Le songe d'une nuit d'été

Un songe à Suresnes
Par Jérôme Robart

Laurent Laffargue et tous ceux qui l'ont accompagné dans cette aventure nous racontent avec simplicité cette histoire vieille de quatre cents ans (écrit par le grand Will en 1595). Ce voyage dans le temps et dans les profondeurs mystérieuses du désir humain est jubilatoire.

Soleil Bleu songe1.jpg (5914 octets) Ici, dans la salle Jean Vilar, quelque chose de magique est là avant même l'entrée du premier acteur. Il n'y a pas de rideau. Le rapport scène-salle est particulièrement intéressant. Nous sommes dans un amphithéâtre " à la grecque ". La scène est habillée à l'italienne, c'est à dire avec un parquet à inclinaison. Il s'en suit, avant même le commencement, une sensation de vertige qui évoque immédiatement un grand thème de la pièce : " l'ouragan amoureux et ses précipices ".Nous sommes en plein dans ces frictions temporelles et spatiales chères à Shakespeare. Ainsi, dès la première seconde, nous sommes tout à la fois, à Athènes, il y a deux mille ans, chez Molière, il y a trois cent cinquante ans, et à Londres, il y a quatre cent ans.

Soleil Bleu reve.jpg (7708 octets)Sur le plateau, le plus grand dénuement : un parquet à grosses lattes qui évoque les forains, aïeux de nos acteurs et un rond lumineux parfaitement découpé, symbole de notre technologie moderne. La friction temporelle ne cesse plus jusqu'à la fin. Aucun meuble sur le plateau, aucun accessoire, rien que cette magie qui plane.
L'enjeu, pour les interprètes, est là, palpable. C'est, sans filet, avec juste le texte en bouche, et le corps pour se déplacer. Ils portent l'histoire, chacun leur tour, sans aucun artifice du metteur en scène pour les soutenir.
Des instruments à vent. Des longues notes soufflées, lentes, inaugurent le voyage. Les cuivres seront présents toute la pièce. C'est une atmosphère " foraine " qui tient de la fanfare, du cirque et du charme tzigane. Là encore, le mélange opère, accentuant cette agréable et douce sensation de vertige. Les acteurs n'ont pourtant pas encore parlé. Le verbe n'a pas encore agi.
Laurent Laffargue a choisi la traduction vive et dynamique de Jean-Michel Déprats. Elle avance sans nuire à la poésie du vieil auteur. Elle autorise l'acteur à    une prise de parole simple, accessible. L'acteur n'a pas à en rajouter ; l'histoire avance malgré lui : le verbe est clair.

SoleilBleuohnuit.jpg (5034 octets)L'histoire se déploie simplement, sans interférence, dans un dénuement extrêmement jouissif, dans une magie qui parle du songe. Tout arrive et disparaît très vite. Les séquences se succèdent à une vitesse effrénée. Nous ne sommes jamais en avance sur l'histoire qui nous entraîne, qui nous entraîne. Le travail des lumières contribue activement à cette réussite rythmique. Il permet, sans jamais découper l'espace du plateau, de voyager rapidement à travers des univers totalement différents, voir paradoxaux. Sans l'habituel noir et ses changements de décor, nous passons du luxe éclatant de la cour du " duc " Thésée, à la nuit farceuse et infernale de Puck et d'Obéron. Ce voyage se fait en un clin d'œil, simplement.
La nuit et ses créatures sont inspirées d'univers cinématographiques style Lucas et ses Stars Wars. Là, les costumes se déploient, superbes. Ils ont la couleur du plateau offrant aux interprètes les vertus d'invisibilité de leurs personnages. Une danse frénétique les accompagne pour leur entrée en scène. Musique " techno " assourdissante, lumière saccadée et cinglante et danse sauvage. Ici encore, le mélange temporel nous entraîne autre part. Nous rêvons.

SoleilBleudickbottom.jpg (5637 octets)Les comédiens naviguent heureux tout au long du spectacle. Dans cette œuvre, certains personnages sont plus " porteurs " que d'autres et ces rôles, devenus mythiques à travers les siècles. Que les autres acteurs n'en soient pas touchés. Christophe Kourotchkine interprète Obéron, à grands coups de corps dansant et virevoltant. Grave, inquiétant, il nous entraîne dans les ténèbres de ces nuits païennes. Muriel Amat déploie toutes ses grâces pour incarner Titania et Hippolyta. Stéphane Comby campe un Lysandre immédiatement populaire avec sa diction droite, expulsée à trois-cent à l'heure. Isabelle Ronayette, dans Helena, s'éclate complètement avec une profonde originalité. Eric Bougnon fourmille d'inventions cabotines, dans Bottom ; il prend un plaisir énorme que la salle partage. Georges Bilbille, dans Peter Quince, est particulièrement touchant avec son parler simple, tout en creux. Fragile et beau.

Laurent Laffargue, prenant le risque de la nudité, redouble d'inventions avec les acteurs. Il les fait danser. Il leur fait inventer des formes chorégraphiques et ça virevolte, ça s'exprime par le corps. L'acteur porte toute la pièce, un instant, le temps d'un geste.
Le rêve est délicieux.

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