était souvent engendrée par
ces rapports de domination.
C’est
afin d’affirmer son pouvoir qu’Arlequin embrasse Iphicrate
sur la bouche. Tout chez Arlequin
n’est ici qu’arrogance et provocation. Il se laisse ensuite prendre
à son propre piège et sera touché du désespoir d’Iphicrate.
De beaux échanges
chorégraphiques nous montrent alors l’hésitation des deux hommes.
Ils se retrouvent souvent au sol, puis se relèvent brusquement saisis
d’un éclair de lucidité.

Il faut saluer ici la
performance d’Ali Meziti (Arlequin) qui joue tous ces changements
avec beaucoup de grâce. Il glisse si vite d’un état à l’autre,
qu’à lui tout seul il incarne le bouleversement de la situation et
le trouble d’identité qu’il engendre.
D’abord cruel, il tente
ensuite de faire passer sa violence dans l’humour et l’ironie en
singeant les manières des maîtres par des pantomimes hilarantes. Il
ne peut ensuite s’empêcher de retrouver des élans plus humains,
fatigué “ d’imiter les maîtres ”.
La mise en scène
traite la relation maître- esclave différemment chez les hommes et
chez les femmes. Ce qui était désir chez eux devient rivalité chez
elles. L’animosité d’Euphrosine, devenue maîtresse, envers Cléanthis,
humiliée, est glaçante. On l’imagine mal retrouver son rôle
d’esclave.
Chez elles aussi, Stéphane Aucante a choisi de privilégier
l’analyse des sentiments et des émotions tout en réussissant
parfaitement à les féminiser. Euphrosine évoque merveilleusement la
souffrance qu’elle a subi en se serrant souvent la poitrine, en
caressant ses cheveux …
La mise en scène
donne donc un nouvel éclairage à la pièce en mettant ainsi
l’accent sur le côté humain de la situation pour délaisser un peu
l’aspect politique du sujet. Parti pris pouvant paraître regrettable
pour certain.
|
|
Le
goût du sang
Hyènes
au Ring
Jusqu’au 28
juillet
Par Catherine Robert
Théodore-Frédéric
Benoît, fils dévoué et fervent amoureux ? Théodore-Frédéric Benoît,
assassin de sa mère et de son amant ? Innocent ? Coupable ? Comment
savoir ? Ce qui est certain, c’est qu’il mourra demain de
l’ultime étreinte du bourreau. En attendant, au parloir de la mort,
Théodore-Frédéric fait scandale en parlant de ce que l’on cache
dans un lieu où d’habitude on se tait. Nicolas Senty lui prête sa
voix, l’ambiguïté de son jeu et l’égarement pervers de ses yeux.
Puritains s’abstenir !
Que
fait la société des fous, des assassins et des invertis ? Elle les
enferme dans des institutions, des prisons ou des ghettos et ôte toute
légitimité à leur discours. Ils ne peuvent plus rien dire car leurs
mots sont d’emblée déconsidérés. Ces paroles sont celles de la
marge et rares sont ceux qui osent les entendre. Que fait la société
si dans un même homme se retrouvent toutes ses incongruités ? S’il
est homosexuel, pervers, matricide et criminel illuminé ? Elle lui dépêche
un bourreau pour que sa mauvaise tête soit proprement et promptement séparée
de son corps licencieux.
C’est
ce qui va arriver à Théodore-Frédéric Benoît demain. En attendant,
il parle et se livre dans un discours qui mêle anecdotes, fantasmes, désirs,
délires, en oscillant de l’innocence étonnée et sacrifiée à la
culpabilité scandaleuse et assumée. Ses mots ne relèvent ni tout à
fait de la confession ni complètement de l’affabulation. Ils sont à
la marge, à la frontière de ces deux modalités discursives.
Le
texte de Christian Siméon pose à chaque étape de ce monologue la
question du rapport entre les mots et les choses : c’est le discours
qui façonne le monde et c’est Théodore-Frédéric qui se crée
lui-même par son aveu ou son refus, assassin ou victime. De même, ce
sont les discours des commères de Vouziers qui ont engendré la
dissimulation, l’aigreur, voire la perversion du « fils bancal du
juge de paix ». La puissance du verbe qui fait et défait les choses
constitue donc un des enjeux du monologue du condamné. Que ce soit au
théâtre, lieu privilégié de la parole et asile de la marge, où
soit présenté et interprété ce discours n’est pas un hasard.
C’est bien le signe que, sur scène, peuvent survivre et renaître
toutes les alternatives et se faire entendre tout ce que la société
étouffe.
La
mis en scène du texte de Siméon est l’œuvre de Marie Pagès. La
lecture intelligente qu’elle fait de cette confession impudique
transparaît dans la précision imposée au jeu de Nicolas Senty.
Celui-ci, apparu en redingote contre la paroi de pierre de sa cellule
se déplace entre les murs qui l’enferment avec la circonspection et
l’inquiétude d’une mouche prise au piège. La salle du Ring est à
cet égard magnifiquement utilisée puisque l’austérité de la
pierre dispense le monologue d’un décor qui aurait étouffé sa portée.
Le comédien est libéré de toutes contraintes spatiales autres que
celles qu’il s’impose par son jeu.
Petit
à petit, Théodore-Frédéric Benoît se révèle à nous. Derrière
la rumeur de Vouziers, derrière les sarcasmes rapportés, derrière
les paravents d’excuses, apparaît alors un homme qui veut tenter
d’être clair au cœur de ses contradictions. Davantage que le résultat
de l’enquête, nous intéresse alors le déploiement de ce désir
d’authenticité et la mise à nu progressive de l’âme et du corps
de Frédéric.
A
mesure que la confession s’ordonne, les signes physiques du dépouillement
sont en effet de plus en plus visibles. Le coupable commence par
saigner du nez. Ce saignement est à la fois une anticipation de
l’artère sectionnée du lendemain et en même temps une réminiscence
de l’enfance dont c’est la plus commune des blessures. Le héros,
petit enfant d’une mère désarçonnée et d’un père imbécile
saigne d’un nez qu’il est allé fourrer dans l’interdit… Blessé
au visage et déjà symboliquement dépouillé, il continue son chemin
d’exhibition en se dévêtant. L’acteur, entièrement nu, continue
la confession de Frédéric qui semble d’autant plus authentique
qu’elle n’a plus le masque du costume pour se dissimuler.
On
s’aperçoit alors que ce que la société condamne, ce qu’elle exécute,
c’est de la chair, de la peau chaude, des muscles tendus, du vivant,
mieux encore, de l’humain. On ne peut pas dire que Hyènes soit
un plaidoyer contre la peine de mort puisque ce texte est tout sauf un
plaidoyer. Le propos de Siméon n’est évidemment pas didactique. Néanmoins,
ce qu’il dit sur la force d’exclusion et de suppression de la société
et sur les individus qui en sont les victimes est d’une remarquable
efficacité. Rien ne nous est imposé mais tout nous est suggéré à
penser et à méditer. C’est bien là la marque d’un grand
dramaturge et il est urgent de s’apercevoir que Christian Siméon en
est un.
Ce
texte étincelant est servi par un acteur doué et sensible. Nicolas
Senty réalise ici une remarquable performance et il joue ses effets
avec une retenue parfaite : ni jamais complètement hystérique, ni
tout à fait tendre, il est strictement à la marge de l’innocence et
de la malveillance et interprète avec finesse cet être aléatoire,
trouble et ambigu. La parole qui est tenue sur scène est inouïe :
elle est donc indispensable.
|
|
Un
beau travail du chapeau
Un
papillon dans le clocher
au Théâtre des Corps Saints
Jusqu'au
28 juillet
Par Samuel Martinez
Comment résister
à la folie douce et contagieuse de Georges Courteline ? Le titre de la
pièce suffit à évoquer le vocabulaire fleuri et métaphorique des
personnages, bourgeois cyniques et égocentriques du début du 20ème
siècle. En marge du comique de boulevard de son époque, le dramaturge
pousse dans leurs retranchements des couples exaspérés et
pince-sans-rire, traquant l'absurde et le cocasse avec une écriture
qui n'a pas pris une ride.

Ce spectacle est
composé de quatre pièces en un acte séparées par des chansons
typiquement réalistes et qui sont peut-être les seuls moments d'humanité: amante
délaissée, leçon de couture d'une mère à sa fille ou fanfaronnades
masculines, les quatre excellents comédiens Marie-Christine Jeanney,
Marylin Langoureaux, Auber Defoy et Christian Garel viennent tour à
tour raconter une histoire en musique.
A la différence de
son contemporain Eugène Labiche,
Courteline préfère le huis-clos enragé et caustique au
comique de situation. Il va bien plus loin dans l'absurde de la faconde
obstinée des personnages : il s'agit de s'écouter parler puisque
l'autre ne vous écoute pas et de ne pas perdre la face.
Ainsi pour
exclure Mr Des Rillettes (sic) de leur conversation les
Boulingrin se parlent brusquement en faux anglais avec la complicité
de leur bonne. Loin du trio classique mari-femme-amant, la scène de
jalousie de Gustave à sa femme Caroline n'est qu'un prétexte pour révéler
la médiocrité de l'un et l'exaspération de l'autre.
Le minimalisme du décor,
quelques sièges, un paravent ou un faux miroir, renforce le texte et
le jeu des acteurs. Ce clou au mur devient effectivement miroir quand
les personnages viennent se planter devant en rectifiant leur cravate
ou leur coiffure. Le mari s'en sert d'interlocuteur tout en parlant à
sa femme qu'il ne regarde donc pas car ils ne se connaissent que trop
bien.
En contre-réaction à
un ennui profond, le froid détachement bourgeois laisse place à des
bizarreries cyniques chères à Courteline. Gilbert Ponté est fidèle
à sa philosophie : l' espace représenté par les comédiens est
surtout mental et le réalisme doit laisser place à la réalité des
personnages.
Le texte contient
suffisamment de surprises et de rebondissements pour ne pas en faire
trop sur scène. Ainsi quand Gabrielle vient pleurer chez son amie à
propos de l'infidélité de son mari, c'est entre deux rires et
anecdotes qui n'ont rien à voir avec son chagrin. Elle n'espère pas
de compassion de toute façon et ce n'est pas cette amie qui lui en
donnera. La mise en scène traduit bien cet enfermement des personnages
qui évoluent ensemble mais de façon solitaire.
C'est peut-être ce
froid constat sur le couple et les relations mondaines qui donne un
caractère éminemment moderne à la pièce. Il s'agit de redécouvrir ce vieil auteur qui
supporte aisément la concurrence des auteurs contemporains.
Présenté pour la
première fois au Festival du Théâtre en Peignoir du Touquet, la
compagnie La Salamandre & Co rejouera ce spectacle en juillet
pendant le festival d'Avignon au Théâtre des corps saints.
|
|
Ainsi
parlait Ekudi !
La Damnation de
Freud à la
Chapelle du Verbe Incarné
Jusqu’au 28
juillet
Par Karine Blanc
L’action
se déroule à Vienne au début du siècle dernier. Un éminent médecin,
père de la psychanalyse, nommé Sigmund Freud, se voit proposer par
son disciple, Ferenczi un sujet d’analyse inespéré : un tirailleur
sénégalais, choqué, enfermé dans un profond mutisme et oublié dans
un hôpital militaire. L’hypnose sera-t-elle salutaire à Ekudi qui
se trouve être un sorcier Yoruba ? Ou ira-t-il chercher ailleurs, chez
ses ancêtres, la force qui manque peut-être aussi au distingué
Docteur Freud ?
Qui
n’a jamais rêvé d’avoir accès aux archives secrètes de
l’illustre et regretté Docteur Freud ? Vous en avez rêvé …
Babatundé, gardien de nuit sénégalais, l’a fait. Il est là, sous
nos yeux, muni d’une lampe torche, fouillant audacieusement la mémoire
interdite du père de la psychanalyse. Une fois n’est pas coutume,
c’est le gardien du temple qui en est le profanateur.
Babatundé n’est pas là par hasard : l’esprit de son grand-père
le pousse violemment (il se manifeste par des douleurs physiques
insupportables) à accomplir une mission salvatrice pour lui, pour la mémoire
de ses ancêtres et pour l’amour de la vérité. Babatundé cherche,
part à la rencontre de la petite histoire, celle qui n’est pas
rapportée dans les livres, et le passé s’ouvre à nous…

Vienne
1919, Sigmund Freud a 63 ans. Il peine sur le cas d’un patient russe
qu’il estime ne pas avoir guéri et qui le confronte à un cuisant échec
personnel, peut-être est-il temps de passer la main. C’est alors que
Ferenczi, son disciple le plus brillant et le plus fidèle, lui offre
sur un plateau un merveilleux sujet d’analyse. Un tirailleur sénégalais
(un de ces combattants pour une France libre qui furent ensuite
superbement ignorés ou pire, humiliés), oublié à l’hôpital dans
un état de prostration avancée.
Après
quelques digressions entre le Docteur Freud et son épouse sur la
capacité ou l’incapacité d’un nègre à réagir à l’hypnose
(ce qui supposerait qu’il ait un inconscient et par conséquent, un
esprit !), la décision est prise de profiter du spécimen pour en
savoir plus sur les capacités mentales de ces indigènes et de découvrir
peut être ce que Darwin appelait le « chaînon manquant » entre le
singe et l’homme.
Alors
que le docteur Freud croit sortir Ekudi de son mutisme grâce à
l’hypnose, ce dernier est en réalité ramené par une idole vaudou
ornant le cabinet du docteur. Les considérations raciales précédemment
évoquées étant plus le fait d’une ignorance inavouée que d’un
racisme primaire, des relations, que l’on pourrait presque qualifier
d’amicales, se tissent peu à peu entre la famille Freud et le sujet
d’analyse du Docteur : Ekudi, sorcier Yoruba.
Alors
que la psychanalyse est fondée sur l’écoute non orientée et
l’anti-suggestion, Ferenzsi, fasciné par la sagesse d’Ekudi, est
persuadé qu’il détient un savoir qui permettrait de faire évoluer
techniquement la psychanalyse. Il en vient même à remettre en cause
cette méthode de guérison au grand dam de son maître.
Le
grand Freud, perplexe, touché à son tour par les paroles d’Ekudi
qui semble le cerner d’avantage que lui-même n’a su l’atteindre,
vacille en son domaine. Qui analyse vraiment l’autre ?
La
mise en scène très académique cadre parfaitement l’intrigue et les
comédiens, irréprochables, si ce n’est dans une linéarité qui,
bien que nous permettant d’intégrer leurs personnages, aurait mérité
quelques envolées. Reste que l’originalité et l’audace du propos
parviennent à eux seuls à nous captiver jusqu’au dénouement final
qui exalte la vérité. Et n’oubliez pas : toute ressemblance avec
des personnes existantes ou ayant existé, ne serait que pure coïncidence…
|
|
Rouge
!
Belles de Brecht
au Théâtre des Roues
Jusqu’au 28
juillet
Par Rodrigue Lecoeur
Rouge
le sang, rouge, la guerre, rouges de honte, de dégoût et de colère,
les putes, rouge aussi la révolution et le drapeau international
promettant des lendemains meilleurs ! Avec force et passion, les trois
Belles chantent Brecht. On est loin de la force terrifiante des Damnés
ou de Marlène et de ses cigarettes lascives en volutes, mais les trois
artistes parviennent néanmoins à créer une ambiance de cabaret
sympathique et à trousser un honnête hommage au maître

C’est
faire le pari de l’originalité que de rendre hommage au Brecht des
chansons dans un festival tout à la gloire du théâtre. Les textes
mis en musique par Kurt Weill ou Hanns Eisler constituent une partie
souvent méconnue de l’œuvre du dramaturge allemand. Leur interprétation
les faire sortir de l’ombre et rappelle leur poésie, leur force
comique et l’intensité de l’engagement politique qu’ils révèlent.
Mesdemoiselles
Amar, Benoit et Carissimo se sont drapées de rouge et délicatement
emplumées, elles passent de l’art de baiser les anges à
l’apologie de la choucroute et de la bière de la Moldau. Les textes
sont incisifs et drôles, poétiques, revendicatifs, amers et passionnés.
Les amours bafouées, les femmes blessées par des salauds, les putes
et les mauvais garçons, la guerre et l’humiliation des peuples sous
le joug des puissants, Le Kaiser assassin, la révolution qui
s’annonce mais ne vient pas, trop tôt recouverte par le drapeau
nazi, Hitler, piètre peintre en bâtiment d’une Allemagne déliquescente
qui traite les amoureuses de « putain à juif » : autant de thèmes
qui campent le décor cynique et brutal de l’Allemagne de
l’entre-deux-guerres.
On
retrouve avec plaisir des mélodies et des textes connus, traduits par
Vian et interprétés en leur temps par Gréco et Montand, mais on découvre
également des poèmes, des saillies, des aphorismes percutants et émouvants
qui dressent de Brecht un portrait inattendu, fait d’irrespect pour
les institutions, d’incorrection potache et d’affection fraternelle
pour tous les marginaux qui hantent les bas-fonds, couteaux à la main
ou talons aiguilles aux pieds
Les
trois Belles font preuve d’un enthousiasme certain pour servir la
vitalité à l’œuvre dans les textes de Brecht. Anne Benoit, belle walkyrie
pleine de santé à l’impeccable chignon platine campe avec un
abatage virulent les mères éplorées par la guerre et les filles de
mauvaise vie qui ont froid dans la rue. Sa voix d’alto grondante ne
lui permet pas toujours de tenir la note mais elle compense ses défauts
de chanteuse par un jeu puissant et tonique. Jocelyne Carissimo, sorte
de Louise Brooks à fleur de peau réplique dans l’aigu à sa
camarade. Toutes deux sont soutenues par le piano de Fanny Amar. Le défaut
majeur de leur interprétation tient à son manque de synchronisation.
On a davantage l’impression d’une juxtaposition que d’une osmose
des talents. Les trois femmes ne se répondent pas vraiment et jouent
les unes à côtés des autres sans véritable souci d’œuvre
commune.
Ces
défauts ne parviennent néanmoins pas à défaire complètement
l’intérêt et la sympathie qu’inspire ce spectacle à la gloire
tonitruante de tout ce que l’Allemagne a de meilleur et qu’elle a
failli perdre dans les bras d’un moustachu paranoïaque. Les femmes
très belles, la bière très blonde, les paysages et les villes,
l’esprit mordant et caressant d’un pays tragique, déchiré par le
monstre attaché à son foie, tout nous revient en mémoire et nous
rappelle à la vigilance tenace dont l’horreur nous a imposé le
devoir. Peut-être est-ce pour cela que la fin du spectacle est si
pleine d’émotion : après avoir chanté, hurlé, grondé et déployé
leurs effets, les trois Belles de Brecht se concentrent autour d’une
toute petite boîte à musique qui égrène les notes fragiles et si
souvent bafouées de l’Internationale…
|
|
Turbulent
silence
Les Heures blanches
au Théâtre de la Poulie
Jusqu’au 28 juillet
Par Catherine Robert
Sept
ans et mille cinquante heures passées à tenter de comprendre sa
maladie… Folie ? Non : psychanalyse. A partir du roman de Ferdinando
Camon, La
Maladie humaine, Didier Bezace
a adapté Les
Heures blanches qui font le récit
de l’arrivée du Moi sur les rives inexplorées du Ca. Bernard Di
Amor met en scène Laurent Dallias dans ce récit d’une cure
analytique. Le ton est drôle et grave, toujours juste et le spectacle
de bonne tenue.

«
Le sujet, c’est moi. » Cette formule lapidaire ouvre le spectacle en
le plaçant d’emblée en territoire d’analyse où le jeu de mots
est roi. Un homme est là, couché. Il est vêtu d’un pyjama blanc et
tous les meubles du lieu où il a échoué sont recouverts de grands
draps immaculés. On est avant ou après le grand nettoyage et il y a
du remue-méninges dans l’air.
L’homme
re redresse alors et entame le récit d’après le récit, celui qui
fait la synthèse de toutes les séances d’analyse. Un esprit s’est
repris et a remis de l’ordre dans ses morceaux : il relate par bribes
les sept années de cure et les tours et détours de la relation
qu’il a entretenue avec son analyste.
Un
psychanalyste constitue une figure difficile à cerner dans la mesure où
il est le réceptacle du transfert qui permet à l’analysant de
dialoguer avec sa propre névrose. L’analyste incarne tour à tour
toutes les figures de l’altérité et la relation entretenue avec lui
est du même coup extrêmement délicate. Du serrement de main initial
au « bon, ça va », qui ponctue la fin de chaque séance, Laurent
Dallias, en analysant méticuleux, reprend les événements récurrents
ou exceptionnels qui ont marqué les étapes de son cheminement
d’explicite.
Parmi
toutes ces heures passées sur le divan, celles qui furent les plus
utiles sont les « heures blanches », c’est-à-dire les heures de
silence où est dit autre chose que ce que les mots permettent
habituellement de signifier. Puisque la parole est une opération risquée
et contraignante, et parce qu’il arrive parfois qu’on ait soudain
envie de ne pas faire plaisir, de signifier sa résistance, de se
taire, on maintient ces grandes plages vides, en restant silencieux,
posé sur le divan comme une amibe boudeuse…
Mais
sur le blanc des heures silencieuses reviennent peu à peu les mots qui
vont permettre de comprendre pourquoi on en est arrivé là… Il
s’agit en effet de continuer son analyse pour élucider les raisons
de son entrée en analyse ! Comme le souligne le texte en parfaite
intelligence avec les principes de la cure, on n’entreprend pas une
analyse pour guérir mais pour comprendre sa maladie, ce qui permet déjà
une amélioration de cette dernière.
La
mise en scène de Bernard Di Amor colle au plus juste au déroulement
psychothérapeutique. En effet, le décor initialement recouvert par la
gangue des draps est peu à peu dévoilé. Un canapé marron apparaît
bientôt, et les housses sont retirées des objets au fur et à mesure
que l’esprit se révèle à lui-même. On s’aperçoit alors que
l’on se trouvait dans le cabinet de l’analyste, enfin rendu à
lui-même maintenant que sont évacués les oripeaux dont le transfert
l’avait recouvert.
Le
patient, en pyjama régressif au début du spectacle, se rhabille en
costume de ville à l’issue de sa performance introspective, pour
signifier le retour au réel que constitue l’abandon de la carapace névrotique.
Au fur et à mesure du lever du rideau psychique, sont découverts un
certain nombres d’objets que la mise en scène dispose en référents
drolatiques des progrès. Un ours en peluche et un petit camion rouge
reviennent comme autant de renvois d’enfance. Pour signifier le
caractère autonome de la cure, l’acteur s’occupe lui-même d’une
partie des éclairages et de la climatisation, signifiant ainsi la
responsabilité du patient dans la prise en main de son (ré)confort
mental.
Laurent
Dallias évolue avec aisance dans ce parcours du combattant de soi-même.
Tout à tour inspiré, désolé, goguenard, intrigué, il entreprend de
percer à jour la personnalité de son analyste comme un Watson débonnaire
à qui on aurait soudain confié toute l’enquête. Il sert avec précision
le texte et le projet analytique et son jeu, qui évite l’outrance, a
l’extrême mérite de suggérer que l’analyse est une affaire
ordinaire qui n’est pas seulement réservé à l’élite
new-yorkaise et neurasthénique des films de Woody Allen. Laurent
Dallias joue un homme malade du langage, comme il y en a tant.
L’humour du texte et l’ironie légère qui transparaît du jeu de
l’acteur font de ce spectacle une belle occasion de sourire, c’est-à-dire
de se détendre l’âme.
|
|
Féerie
musculaire
Triple Trap
au Théâtre du Chien qui Fume
Jusqu’au 28 juillet
Par Karine Blanc
Triple Trap
est un périple initiatique
: de la naissance de trois oisillons gauches et athlétiques à tous
les possibles que leur promettent leurs ultimes envols. Un spectacle poétique
et enivrant où cordes et trapèzes semblent être des instruments
magiques, sortis d’un monde providentiel, pour donner des ailes au
trio qui nous livre un ballet magistral. On appelle cela le cirque
moderne … on pourrait dire aussi une féerie musculaire.
Un personnage étrangement austère et lugubrement grimé,
peut-être le clown triste du cirque nouveau, fait son entrée en
poussant un chariot vitré dans lequel s’enchevêtrent des corps dont
on ne sait pas à qui appartient quel membre. Si nos références
anatomiques sont toujours exactes, et dans la mesure nous pouvons
compter trois têtes aplaties contre les parois de verre, il semblerait
que ce méli-mélo humain soit composé de trois personnages. Le
contortionnisme a beau être une aptitude fréquente chez les athlètes
de cirque, cet imbroglio charnel concentré dans un si petit
espace est d’un esthétisme figuratif surprenant.
Les corps enchevêtrés se déplient alors lentement, avec
des gestes saccadés. Leurs visages sont empreints de l’expression de
surprise de l’oisillon qui sort de l’œuf, dans une harmonie chorégraphique
qui suivra le trio tout au long du spectacle.
La musique de François Morel, qui guide chacun de leur
geste, nous emporte presque à elle seule dans un ailleurs qu’achèvent
de parfaire le décor fantomatique et les chorégraphies des trois athlètes-artistes-scénographes,
Aurélie Horde, Anne Joubinaux et Jean Baptiste Taguet.
Dans ce monde aux limites incertaines, nous nous laissons
happer par les tâtonnantes péripéties de nos trois oisillons
faussement empotés. Le trio féerique, prisonnier de cet étrange no
man’s land, ne tarde pas, de fausses maladresses en danses émouvantes,
à s’élever dans les airs à l’aide de leurs seuls corps qui
n’en forment plus qu’un.
Cette unité corporelle, fascinante sur la terre ferme, ne se dément
pas dans les airs. En haut des cordes aussi bien que suspendus au trapèze
providentiel, leurs muscles entrent en action avec une puissance phénoménale
que l’on devine à peine tant leur aisance et leur grâce les
baignent d’une aura surnaturelle.
Ils réalisent des exploits surhumains ? Normal, ce sont des
fées ! Ils disparaissent et réapparaissent au gré de l’intrigue,
tour à tour happés puis recrachés par une imposante armoire rouge et
magique campée dans un coin de la scène. Cette porte vers l’autre
monde est le seul élément qui réussit à scinder le groupe. Quand
l’unité devient multiple, l’individu se transforme en un être
banal et se trouve renvoyé à de bas sentiments humains.
Enfermés dans un espace, aussi abstrait soit-il, et pour un temps indéterminé,
un homme et deux femmes … lorsque les liens qui les soudent les uns
aux autres deviennent plus lâches … quel sentiment plus humain que
celui de la jalousie peut-il les animer ? Un sentiment bien vil qui
engendre pour notre plus grand plaisir de nouvelles émotions sonores
et visuelles et des envolées corporelles et poétiques toujours plus légères.
Ils volent, sautent et marchent au plafond avec le naturel
teinté d’étonnement d’un enfant qui ferait ses premiers pas sous
nos yeux émerveillés. Lorsqu’ils tissent les cocons dans lesquels
ils s’enferment pour la fuite ultime, on est prêt à croire à
toutes les renaissances … on a rêvé pendant plus d’une heure,
pourquoi s’arrêter ?
|
|
En
direct de Fort Alamo
C’est
un fait, l’Indien crache trop ! à la Condition des Soies
Jusqu’au 28 juillet
Par
Patrick Decome
Créé
il y a vingt ans, rue Mistral à l’hôtel Sorbier, ce
« western-theater » nous
revient tous les dix ans, transformé au gré des metteurs en scène. A
la suite de Jean-Claude Bouillon (Les
Brigades du Tigre),
Sylvain Thirolle signe aujourd’hui une mise en scène originale. Il
interprète avec grand brio le soldat Gardner, aide de camp de l’armée
nordiste, caporal épinglé par Christian
Neupont, vieil officier haut
en couleurs évoluant dans une sorte de film en noir et blanc où se profile l’univers des Marx Brothers.

Au public qui crie au
régal et en redemande, l’Avignonnais Jacques Henri Pons, l’auteur
de ce texte très enlevé, dédicace quelques livres. Ce pianiste,
grand amateur de jazz et ami de la famille Petrucciani répète
inlassablement combien il aime le théâtre (douze pièces à son actif
), ainsi que son propre lieu de diffusion puisqu’il est le propriétaire
de la Condition des Soies.
Sylvain Thirolle, très
lié à Jacques Henri Pons, a reconstruit la version originale de la pièce
en utilisant d’autres de ses écrits. La pièce a été déstructurée,
sa forme classique cassée. Cet univers façon Marx Brothers n’est
pas sans rappeler le cinéma muet des années 1930. Les plans « au
couteau » voulus par l’auteur correspondaient à cette période
fertile en production cinématographique du genre.
Sylvain Thirolle
met admirablement en scène ce campement où deux militaires de
l’armée du Nord sont encerclés par des Indiens pendant la guerre de
Sécession, au milieu des relents de la bataille de Fort Alamo et des
lancinants tambours de guerre. « Tout devait apparaître dans la
marmite de la mise en scène », explique-t-il, « et dans cette
marmite théâtrale, les références aux auteurs sont fréquentes. On
y joue de l’anachronisme. Ce ne sont pas de grandes envolées mais
des mots et des situations cocasses avec lesquels nous nous amusons ».
Avec Christian Neupont, ce
sont des retrouvailles puisque ces deux-là se sont fréquentés de
nombreuses années à l’Epée de Bois à la Cartoucherie. On a pris
l’habitude de le retrouver à Avignon où il a emporté les années
précédentes de francs et mérités succès avec les pièces de H-Frédéric
Blanc mises en scène par P.Brunet. Il excelle en vieil officier qui a
le courage de sa couardise. Altier, autoritaire quand il veut, pleutre
quand il ne le faut pas, il a le panache de Cyrano, Roxane en moins,
Plumette en plus.
Cécile Carré (entre eux, ils
l’appellent Plumette), incarne
une squaw qui s’expose tant par la présence vivante de la musique
qu’elle donne avec bien du talent sur son piano comme au bon temps du
cinéma muet, que parce qu’elle représente la médiation entre deux
cultures aussi différentes que sont celles des Visages pâles et des
Peaux rouges. Entre Pocahontas et Heidi, elle offre au public un jeu
rafraîchissant : des figues qu’elle sort d’un grand panier, la
belle partition des Gymnopédies de Satie et quelques chansons.
Tout au long de cet épisode
méconnu de l’histoire des Etats-Unis, on jubilera devant la bêtise
des militaires et la concupiscence d’un curé confesseur. Voici donc
un excellent travail sur l’absurde, voilà un bonheur d’interprétation.
Dans cet espace, tout se joue à scène ouverte, sans cacher les
changements de plateau. C’est tellement amusant de voir évoluer tout
ce monde agité, passant du totem qui sert de penderie pour se
jeter dans les grandes batailles de la conquête de l’Ouest que
l’on y rit, on y rit, et c’est tant mieux !
|
|
A
l’ombre de l’homme
Je
me suis tue à la Péniche
Cristal Théâtre
Jusqu’au
28 juillet
Par Karine Blanc
Parce
que Momone s’est tue longtemps et que son mari s’en est allé vers
l’autre monde … sa gorge se dénoue et les mots s’échappent à
la rencontre de sa mémoire pour nous dire la vie à l’ombre de son
homme. La mise en scène de Jean-Claude Drouot, remarquable de
concision, laisse l’espace qu’elle mérite à la magnifique Odette
Simonneau.
Une
voix altérée par le poids des années s’élève dans l’obscurité
sur l’air de la Paloma. On découvre alors une femme septuagénaire
qui, un sourire serein sur le visage, tournoie nonchalamment dans la pénombre,
une ombrelle sur l’épaule. C’est Momone qui, en veuve joyeuse,
s’apprête à parler enfin, pour mettre des mots sur des années de
soumission. C’est qu’elle l’aimait son homme, Momone ! Elle a
tout supporté pour lui : renoncer à ses rêves, n’être que pour
lui, que par lui, au prix des toutes les humiliations. Et pourtant elle
le dit : elle n’aurait pas voulu d’autre homme que lui.
La
mémoire de la vieille femme nous ouvre ses portes pour nous emmener
vers l’homme voleur de vie … l’homme de sa vie. Nous nous
retrouvons là, avec Momone, à le suivre en cachette dans une manif.
Il ne voulait pas l’emmener, mais elle l’a suivi quand même. Pas
pour la manif, elle ne sait même plus pourquoi ils marchaient. Elle
voulait seulement l’admirer dans son costume de drap, au milieu des
copains … le regarder pérorer, rire, taper sur des épaules, lever
le poing, s’enflammer, puis courir quand ceux d’en face ont chargé.
C’est là qu’elle l’a vue, la garce du syndicat, la maigrichonne,
la planche à pain ! Elle l’a vue trébucher, et elle l’a vu, lui,
qui la prenait par la taille et qui l’entraînait dans un petit hôtel.
Le
soir quand il est rentré, elle a eu envie de lui balancer la soupière
à la figure, mais elle lui a quand même servi la soupe, en silence
… après y avoir tout de même renversé la salière ! Momone se
battait avec ses petites armes et Momone riait, aussi souvent qu’elle
pouvait, dans les maigres interstices de joie qu’il lui accordait,
parce qu’elle aimait la vie.
Momone
n’a pas d’enfants : il ne l’honorait pas beaucoup ou alors si
rapidement … entrer, sortir et dormir et pas de mots tendres, jamais
… rien pour nourrir les rêves qui n’étaient selon lui qu’un
truc de bonnes femmes, un fardeau qui faisait mourir plus vite. Il
n’a jamais rêvé et il est mort. Momone se réveille enfin.
Je
me suis tue
est né des souvenirs de très vieilles femmes des Côtes d’Armor,
dont le metteur en scène Ricardo Montserrat est tombé amoureux. Ce
sont elles qui ont donné naissance à Momone, ce personnage si réel
et pourtant fictif, construit avec des morceaux de vies prises aux unes
et aux autres. Les faits et les évènements retranscrits dans la pièce
ont existés dans la mémoire de celles qui les ont racontées. Ricardo
Montserrat a reconstruit leur parole pour exalter dans la confusion des
souvenirs et des oublis, la recherche de ce qui donne un sens à la vie
et à la survie d’un être humain.
Momone
est née de destinées étouffées mais le message qu’elle nous délivre
ici est celui de l’amour de la vie et du bonheur de donner sans rien
attendre en retour. Momone sait ce que veut dire aimer, et même si ses
jours n’ont pas souvent été gais, on ne peut voir en elle qu’une
incorrigible optimiste, vivante et pétillante qui a encore au moins un
souhait : mourir heureuse.
|
|
Ballade
enchantée dans la vie ordinaire
Qui
est-ce qui me ramène
au théâtre Le Paris
Jusqu’au
28 juillet
Par Daniel Duval
Gilles Detroit nous
permet, à travers ses déambulations dans la grande ville moderne, de
nous rappeler combien nous pouvons être démunis face au progrès. Ce
spectacle ressemble à un sourire de le miroir de notre vie
quotidienne, on appréciera particulièrement la simplicité de ton et
la lucidité du regard.
Gilles
Detroit, seul en scène, parcourt des moments de la vie quotidienne et
jalonne son spectacle des questionnements qui y sont inhérents.
Comment se servir d'un ordinateur, acheter un billet de train pour
partir en vacances, faire ses courses au supermarché ? Des instants de
tous les jours où il faut trouver des réponses appropriées. Comment
s'y prendre, se comporter ? Si l'on ne sait pas, on se trouve alors
hors de la société, désemparé et fragile. C'est ce personnage « à
côté », qui peut parfois nous ressembler, que fait ressurgir le comédien
dansant sur l'écume du monde.
« Est-ce que vous avez remarqué ? Est-ce que vous savez ? » Dès les
premiers mots, on est dans la complicité avec Gilles Detroit. La première
des qualités de la représentation est le rapport au public, intime et
chaleureux. L'humoriste pose des questions et scrute le public qui répond
souvent par le rire, ce qui l’incite à poursuivre et à apostropher
les gens.
L'humour réside ici
dans l’exploration de situations cocasses, incongrues et anodines.
Qu'il triomphe ou pas de ces défis de tous les jours, il y a de la drôlerie
dans cette lutte entre l'homme et la grande ville moderne. On est dans
l'univers du clown, plutôt rouge que blanc car il ne se prend jamais
au sérieux. On pense à Gustave Parking ou Buffo qui sont aussi des
artistes au nez rouge, au physique dégingandé et qui ont maille à
partir avec le quotidien. Toutefois, Gilles Detroit a pour lui la
finesse, il laisse transparaître sa fragilité et nous laisse voir
l'empreinte de cette vie sur lui et sans fard.
Le
comique abonde dans le langage : verbes à double sens et jeux de mots
fusent à profusion. Ainsi l'homme qui ne sait pas se servir d'un
ordinateur examine l’inscription sur son PC : « Si vous avez un
problème, cliquez dans menu; si ça persiste, regardez avec votre
serveur » Et Gilles Détroit de renchérir « Forcément, s’il y a
un problème de menu, il faut regarder avec le serveur... »
Les transformations physiques du comédien participent beaucoup de la
bonne humeur générale : mimiques impayables et déformations récurrentes
du visage au gré des états sociaux traversés.
La vie du couple est
un élément récurrent dans ce spectacle. Comment répondre à sa
femme quand « elle s'introduit dans le lit avec la légèreté d'un
cyclone traversant les Philippines et demande pourquoi on fait pas
l'amour ? » Comment ne pas être abasourdi, quand on lit la liste des
courses à faire au supermarché avec des noms saugrenus qu 'on ne
comprend pas ? Mais aussi comment faire plaisir à son épouse en lui
faisant une recette de cuisine(surtout si on ne sait pas cuisiner ?).
Cependant au-delà de
tout cela, sous l'ironie, il y a toujours de la tendresse. L'humour ne
tombe jamais dans la méchanceté gratuite, la caricature facile. Il y
a une recherche d'authenticité, de vérité sur la condition humaine,
et le regard du comique laisse parler les failles de l'humain.
C'est
un spectacle qui oppose un monde agressif à un homme simple, humain et
touchant. A voir sans retenue si l'on veut passer une agréable soirée.
C'est drôle, pétillant et on apprécie la lucidité du regard sur
l'homme, on salue la vitalité du langage, l'invention du verbe. Ce
n'est pas trop long et cela se termine sur une musique latine qui
accompagne notre pas dansant vers la sortie. Comme toujours il faut se
hâter de rire de tout, de peur d'en pleurer.
|
|
Il
était un enfant …
La
boîte en coquillages
au Funambule
Jusqu’au
28 juillet
Par Karine Blanc
Dans
la maison familiale, quatre enfants se retrouvent au chevet de leur père
agonisant. Le sort du mourant est au cœur des débats. Faut-il abréger
sa souffrance en l’aidant à partir plus vite ou le laisser crever à
petit feu. Les règlements de compte fraternels et la haine latente
pour le père cachent un lourd secret. L’auteur soulève la question
du pardon … mais le pardon n’engendre pas l’oubli et Karl
n’oubliera jamais l’année de ses cinq ans.

Dans
un décor qu’aurait pu commettre un Roger Hart qui aurait manqué
d’argent, Karl, derrière un bar en bois d’acajou, tente d’ouvrir
le bar familial avec une violente impatience. Un sourire caustique
illumine son visage : bien sûr, il n’a pas la clé. D’un geste
violent, il fait sauter la serrure, s’empare des précieuses
bouteilles et avale goulûment une longue rasade de vodka. Il est seul,
fébrile. Il semble attendre quelqu’un ou quelque chose. Il va de
temps à autre jeter un regard impatient à travers les persiennes.
C’est
alors qu’apparaît, dans l’encadrement de la porte, sa sœur
cadette manifestement harassée par un invisible fardeau. Elle
s’inquiète de son état, lui fait remarquer amèrement son penchant
un peu trop poussé pour l’alcool, puis le serre dans ses bras.
L’atmosphère est lourde, électrique. Marie, la benjamine, fait
alors son entrée. Elle aussi semble tendue et anxieuse. C’est alors
au tour de Marc, le frère aîné de venir ajouter à cette ambiance
pesante. Quel terrible secret se cache derrière ce douloureux huis
clos familial ?
Le
père se meurt là haut dans sa chambre, les yeux ouverts, le regard
fixe. Pourtant les mots qui s’échangent en bas entre sa progéniture
accablée sont pleins de fiel et de rancune … pas de place pour la
pitié là dedans, encore moins pour la tristesse. Les règlements de
compte qui fusent sous nos yeux sont le théâtre de quelques
confidences, confessions et souvenirs torturés qui nous aident à y
voir un peu plus clair sur ce drame familial
Karl
a cinq ans. Il a pris un petit billet qui filtrait d’une boîte en
coquillage et semblait n’être là que pour lui. Un petit billet pour
acheter des bonbons qu’il partage avec ses frères et sœurs et les
enfants du voisinage. Seulement voilà, la boulangère étonnée
qu’un si petit garçon possède un si gros billet, en parle à sa mère
et c’est le drame :
Karl est convoqué devant le tribunal familial présidé
par le terrible juge papa et malgré les efforts désespérés de son
frère Marc, avocat commis d’office pour le défendre la sentence
tombe, terrible, sans appel : COUPABLE
Pendant
plus d’une année, le petit Karl sera emprisonné dans une pièce
minuscule de la maison. Plus d’une année sans sortir, sans voir
personne, avec juste l’alimentation nécessaire à sa survie … et
les pains au chocolat que sa sœur Marie, lorsqu’elle parvient à en
dérober, lui passe en cachette sous la porte en les aplatissant comme
des crêpes. C’est le temps des remords inguérissables pour Marc qui
n’a pas su protéger son petit frère. Plus d’une année pour trois
vies gâchées et une vie brisée … Karl a survécu et pourtant, il
est mort à cinq ans.

Malgré
la force de l’intrigue qui tient en haleine jusqu’à la fin de la
pièce et la personnalité des protagonistes remarquablement dessinée,
on peut regretter une mise en scène approximative, sans parti pris
visible, souvent fastidieuse et en pléonasme constant avec un texte
intelligent mais pas toujours adroit. La direction d’acteurs aurait
sans doute mérité plus de subtilité. Elle est malheureusement préjudiciable
aux comédiens dont on soupçonne le talent, à l’exception du
personnage de Marie interprété avec beaucoup de nuances et de
justesse.
Reste une histoire poignante et un petit Karl dont on se souviendra.
|
|
Entremet
fadasse
Manger
au Lucernaire Forum
Jusqu’au
28 juillet
Par
Alex Hendrinne
Apôtre
de la vérité selon laquelle « on est ce que l’on mange »,
Philippe Person a dressé une typologie des comportements alimentaires.
Six comédiens les interprètent sur scène. Les brèves séquences qui
constituent le spectacle sont enlevées et vives mais laissent à
l’issue de la représentation un goût amer : la critique est
orthodoxe et on ne sort pas de la vulgate anti-malbouffe qui érige
depuis quelque temps la diététique en politique. Et si on était
justement autre chose que ce que l’on mange ?

On
retrouve en ouverture du spectacle de vieux extraits de Dim Dam Dom où
Jean-Christophe Averty avait filmé la célèbre Mapie en train de
faire l’éloge du petit pois, toujours original selon elle. Le ton
est donné : l’ambiance est au rire. Six personnages sont installés
à table et passent en revue tous les poncifs culinaires qui font
l’ordinaire des conversations entre commensaux : le tofu et
ses vertus nourrissantes, la couleur des aliments, le light et
les OGM, la pomme quotidienne qui protège de tout, les asticots dans
le camembert et autres truismes.
On pourrait penser que le projet est ici de dénoncer les discours
habituels sur la nourriture et de montrer l’inanité d’une société
qui a pour principal souci la qualité de ce qu’elle va mettre dans
son caca. Mais il n’en est rien et le texte tourne vite au consensus.
Malgré une apologie tonitruante et inattendue du gras, on sombre dans
les travers d’un discours galvaudé.
L’horreur
de l’anorexie et de la boulimie, les crispations des
psychopathologies familiales se nouant autour de la table, les
angoisses des régimes, les repas d’affaires, les escapades nocturnes
et neurasthéniques dans le ventre bienveillant du frigo : tous ces thèmes
sont repris dans le fil de trois histoires croisées qui se nouent et
se dénouent en parallèle, comme pour mieux montrer la complémentarité
des névroses alimentaires.
La
mise en scène est enlevée et les séquences alternent avec rapidité.
Les acteurs suivent le rythme et se remplissent en conscience sans
parvenir néanmoins à nous tenir vraiment en haleine. Il est bien évident
que l’anorexique va finir par mourir, il est certain que la mère de
famille au régime compte inconsciemment priver les siens et que les
rapports pathologiques à la nourriture sont enracinés dans des
traumatismes archaïques et renvoient toujours à des troubles sexuels.
Nous ne sommes guère avancés d’entendre ce que la psychanalyse et même
le bon sens nous assènent depuis toujours. C’est pour cette raison
que le sort des différents personnages nous indiffère tant la
question est par avance résolue.
Malgré
l’abatage et la bonne volonté des comédiens, ce spectacle nous
laisse donc un peu sur notre faim. Il est finalement moins intéressant
en lui-même que comme symptôme de la société qui l’applaudit.
Notre époque qui a vu déserté le champ politique, c’est-à-dire
celui du souci commun, a poussé le nombrilisme jusqu’à transformer
la nourriture en objet sacré. Il s’agit, et ça n’est pas une
mince affaire, de s’alimenter selon des normes et des critères précis,
réfléchis, voire (comble du chic) médités… Nous autres
Occidentaux grassouillets n’avons donc plus rien à faire que de nous
regarder survivre et combler nos panses douillettes. Notre époque de
consommation privilégie la jouissance individuelle sur le plaisir
collectif.
Même
sous des couverts analytiques, quel est l’intérêt de servir cette
soupe-là ? Le théâtre doit-il n’être que la chambre d’échos de
la médiocrité ambiante ? N’est-ce pas sur scène que peut et doit
renaître le souci politique, c’est-à-dire le soin apporté aux
discours et aux actes communs ? Le véritable problème avec Manger
est que cette pièce demeure une œuvre consensuelle.
On ne sort pas dérangé
ou troublé dans la mesure où les personnages caricaturaux laissent
l’époque intacte en ses errements. Nous avons raison de continuer à
penser à manger, à y penser beaucoup, à ne penser qu’à ça,
puisque les imprudents qui ne le font pas se rendent malades…
Continuons de nous occuper de nos estomacs : ils sont ce qui nous
constituent en propre…
On
rit devant Manger. Mais ne devrions-nous pas plutôt pleurer de
nous voir réduits à contempler nos semblables ruminer au lieu de nous
intéresser au reste, ne serait-ce qu’aux trains qui passent ?

|
|
Je
les ai tous pervertis !
Le
rêve d’un homme ridicule
à la Condition des Soies
Jusqu’au
28 juillet
Par Karine Blanc
Christian
Huitorel, interprète et metteur en scène de cette version théâtrale
de l’œuvre de Dostoïevski, réussit brillamment l’exercice périlleux
que constitue le monologue sur un texte aussi puissamment philosophique
et sensoriel que le récit bouleversant de cet homme ridicule. Le
texte, dont on ne perd pas une miette, n’a rien perdu de sa dimension
spirituelle : à découvrir ou redécouvrir dans sa version intégrale
…
Christian
Huitorel qui a relevé le défi audacieux d’incarner l’homme
ridicule de Dostoïevski, fait son entrée sur un plateau ascétique à
peine garni d’une chaise au dossier fatigué et … un peu plus loin
… d’une planche de bois qui pourrait symboliser le billot du
condamné à mort. Car c’est bien d’une condamnation à mort dont
il est question ici, à ceci près que la sentence a été prononcée
par le condamné en personne. On pourrait aussi qualifier cette
barbarie rampante qui se trame de suicide avec préméditation.
Une
idée noire et tenace tenaille notre homme ridicule depuis de
nombreuses et longues journées désespérées ; la preuve : il a déjà
acheté l’arme du crime. Elle attend son heure, là, sagement couchée
dans un tiroir qu’il ouvrira bientôt pour la dernière fois. Alors,
pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi cette nuit ? Parce que l’atmosphère
sombre et pluvieuse est particulièrement lugubre, et parce qu’il a
vu, tout à l’heure, cette étoile : cette unique étoile dans un
ciel d’Ebène qui semblait ne briller que pour lui, pour lui dire :
c’est pour ce soir !
Son
cœur fermé est soulagé, et l’irrévocabilité de sa décision le
fait marcher d’un pas plus léger. Rien ne le détournera de son but.
Rien ni personne. Pas même cette fillette qui, seule et terrorisée
dans l’obscurité des rues désertes, vient lui demander de l’aide.
Pas même cette gamine perdue dont la mère agonise, qui se cramponne
à ses vêtements et qui joint devant lui ses petites mains en signe de
supplication ultime.
L’homme
qui va mourir n’a plus de pitié … l’homme ridicule est déjà
mort dans sa tête : les sentiments appartiennent aux vivants. Il
gravit calmement l’escalier qui mène à son appartement, pénètre
chez lui, ouvre le tiroir de la mort, s’installe dans son fauteuil,
retourne l’arme contre sa tempe et tire.
Un
éclair, puis plus rien … un éclair, puis le réveil angoissé. Il
attendait le néant, mais c’est la vie encore, le voyage ankylosé
vers un autre monde en tout point semblable au nôtre, si ce n’est
que les hommes n’y sont pas pervertis … pas encore … mais que se
passerait-il si on leur apprenait la sensualité ? La découverte de la
sensualité est-elle la seule mère de la jalousie ? Comment réagit
l’homme face à son semblable vierge de tout vice ? La perfection mène-t-elle
infailliblement à l’ennui ? Si le paradis existe, l’homme y a-t-il
sa place ? La réponse de toute chose est-elle à chercher dans
l’amour de l’autre et dans l’oubli de soi ? Autant de questions
brûlantes que soulèvera le périple initiatique de l’homme qui méprisait
sa vie.
Le
texte de Dostoïevski magnifiquement mis en lumière par l’interprétation
de Christian Huitorel et par la sobriété de sa mise en scène, qui
laisse au texte tout le champ qu’il mérite, nous livre ici un
formidable message d’espoir, et délivre un laisser-passer salvateur
aux utopies les plus folles. Après avoir perverti ses semblables,
l’homme qui restera toujours ridicule, devra convaincre un peuple
incrédule de la possibilité d’un monde meilleur… Et si le combat
avait déjà commencé ?
|
|
Mes
amis, miroirs de ma vie … vous n’êtes pas beaux !
Derniers remords
avant l’oubli
au Théâtre de l’Escalier des Doms
Jusqu’au
28 juillet
Par Karine Blanc
Trois
amis, amants d’un temps, pas si lointain, où jeunesse rimait avec idéaux,
se retrouvent dans la maison commune pour discuter de l’avenir de
cette propriété, de sa raison d’être après de longues années de
silence. Ils ont refait leur vie chacun de leurs côtés, alors à quoi
bon ? Ce lieu chargé de souvenirs n’est peut-être qu’un prétexte
pour un ultime regard en arrière… Une grande pièce de Jean-Luc
Lagarce mise en scène avec une sobriété inventive et exemplaire par
Michel Boy.
Un
philosophe populaire des plus illustres disait ou plutôt chantait : «
On s’est aimé comme se quitte, tout simplement sans penser à
demain… Ah demain qui vient toujours un peu trop vite… » Il n’y
a pas de petite pensée ! Pierre, Hélène et Paul se sont aimés,
follement et pas toujours simplement, l’amour en trio finit toujours
par aviver les douleurs les plus fièrement enfouies. Ils se sont quittés
simplement, parce que la vie les a séparés, parce qu’Hélène les a
quittés, parce qu’Hélène mentait. Ils étaient trois amis et Hélène
mentait… Ils étaient trois amis et Pierre est resté dans la maison
commune.
Après
de longues années de silence rythmé par des courriers épistolaires,
ils se retrouvent tous les trois sur le lieu témoin de leur jeunesse.
Hélène souhaiterait vendre, bien que rien ne presse, Paul s’évertue
à feindre qu’il n’a pas d’avis sur la question en égrenant au
fil des conversations des « faites ce que vous voulez » désabusés,
et Pierre, le principal intéressé ne dit rien… Pierre n’a jamais
rien dit ou si peu de choses, il préfère écouter les autres et les
jauger de son air narquois, les écraser de ses sourires cyniques.
Dans
un espace abstrait de panneaux de bois ajourés qui s’ouvrent et se
ferment sur leurs vains chassés croisés, les protagonistes courent
après leurs souvenirs, leurs erreurs et leurs regrets, en brandissant
fièrement le présent qu’ils se sont construit. Ces trappes
insolites qui les avalent mais ne les digèrent pas semblent leur
murmurer : « Tu cherches le poids du temps ? Tu le sens, mais tu ne le
vois pas ? Regarde tes amis … leurs mots, leurs gestes, leur vie te
diront qui tu es. On peut tout partager, l’utopie de la jeunesse, la
maigreur du temps qui reste, on ne peut pas reprendre les jours qu’on
a donnés. »
Qu’ont-ils
fait de ces années aphones ? Hélène a épousé un « attaché
commercial », vendeur de voitures d’occasions, jovial, bavard et
touchant de simplicité, dont elle a eu deux filles. La première est
un sujet tabou, la seconde les a accompagnés, elle et son époux, sur
le lieu de tous les dangers. Peut-être avait-elle besoin de témoins
de sa vie d’après les deux autres, besoin de courage. Paul aussi est
marié. Sa femme, jalouse et inquiète sous une apparente légèreté,
virevolte autour des protagonistes, transpirant une angoisse toujours
plus pesante. Et Pierre ? Pierre est seul. Pierre n’est pas
quelqu’un de bien, comme le lui assène Paul avec contrition, mais
Pierre est peut-être le plus intègre.
Ce
ballet d’aigreurs transpirantes, de vies qui s’échappent les unes
aux autres, qui se sont construites une respectabilité, coulent vers
l’impossible oubli. Le souvenir est dangereux, on l’enferme, mais
on ne peut pas y revenir. C’est un peu ce qu’ils tentent de se
dire. La langue de Jean Luc Lagarce est remarquable de justesse, de
sobriété et de poésie. Les comédiens, admirables, se moulent
parfaitement dans le texte qu’ils nous envoient comme une flèche
acide qui ne rate pas sa cible. Le temps passe trop vite en leur
compagnie … et il continue.
|
|
Souffrir
les mots
Lettres
intimes d’Elise M…au
Théâtre du Bélier
Jusqu’au
28 juillet
Par Karine Blanc
Le
texte magnifique de Louise Doutreligne creuse de sa plume l’être
intime d’Elise M pour nous dire superbement et presque palpablement
la difficulté d’aimer. La scénographie qui allie très justement
chorégraphie et vidéo, servie par des interprètes poignantes, nous
parle avec une douce violence de l’amour et de la chair dans la quête
humaine et impossible d’absolu. Lettres
intimes d’Elise M est un portrait de femme suave et cinglant : un
concentré de féminité !
Quoi
de plus tragiquement beau qu’un amour malheureux ? Quoi de plus désarmant
que l’abandon total qui jaillit des mots torturés d’Elise M ?
Parce qu’Elise aime… Elise souffre, Elise vit, Elise couche sur le
papier ses émotions, ses envies, son parcours du combattant vers un
absolu qui passe forcément par la douleur.
Submergée
par la force de son amour, Elise M ne sait plus où donner des sens…
Elle ne peut garder un tel déchaînement de passion pour elle seule.
Ecrire ne suffit pas : Elise veut être lue… Et si ce n’est pas par
l’homme qu’elle aime se sera par une intermédiaire… une lectrice
qui transmettra ou pas ses lettres à son destinataire. Elle se choisit
alors une alliée réceptacle de ses missives brûlantes qui dévoilent
ses doubles vies, érotiques et fantasques.
Seulement
voilà qu’Elise disparaît brutalement pour l’amie qui était
suspendue à ce courrier intime et tellement vivant. L’amie qui n’était
rien et qui est devenue la lectrice, celle qui sait, ne comprend pas,
c’est l’affolement. Elle seule sait, elle seule connaît la quête
d’Elise M et les nuits torrides pour retrouver le corps de l’amant
à travers le corps d’autres hommes qu’elle a baptisés ses «
doubles », parce qu’ils sont ses semblables et que tout en eux :
leur peau, leurs visages, lui parlent de son pays à lui : l’Algérie.
L’amie
désemparée se précipite alors chez une voyante, munie des précieuses
lettres, afin de reconstituer le parcours d’Elise M et de mener
l’enquête. Peut-être est-il trop tard ? Souvent Elise a disparu…
de longues semaines sans nouvelles… puis de nouveau, des lettres :
certaines à ne pas ouvrir, certaines à ne pas transmettre, d’autres
à jeter sans même les ouvrir, puis un long silence encore et un petit
paquet de lettres à nouveau… et cette fois plus rien. Aux dernières
nouvelles, Elise M était au Maroc, pour se rapprocher de son pays à
lui, de l’Algérie qui la brûle et où elle n’a pas la force de
mettre les pieds… trop imprégnée de l’homme, de l’amour
infini… le Maroc est pour elle une berceuse qui lui fredonne un air
d’Algérie mais qui n’en a pas la puissance. La quête d’Elise
est sans fin… où est-elle maintenant ? Comment vivre sans les mots
poivrés d’Elise M ? Où est la vie sans le souffle entêtant des écrits
d’Elise M ?
Les
trois comédiennes évoluent dans un décor immaculé : une table de
voyance devant laquelle attend une petite chaise et le lit d’Elise M,
immense, voilé et virginal. A mesure que les mots prennent vie dans la
bouche de l’amie ou de la voyante, Catherine Chevalier, envoûtante
Elise M, prend corps, derrière les voiles, sur le lit en chair et en
os et sur les voiles et sur les draps en projection vidéo. Elise M est
ici et ailleurs, Elise M est palpable et immatérielle, elle est la
chair et les mots, elle est l’image et la voix du secret d’amour
que nous cherchons tous.
La
scénographie de Jean Luc Paliès, qui équilibre subtilement la vidéo,
le poids du texte et les chorégraphies, raconte parfaitement la
multiplicité d’Elise M.
Louise Doutreligne met les mots que nous cherchions, peut-être
inconsciemment, sur une violence enfouie en chacun de nous. Et si Elise
M était tout simplement l’incarnation de notre fantasme d’Amour ?
Où es tu Elise M ?
|
|
Le
désespoir des aigles
Le Naufragé
à la Mirande
Jusqu’au 28
juillet
Par Ariane Grandieu
Trois
jeunes pianistes prometteurs se rencontrèrent au Mozarteum de
Salzbourg. Leur professeur était Horowitz. Parmi eux un génie musical
écœurant, Glenn Gould, un génie littéraire écœuré, Thomas
Bernhard et un futur suicidé, Wertheimer. Le
Naufragé est un des soliloques noirs de Thomas Bernhard, déclenché
par l’annonce de la mort de celui que Gould appelait « le sombreur
». Apothéose pour l’un, chute vertigineuse pour l’autre, Bernhard
raconte les vies croisées de ses deux amis et entame une vaste réflexion
sur le destin et ce que les hommes en font.
Le virtuose, le «
philosophe » et le « sombreur » : on est ici face à trois hommes et
à trois figures symboliques, celle de la difficulté soumise, celle de
la difficulté vaincue et celle de la difficulté victorieuse. Les
trois condisciples du cours du Mozarteum eurent trois destins éminemment
divergents. Leurs personnalités différaient ainsi que leur rapport au
travail, leurs engagements et plus généralement leurs conceptions de
la vie. Néanmoins, le destin le plus dérisoire des trois n’est
peut-être pas celui qui fut le plus cruel et à travers le récit de
la vie et de la mort de Wertheimer, son ami de toujours, Thomas
Bernhard interroge la misère du monde, celle de sa vie comme celle du
génial canadien venu d’outre-atlantique pour dompter Bach…

Il
n’y a qu’une seule interprétation des Variations Goldberg ;
elle est l’œuvre de l’unique homme que l’aristocratique Bernhard
a jamais considéré comme admirable. Bernhard aimait deux individus,
Glenn Gould et Wertheimer. Mais lorsqu’il ne reste plus d’une
jeunesse commune que l’enregistrement de l’un lu par le
tourne-disque de l’autre, et que l’un et l’autre sont morts, il
n’y a plus de place pour l’admiration, l’amitié, et la joie
hautaine d’être ensemble. L’emportent alors l’amertume et le désespoir
au bord du cynisme. A quoi bon avoir admiré si haut et aimé si fort
quand la mort nous ôte aussi vite ceux qui nous comblaient ?
Le
texte de Bernhard oscille constamment entre ce regret de la vie
d’avant où la jeunesse et le talent servaient de décence au
pessimisme et le remords d’être toujours vivant au temps du deuil et
de la solitude. Les vieux lions ou les rois usés doivent connaître ce
genre d’états d’âme…
«
Soyez seuls » entendirent comme ultime conseil les élèves du
Conservatoire Royal de Toronto lorsque Glenn Gould, qui considérait
que la musique est l’absence du monde, se retira définitivement loin
de la scène. Soyez seuls. Certes. Mais à quel prix ? Au prix du
sacrifice de la vie, sur l’autel de l’art pour Gould et Bernhard,
sur celui du néant pour Wertheimer. Mais finalement, quelle différence
?
Barbara
Hutt, Benoît Chantre et Pierre Chabert ont choisi d’adapter
l’exigeant Naufragé. Leur travail est remarquable : ils ont
su restituer toute la complexité de ce texte en en faisant néanmoins
une partition théâtrale limpide. On n’a jamais l’impression
d’une simple lecture et lorsque Pierre Chabert s’empare du texte de
sa voix puissante et de son souffle léonin, on demeure suspendu et tétanisé.
La lumière et le son sont habilement utilisés pour participer à la
tension dramatique de ce récit de la splendeur et des misères
humaines. Tour à tour débonnaire, grinçant, désabusé, hautain,
Pierre Chabert fait jouer une large palette d’émotions pour
restituer la violence et la densité du propos de Bernhard.
A
ses côtés, Dasha Baskakova incarne la sensualité, la jeunesse,
l’innocence et la vulgarité qui entourent le héros et ses amis.
Tour à tour jeune pianiste laborieuse, aubergiste grivoise, sœur
neurasthénique de Wertheimer, elle renvoie à la face du narrateur
immobile et désespéré, assis dans son grand fauteuil rouge, la vie
virevoltante et sans réflexion qu’il méprise. La rupture de ton
entre les jeux des deux acteurs signifie au mieux l’inadéquation
cinglante entre les trois amis et le monde qui les entourait.
Cette interprétation rigoureuse du Naufragé constitue donc
l’hommage le plus grinçant et le plus désespéré et par conséquent
le plus juste que ce texte et son auteur puissent recevoir.
|
|
Calembours
et bourre et ratatame
Corbier à La Petite
Tarasque
Jusqu’au 28 juillet
Par Cyril Carret
Une
des qualités du personnage Corbier, et non des moindres, c’est sans
doute de savoir surprendre et divertir son public. Après avoir animé
des émissions télévisées pour enfants, guitare à la main et
moustache de Gaulois sous le nez, il nous revient en chansonnier pour
notre plus grand plaisir.
N’ayant
personnellement jamais entendu parler de Corbier, c’est une amie plus
jeune que moi qui m’a averti : « Corbier, c’est pas le gus du Club
Dorothée ? » Me voilà donc parti pour le spectacle, pétri de
suspicions, franchissant la porte du théâtre comme un militant
anti-mondialisation aurait franchi le seuil d’Eurodisney.
Première surprise :
pas de Mickey, pas de grandes oreilles, pas de décor rose bonbon avec
des myriades de ballons de baudruches, rien hormis le plancher poussiéreux
d’une scène de théâtre esquichée entre son rideau, sa grille et
son parterre. Débarque alors sur la scène un « faux Moustaki » vêtu
à la camarguaise, arborant guitare de crooner
avec flammes rougeoyantes sur la caisse. L’aventure commençait. Je
fus immédiatement alerté par l’intensité du regard de l’artiste.
Les deux pieds bien plantés sur le plancher, la tête haute et l’air
débonnaire, il était là souriant et détendu comme s’il
s’agissait d’animer la fin d’un repas de communion entouré de la
famille et des voisins, décontracté, allègre.
Deuxième surprise :
après trois mimiques et deux blagues foireuses parfaitement maîtrisées
débute un show à deux cent à l’heure. À une blague succède
une autre blague, suit alors une chanson qui s’avorte d’elle-même
dans sa chute, un calembour, une contrepèterie, une autre chanson et
ainsi de suite tout au long du premier temps de la partie. En fait
Corbier fait l’andouille comme peu de gens savent le faire, il est même
le roi des andouilles et fait le nigaud avec brio (malheureusement
absent ce soir-là), avec maestria (là je vous l’épargne) et avec
art (idem).
Certes, Corbier fait l’imbécile car il semble savoir que c’est
principalement ce que l’on attend de lui ; mais rira bien qui rira le
dernier. Petit à petit, sans jamais varier l’intensité du
spectacle, le ton change et le sympathique plaisantin cède peu à peu
la place au chansonnier.
Troisième surprise :
notre amuseur dérive de la gaudriole au sang contaminé en passant par
le naufrage de l’Erika et les affres de l’amour sans que l’on ne
s’en rende vraiment compte, sans cesser jamais d’être drôle,
touchant et poétique. La voix est placée, la main assurée sur la
guitare, l’œil vif et le ton alerte.
On oublie alors très vite qui a été Corbier, (d’autant plus
qu’on ne l’a jamais vraiment su) pour se laisser bousculer par ses
ritournelles. Alors, même si l’on est entré suspicieux, on est bien
obligé de constater que cela fait une heure que l’on rit et s’émeut
et l’on ne peut s’empêcher de penser que si son image de clown
chanteur lui colle sans doute encore à la peau, on se rendra vite
compte qu’il se tient, avec sagesse, à mi-chemin entre l’Auguste
et le pitre, car Corbier n’a décidément rien d’un guignol.
|
|
En
tête à tête avec Bernhard
Thomas Bernhard un rescapé au Théâtre de l’Escalier des
Doms
Jusqu’au 28 juillet
Par Bénédicte C.
Extrait des
entretiens de Thomas Bernhard avec la journaliste Krista Fleischmann,
ce spectacle flirte avec le documentaire tout en évitant de tomber
dans des travers didactiques. Au final, cette forme théâtrale
particulière, un peu frustrante, sert parfaitement l’univers de
l’auteur.
Le spectacle est
constitué de trois entretiens que Thomas Bernhard a accordé à une
journaliste de la télévision autrichienne Krista Fleischmann; nous
sommes donc dans le registre du documentaire. L'objectif est clair «
rendre hommage à l'un des écrivains les plus importants de notre époque
» nous dit Sophie Thebault, metteur en scène.
Nous assistons à la
reconstitution, non pas d'un accident mais d'un accidenté pourrait-on
dire et de son parcours cahotique.
Tenons-nous en au mécanisme : il s'agit de mettre en scène un témoignage,
une sorte de constat, afin de déceler, dans le décalage des faits ou
des paroles, une vérité sur un acte ou un personnage obscur.
Thomas Bernhard
brouille les pistes, parle de « la carapace que l'on a autour de soi
» et puis au fil de la parole nous impose cette image emblématique
qu'il a chèrement payée. On comprend pourquoi ce saboteur de la
respectabilité et de l'ordre moral a effrayé le gouvernement
autrichien qui a tenté de le juguler alternativement par des titres
honorifiques et la censure. On peut tristement constater que l'histoire
a confirmé les noires prédictions dont il affublait l'Autriche, son
pays natal.
Sophie Thebault nous
livre ce portrait dans une mise en scène très sobre sinon très
respectueuse : la journaliste et l'auteur s'apprécient dans une bienséance
un peu attendue. Mais leur rapport s'assouplit et s'étoffe, rapidement
on quitte ces échanges convenus pour assister à une vraie rencontre.
Le spectacle prend toute sa profondeur dans le lien que tissent à
l'aveugle ces deux protagonistes ; s'ouvre alors une porte sensible sur
ce personnage équivoque loin de ses discours assénés avec un cynisme
et une distance jubilatoires.
Le personnage de la
journaliste, très bien pris en charge par Marion Bonneau, oeuvre avec
persévérance pour dépasser le statut de médiateur et apprivoiser
cet étrange animal de la forêt viennoise. Le comédien Patrick
Lambert prend peu à peu ses marques et trouve la justesse du discours
désincarné, de ce rapport distancié que Thomas Bernhard a avec lui-même,
de ce détachement face à ses angoisses et de ses fuites par le biais
(doux) d'un humour acerbe.
Thomas Bernhard n'a
pas un rapport frontal avec la réalité, tout est matière à jeu, à
détournement, à réflexion. Même si la forme documentaire n'est pas
d'une théâtralité évidente et que ce parti pris a forcément ses
limites, il est difficile de bouder son plaisir de spectateur.
|
|
Le
monde et son mythe
Kalevala au Théâtre La
Cavale
Jusqu’au 28 juillet
Par Cyril Carret
Petite
histoire de la grande création du monde exprimée par le conte et mise
en image au travers d’une multitude d’objets et de marionnettes. Un
spectacle bigarré, poétique, drôle et inventif pour grands et petits
à partir de trois ans.
D’innombrables
petits automates font irruption sur la scène pour simuler
l’agitation et le chaos du monde qui nous entoure. En musique,
jaillissent et disparaissent trains, animaux et bonhommes sous le
regard scrutateur d’un prestidigitateur. Le récit prend le
contre-pied de l’animation éclectique qui règne sur scène en nous
transportant aux balbutiements de l’humanité car « Tout au début
il n’y avait pour ainsi dire rien… »
Apparaît alors
Kalevala, imposante marionnette plus grande qu’un homme. Cette
apparition et son cortège de sourires et de blancheur contrastent avec
« la nuit des temps (qui) était un oiseau noir, un immense oiseau
noir planant dans le vide, (dont) la respiration douce et lente formait
un brouillard pareil à une mer de lait, sans début ni fin. »
Kalevala, sous des
traits humains est une grande poule qui habite une petite maison
blanche et garde des œufs, six en or et le dernier en fer : « de
beaux grands œufs qu’elle aimait, qu’elle réchauffait et faisait
rouler sur ses genoux, en souriant, bien tranquillement et rien
d’autre ne se passait jamais. »
Deux magiciens donnent
vie à Kalevala la sage et vont nous révéler petit à petit le
contenu de ces œufs. Leur éclosion, toujours surprenante, va dévoiler
des merveilles sur les genoux de Kalevala la blanche que les narrateurs
vont peu à peu orner d’étoffes et de perles aux couleurs des forêts,
des cieux, des mers, des montagnes et des plantes. Les marionnettes et
autres animaux mécaniques s’animent alors sur la cadence d’une
fugace mélodie de boîte à musique : commence ainsi la petite mécanique
bien huilée du manège de la vie…Trente-cinq minutes pour initier
nos têtes blondes, par la magie et le jeu, au plus passionnant des
mythes humains, en un spectacle rythmé, drôle et ludique. Tâche
ardue mais pari réussi. Kalevala séduit autant qu’elle inspire.
|
|
Trop
de sable
Le Prophète à la Chapelle de l’Oratoire
Jusqu’au 28 juillet
Par Cyril Carret
Écrivain,
penseur, poète et peintre libanais de grand talent, Khalil Gibran fait
partie de ces êtres qui ont illuminé le monde par leur génie créatif.
Ses poèmes ont été traduits dans le monde entier et ses peintures
appréciées dans les plus grandes capitales. Mais l'œuvre qui a le
mieux traduit le message mystique dont il était porteur et qui lui a
valu l'illustre renommée que nous connaissons est, sans conteste, Le
Prophète, chef-d'œuvre qui
restera dans l'histoire de l'humanité une référence spirituelle
incontournable.
«
Al-Mustafa, l’élu, l’aimé, aube de sa propre vie, avait attendu
douze années dans la ville d’Orphalèse le retour du navire qui
devait le ramener à son île natale. » Ainsi s’ouvre la lecture du Prophète, et la mise en scène de Francesco Agnello. Sur un lit de
sable médite un homme dans un décor qui évoque la Méditerranée.
Cet homme, le prophète, est le comédien Lorenzo Bassotto, jeune homme
vêtu d’une tunique bleue dont l’accent italien sied à merveille
à celui qui vient d’ailleurs. Un percussionniste, Francesco Agnello,
souligne et ourle le texte de ses marteaux, tandis que des enceintes
tombe la voix de Michael Lonsdale, prêtant son timbre au narrateur.
Commencent alors les accords d’une ode à la liberté qui tout entière
occupe les pensées du Prophète. Pour souligner la difficulté
consubstantielle à cette quête de la libération, Gibran disait que
les fils de la liberté sont au nombre de trois : « l’un est mort
crucifié, un autre est mort fou et le troisième n’est pas encore né.
».
Dès
ses premiers textes, Gibran avait annoncé d’une voix prophétique :
« Je suis venu pour dire une parole et je la dirai. »
et affirmait également que l’aspiration de tout grand oriental est
d’ « être prophète (…) qui voit le caché invisible et répond
à son appel (…) qui écoute les secrets de l’inconnu »
et pour qui le connu demeure un « moyen pour atteindre l’inconnu ».
Les
références obligées, lorsque l’on parle de Gibran, sont William
Blake et Nietzsche. Le premier car Gibran lui-même a souvent parlé de
lui avec admiration et parce que son œuvre picturale semble, en effet,
être directement inspirée par celle de Blake. Le second car il y a un
parallélisme indiscutable entre le personnage du Prophète de Gibran
et de Zarathoustra de Nietzsche. On évoque également une similitude
avec Walt Whitman car Gibran fut le premier à introduire le poème en
prose dans la littérature arabe.
Si
Le Prophète est une œuvre
majeure, sa transposition au théâtre présentait néanmoins quelques
difficultés. La première est inhérente au genre du texte. En effet,
le texte de philosophie a-t-il une place au théâtre ? La compréhension
d’un discours « non dramatique », structuré autour de la démonstration
nécessite souvent une attention que seule la page peut offrir, car
celle-ci permet le retour en arrière sur une idée ou une phrase qui
aurait été mal comprise.
La deuxième tient à la dramatisation du texte. Khalil Gibran disait
lui-même que « l’art n’est pas dans ce que nous entendons et ce
que nous voyons, il est dans les distances silencieuses et dans ce que
le tableau suggère, de telle façon qu’on voit, en le regardant, ce
qui est plus lointain et plus beau que lui. ».
La
mise à plat du texte, sagement interprété, dans un décor des plus
convenus, affadit considérablement le discours. Il eut fallu décaler
le texte, l’interpréter, le magnifier car, telle que la concevait
Gibran, l’innovation exige la destruction, dans le sens où elle dépasse
les chemins déjà tracés. D’ailleurs, selon l’auteur, la grandeur
du poète se mesure à l’aune de sa capacité de destruction.
Gibran avait une sainte horreur du premier degré qui s’exprimait par
une aversion pour le monde visible qui est le monde de l’épaisseur,
de la monotonie.
La
voix off, la musique, les jeux de lumière fonctionnent ici
comme des collages et ne donnent pas sens à l’œuvre. Le résultat
est quelque peu insipide et l’on finit par avoir du mal à s’intéresser
au texte qui demeure sans écho dans une mise en scène trop convenue
et bien triste, d’où semblent absents les principes de légèreté
et de plaisir qui sont pourtant présents chez Gibran qui nous en dit :
« Oui, vraiment, le plaisir est chant de liberté. Et j’aimerais
vous entendre le chanter avec la plénitude du cœur. »
|
|
Eveil
du clown
Daisy
Madonna, Florilège à la fabrik théâtre
Jusqu’au 28
juillet
Par Daniel Duval
Depuis son réveil
jusqu'à la fin d'une longue journée, on assiste à la vie quotidienne
de Daisy Madonna : vingt quatre heures dans l’appartement d’un
clown travesti (un homme changé en femme) misent en scène par Jango
Edwards. Toutes les occupations ménagères de ce personnage(cuisine,
repassage, soins du bébé...) sont sublimées par une réelle intensité
dramatique. Pour ceux qui veulent sourire et aussi être étonnés par
l’outrance de cet être peu ordinaire…
Ce
qui nous touche d'emblée, c'est la musicalité du spectacle: La bande
son démarre avec un standard de Janis Joplin et ne s'arrêtera plus
jusqu'à la fin(J.Hendrix, Les Beatles,...). Des noms du rock, normal
pour un spectacle « ba-rock ».
L'aspect
musical, c’est aussi la petite musique intérieure du clown. Tous ses
gestes se font en rythme. Il faut le voir faire le ménage, glisser sur
une mousse savonneuse avec ses patins. Car le comédien développe une
chanson qui lui est propre, celle de son être, son rythme intérieur.
Chaque personnage clownesque peut être associé à un air. Ici ce
serait unes années soixante-dix, coloré et expérimental.
On
retient par ailleurs l'aspect hors norme de Daisy. Alors que certains
artistes au nez rouge vont vers la prudence, la finesse, celui-ci
explore la démesure. Rien n'est retenu, au contraire, il s’agit plutôt
d’outrance dans les formes. Le clown fait son strip-tease.
C’est le règne de la démonstration. Le personnage est un travesti
qui se montre sous toutes les coutures, qui se donne en spectacle.
En apprenant que
Jango Edwards a signé la mise en scène, on retrouve là, le sens
d’un délire organisé. Les différentes phases du spectacle (les étapes
de la journée) se succèdent à vive allure mais cette frénésie
chaotique reste orchestrée.
Ce
spectacle nous parle aussi de la recherche de la féminité : pas de la
femme (c’est un travesti ici), mais de ce que fait la gent féminine
de spécifique et que Daisy veut reproduire: Les petites attentions,
gestes, poses, auxquels chaque spectateur peut être sensible… De la
difficulté d’être une femme.
Si
le rire est présent, le spectacle explore aussi une certaine fragilité
: difficulté à supporter le regard d'autrui, à observer ses propres
dilemmes, hiatus d’un travesti qui explore les troubles de sa
personnalité. On frôle le malaise mais le mérite du spectacle est de
ne pas s'appesantir sur tout cela. La légèreté l'emporte et on reste
sensible à ce clown.
Outre
les qualités de ce spectacle, on regrette de ne pas entendre parler ce
clown qui n'émet que des borborygmes. On a dès lors l’impression
d’assister à la naissance d'un clown, à l'accouchement de cet être
étrange. L'audace est surtout appréciable : il est rare de voir un
spectacle oser la démesure. On savoure enfin la générosité de
l'ensemble et si le spectacle s'intitule Daisy Madonna,
c'est aussi qu'on flirte avec le monde déglingué et sensuel de la célèbre
chanteuse américaine.
|
|
Fraîcheur
et vie
Le nain et le Baobab
au Collège de la Salle
Jusqu’au 28 juillet
Par Cyril Carret
« Écoutez mon
histoire ! Vos cœurs en seront plus riches et vos pensées plus
profondes » : un griot nous interpelle tandis que les villageois
d’une bourgade malienne s’amassent en une foule bigarrée autour du
conteur. Les cinquante minutes qui vont s’ensuivre nous en
persuaderont.
Aviez-vous déjà songé
à la différence entre un nain et un baobab ? Ce conte de Jacqueline
Cervon en forme d’énigme nous en livrera la réponse sans jamais
aborder réellement le sujet. Trois Dogons sont bannis de leur village
pour avoir osé aimer. Inne Dunu, le nain, se voit contraint de vivre
son amour par procuration car la croyance populaire lui dénie le droit
de posséder une âme et donc, le droit à l’amour. Amani et Mogninimé
doivent eux aussi fuir car, pour une faute commise 500 ans auparavant,
leurs peuples se méprisent et interdisent leur union. Pour réunir ce
petit monde et contenter chacun dans son amour, il faudra en recourir
à quelque sorcellerie, à mi-chemin entre vaudou et sortilège du théâtre
noir.
Dans un univers où
les arbres parlent, les statues se brisent, les génies s’incarnent,
le théâtre noir offre des possibilités inégalées par les autres techniques
théâtrales. De noir vêtus, les manipulateurs occupent dans le plus
parfait anonymat, une scène qui s’anime grâce à des faisceaux de
lumière habilement maîtrisés. Aussi, personnages, décors et objets
se déplacent-ils avec un parfait naturel ou plutôt un extrême «
surnaturel ». Sur la scène tout vole, se construit, se déconstruit.
Les décors surgissent et disparaissent au gré du voyage des
protagonistes, impulsant à la pièce un rythme vif que soutient
l’intervention des percussions.
La musique, les
couleurs, le rythme de djembés nous transportent dans un univers de
magie grâce à une belle mise en abyme qui ne passe pas inaperçue
auprès des enfants : le nain déguisé en griot raconte son histoire
devant une assistance à laquelle se mêlent Amami et Mogninimé.
Ceux-ci apprennent de la bouche même du nain-griot que ce dernier était
mêlé à leur histoire et en écoutent le dénouement en même temps
que nous.
Plusieurs moments féeriques
viennent scander la quête du bonheur de nos parias, telle la parade
d’un groupe entier de guerriers coiffés de masques de coquillage,
dansant au son des tamtams ; ou encore l’épisode où, sur une toile
tendue au travers de la scène, est tracé un décor qui évolue en
fonction des aléas de l’histoire. Mais au-delà de la beauté
formelle de ce petit chef-d’œuvre, le discours de la fable assure la
permanence du voyage dans l’esprit de nos jeunes spectateurs.
Amour, intolérance,
tradition et modernisme sont les thèmes développés par le roman Le
Nain et le Baobab écrit en 1960 par Jacqueline Cervon. Quand
l’intelligence s’allie à la grâce par le biais d’un spectacle
d’une telle qualité, on ressort avec l’envie de saluer comme se
saluent les Dogons : « fraîcheur et vie » …
|
|
Logique
de l’absurde
Topor Party au Théâtre
le Lucernaire-Forum
Jusqu’au 28
juillet
Par Cyril Carret
Trois
comédiens pour une ribambelle de personnages mettent en mots
l’univers de Roland Topor, trois ans après sa disparition. Quand les
rescapés s’auto-dévorent, que les pianos sont à l’envers et que
les femmes se tuent pour occire l’homme qu’elles ont dans la peau,
ne cherchez pas à lutter, mais laissez-vous plutôt glisser dans le
royaume de l’absurde.
Par les accès
multipliés d’une rampe de bois servant de passerelle, font irruption
trois comédiens survoltés, pour se retrouver bientôt lovés sur un
piano éventré qui, redressé, fait tantôt office de harpe, de
percussion, de pont, de cœur. L’univers de Topor est ainsi fait
qu’il se joue des niveaux et des sorties, qu’il étonne, apeure,
affole ou émeut mais jamais au bon moment, rarement où on l’attend,
brouille les pistes, mélange les atmosphères. Il s’agit là de la
logique de l’absurde érigée en art, fort différente du chaos qui
intéresse assez peu Topor qui affirme sans détour et en guise de
profession de foi que : « Il suffit d’un gramme de merde pour gâcher
un kilo de caviar. En revanche, un gramme de caviar n’améliorera
jamais un kilo de merde. »
Pour synthétiser cet
univers et le matérialiser sous le nom de Party il fallait un sacré courage. Car si le projet de créer un
spectacle de théâtre de l’univers « toporesque » est né du
vivant de l’auteur et avec sa collaboration, la mort qui le saisit
bientôt laissa Mehmet Ulusoy seul à la tâche. Des recueils de textes
intitulés Four roses for Lucienne et Made
in Taiwan, sont nées les diverses séquences qui forment la pièce.
Le nom de Party invite à
penser qu’ont été conviés à la fête tous les récits, tous les
personnages qui voulaient bien y venir, sans grand souci de réelle cohésion
thématique. Party évoque encore l’aspect festif de l’ensemble qui, malgré
le sérieux de quelques textes, l’emporte haut la main. C’est le
propre même de la fête, après quelques coupes de champagne plus
personne ne se prend vraiment au sérieux.
Vaste patchwork
surréaliste, l’univers de Topor éclate et vibre ici dans toute son
invraisemblance, dans toute sa richesse, sur les accords du piano éventré
vers lequel vont converger toutes les trajectoires. Mais comment unir
des textes aussi disparates que des aphorismes, des brèves de comptoir
et autres nouvelles rocambolesques et folles ? Mehmet Ulusoy a pris le
parti de la dérision et du talent. Un décor asymétrique, un jeu
exalté, une musique aphonique parviennent à donner une cohérence à
ce qui n’en a guère.
Si la mort, la décomposition
et la pourriture sont omniprésentes dans les textes de Topor, elles
n’en sont pas moins alliées à l’humour, la dérision et le
grotesque. L’unité naît d’une certaine logique de l’absurde,
d’un décalage dans lequel le spectateur s’enfonce peu à peu. Ici
point de fil rouge, point de raison, point de dénouement. Il faut se
laisser porter par les mots comme le varech se livre à la vague en ces
chaudes après-midi d’été, abandonner, pour le plaisir.
Le spectateur est en
cela aidé par l’extraordinaire talent des trois acteurs de cette
performance. Zbigniew Horoks en Slim (Des
Souris et des hommes) mâtiné de Raymond Devos, Anne de Broca en
Zazie sans son métro, Stéphane Gallet en musicien fou, disjonctent,
de passerelles en piano, de trappes en escaliers, de chansonnettes en
maximes. Ils ne sont jamais là où on les attend, ne font aucun effort
pour plaire, ne savent certainement pas toujours où ils sont, mais
nous y entraînent sans hésitation : ils sont époustouflants, déconcertants,
à la mesure des fables qu’ils nous narrent.
On y entend parler de
l’histoire d’un homme blessé qui se fait dévorer une jambe par
ses camarades, pendant son sommeil, jusqu’à ce que ces derniers se
rendent compte qu’à leur insu, l’amputé les a floués en se dévorant
lui-même sa deuxième jambe. Mais ici point de sang ni de tendons,
point de cris ni de pleurs ; une scie musicale et des bols tibétains :
de la musique pour signifier l’horreur, des notes pour évoquer
l’absurde, et une petite leçon de morale au passage : « Le moins
viril des eunuques peut toujours branler le chef. »
Topor le plasticien,
le créateur d’images, a bien sûr influencé la mise en jeu des
textes mais la scénographie ne sacrifie à aucun moment à la
figuration du monde de l’artiste. Tout est décalé, saugrenu,
inventif et innovant ; sans doute un peu à l’image de Topor lui-même…
|
|